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« Allez, vous aussi à ma vigne »

publié dans paroisse saint michel le 19 février 2011


Dimanche de la septuagésime.

« Allez, vous aussi à ma vigne »

 Cela fut dit aussi aux ouvriers de la 11ème heure. C’est dire que nul n’est exclu de cette vigne. Nul n’est exclu de cet héritage. Telle est la vigne du Seigneur. Nul n’est exclu de ce royaume de Dieu. Autrement dit, le vouloir divin du salut éternel est universel, il est pour chacun.

 Voilà une affirmation des plus importantes qu’il faut expliquer à celui ou ceux qui s’approchent  ou se rapprochent  des choses de Dieu, des choses du Dieu de la Révélation que l’Eglise apostolique nous conserve jalousement pour la joie de nos cœurs. Car celui qui s’approche, même à 17 ans, peut apercevoir ou soupçonner la beauté d’une telle vérité, s’il y prête attention et décider de se plonger dans ce mystère. De même que celui qui s’en rapproche de nouveau peut en comprendre les profondeurs et trouver en cela les raisons d’une joie profonde qui dépasse toute équilibre personnel et purement naturel.

 Cette vigne est ouverte, accessible  à tout enfant de Dieu. La condition première, nécessaire et suffisante pour y avoir accès, c’est la réception de la grâce sanctifiante par le baptême, parce que c’est cette grâce appelée grâce sanctifiante qui nous fait participants de la nature divine, « divinae consortes naturae », nous dit saint Pierre (2 Pet 1 4) et par là, héritier de cette vigne. Par la réception de cette grâce, nous sommes, par le fait même, élevés à la dignité incomparable de fils adoptifs de Dieu avec droit à l’héritage paternel. « Allez vous aussi à ma vigne ». « Si nous sommes fils, nous sommes héritiers ».

Cette vérité, tout chrétien devrait l’avoir sans cesse devant les yeux. Il  ne saurait trop l’approfondir, parce que là sont nos titres de noblesse dans le présent, et nos gages de félicités pour l’avenir. « Allez vous aussi à ma vigne »

Or cette vérité se trouve sans cesse consignée à toutes les pages du NT :

« C’est pour nous racheter de la servitude de la loi, dit l’Apôtre, et pour nous communiquer l’adoption des enfants, que Dieu a envoyé son Fils, né de la femme sous le règne de la loi » (Gal 4 4-5)

« Et parce que nous sommes ses enfants, il a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils pour nous inspirer des sentiments de filiale confiance envers le Père céleste » ( Gal 4 6)

Aussi « ce divin Esprit rend-il lui-même témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu » (Rom 8 16)

Et il ne s’agit pas ici d’une simple dénomination extérieure, d’un titre purement honorifique. Il s’agit bien d’une filiation réelle qui est une participation à la filiation même du Christ. Voilà pourquoi saint Jean écrit : « Voyez quel amour le Père nous a témoigné en nous accordant non seulement le titre, mais encore la qualité véritable d’enfants de Dieu » (1 Jn 3 1) Et comme ravi d’admiration en présence d’un si grand mystère, il dit : « Oui, mes bien-aimés, nous sommes dès à présent les enfants de Dieu ; mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que quand Dieu se montrera, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. Quiconque a cette espérance se sanctifie, comme il est saint lui-même » (1 Jn 2 3).

Les Pères de l’Eglise célèbrent à l’envi ce glorieux titre d’enfants de Dieu. Et insistent sur son caractère réel.

Saint Léon dit : « Que Dieu appelle l’homme son fils, que l’homme donne à Dieu le nom de Père, et que cette appellation réciproque soit l’expression de la réalité, voilà le don qui surpasse tous les dons » (Sermon de Nativ).

Et cette adoption divine est-elle comparable à l’adoption humaine ? Ce que nous savons de l’adoption humaine, peut-il nous donner l’intelligence de l’adoption divine ? L’une est-elle comparable, identique à l’autre ? N’y aurait-il entre les deux, aucune différence ? Les réponses à ces questions feront les deux parties de mon discours.

Ici bas, adopter un enfant, c’est le faire entrer dans sa famille, c’est lui  conférer librement, gratuitement, le titre et les prérogatives de fils qui ne lui appartenait pas  en vertu de sa naissance, notamment le droit à l’héritage de son père adoptif. C’est dire que pour être adopté, il faut que l’adopté soit étranger par son origine à la famille qui l’introduit dans son sein et n’en fasse pas naturellement partie. On ne peut adopter son propre fils. Adopter son propre fils est contradictoire à la notion même d’adoption. L’adopté est nécessairement d’une autre famille, d’une autre ligné. L’adopté entre dans une nouvelle famille. 

C’est ensuite le résultat d’un choix libre et gratuit. L’adoption n’est fondée sur aucun droit naturel. C’est un acte purement gratuit. C’est un acte libéral. C’est un contrat par lequel je m’engage à donner mon nom et ma fortune à l’adopté, je lui confère tous les droits du fils légitime comme je m’engage à reconnaître l’autorité du père adoptif. J’en accepte les libéralités et tout particulièrement, j’accepte d’en recevoir l’héritage.

Trois conditions sont donc nécessaires à  l’adoption :

-l’adopté doit être un étranger à la famille.

-C’est un acte gratuit et libéral.

-Il lui donne droit à l’héritage.

Il en est bien ainsi dans notre adoption divine par le baptême.

Ce sont bien des étrangers que Dieu introduit dans sa race, quand il daigne nous accorder, à nous, êtres raisonnables, la grâce sanctifiante et nous communiquer une participation de sa nature et de sa vie. Certes, dans l’ordre ontologique, sommes-nous bien quelques choses de Dieu, sommes-nous  bien dans la dépendance de Dieu, Il est bien la cause première dont nous dépendons dans l’être. Même si nous sommes créés à son image et ressemblance, nous ne vivons pas de la vie même de Dieu, de la vie divine.

C’est pourquoi nous devons considérer l’adoption divine comme un appel fait par Dieu à des êtres qui lui sont étrangers par nature, qui ne sont pas ses fils, qui le deviendront. Par nature, nous ne sommes pas ses enfants, nous le devenons par grâce.

Plus encore, par suite du péché originel qui touche chacun, non seulement nous n’étions pas ses enfants, mais nous étions devenus ses ennemis et nul ne pouvait changer cette réalité –terrible ;  nul ne pouvait nous arracher à cet état, nul ne pouvait nous rétablir dans l’amitié de Dieu sinon la miséricorde infinie de Dieu envoyant, à cet effet, son Fils unique, NSJC. C’est Lui qui nous a merveilleusement « racheté » par son Sang. Aussi sommes-nous devenus par grâce et par miséricorde des êtres régénérés, et cela d’une manière totalement gratuite, des créatures nouvelles admises à la participation de la nature divine : aussi sommes nous devenus des fils de Dieu, des êtres déifiés. Ainsi lorsque nous recevons le baptême et la grâce sanctifiante, devenons-nous, non point des serviteurs, mais devenons soudain des enfants de Dieu. Nous passons du domaine de la servitude au domaine de la filiation, des fils de colère aux fils bien aimés, des fils du premier Adam, aux frères du second, aux frères de Jésus-Christ, notre béni Sauveur. Et nous entendons l’Apôtre nous adresser ces paroles merveilleuses : « Vous n’êtes plus maintenant des étrangers et des hôtes, mais vous êtes les concitoyens de saints et de la maison de Dieu » (Eph 2 19). Oui ! Elles sont pour nous ces paroles du Christ : « Venez vous aussi à ma vigne ».

Nous devenons semblables au Christ. Il est, Lui,  Fils de Dieu. Il l’est de toute éternité, Il est consubstantiel au Père, qui lui communique sa propre nature. Lui est Dieu. Nous, nous sommes simplement déifiés. Sa génération est éternelle et nécessaire. Notre génération est temporelle, gratuite et volontaire. Le Verbe est Fils par nature ; nous ne le sommes que par bienveillance et adoption. Voilà la deuxième condition de l’adoption réalisée.

Mais pour n’être que des fils adoptifs, nous n’en avons pas moins droit à l’héritage. « Si nous sommes enfants, dit saint Paul, nous sommes également héritiers : héritiers de Dieu et cohéritiers de NSJC ». « Autrement dit : « Venez, vous aussi à ma vigne »

Ce droit à l’héritage paternel est ce qu’il y a de plus essentiel dans l’adoption : c’en est le but et la fin, de même que la libéralité, fruit de la charité, en est le principe. Saint Thomas le dit expressément : « Dès là que, par un effet de sa bonté infinie, Dieu appelle les hommes à hériter de sa propre béatitude, on dit qu’il les adopte » (III 23 1)

Voilà une grande et sublime vocation. Voilà un bienfait formidable qui arrachait à l’Apôtre saint Paul ce cri de reconnaissance et d’amour : « Béni soit Dieu et le Père de NSJC, qui nous a comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles et célestes, nous ayant élus en lui avant la constitution du monde, afin que nous fussions saints et immaculés devant lui dans la charité. Car, par une faveur toute gratuite, il nous a prédestinés à devenir ses fils adoptifs par Jésus-Christ, pour la gloire et le triomphe de sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses yeux en son Fils bien aimés » (Eph 1 3-6)

La grâce réalise donc les trois conditions d’une véritable adoption. Mais cette adoption divine diffère-t-elle cependant de l’adoption humaine ? Elle en diffère sous de nombreux aspects que je voudrais rapidement évoquer pour faire ressortir la dignité de l’adoption divine.

C’est par indigence qu’un foyer  procède à l’adoption. Ces parents agés s’en vont sans enfants. Ils veulent laisser leur nom à la postérité. Ils adoptent. Ils ne le feraient pas s’ils avaient  un fils pour ne pas amoindrir son patrimoine. Ce n’est pas ainsi qu’agit Dieu. C’est uniquement par amour, dans le dessein de répandre sur d’autres l’abondance de ses perfections et de ses biens que Dieu adopte des enfants. Il a un Fils égal à Lui-même, mais, poussé par sa bonté, il veut élargir le cercle de sa famille. Il veut se donner à des créatures qui n’y avaient aucun droit. « Venez vous aussi à ma vigne ».

Mais pour ce faire, Dieu devait nous élever à la condition de fils de Dieu. Il devait nous déifier au préalable en nous faisant part de sa nature par grâce. On n’adopte, de soi, qu’un être semblable à soi-même Ainsi d’entre les humains. Ainsi avec Dieu. Mais si entre les humains, il y a de soi communauté de nature, une conformité de nature, ce qui permet toute adoption – on n’envisage pas d’adopter une créature autre qu’un être humain – cette communauté de nature, entre Dieu et les hommes n’existe pas. Il faut donc la créer, car la divinité n’appartient qu’à Dieu seeul Ainsi pendant que l’homme choisit à son gré parmi ses semblables celui dont il veut faire son fils adoptif et son  héritier, Dieu ne peut adopter un être raisonnable qu’à la condition de le déifier au préalable en lui faisant part de sa nature. Cette adoption, cette déification n’est pas extrinsèque, mais bien intrinsèque. Elle fait de l’élu réellement un fils de Dieu. L’adoption humaine n’est qu’un acte purement extérieur, une fiction légale. Elle ne change pas la nature de l’héritier. Il ne sera jamais du sang de la famille qui l’adopte. Il n’en est pas ainsi de l’adoption divine. Le jour où nous devenons chrétien, notre initiation ne nous confère pas seulement le nom, elle ne nous agrège pas seulement à la maison, elle imprime dans notre âme un sceau de ressemblance, un caractère indélébile, elle nous communique intérieurement «  l’esprit d’adoption des enfants dans lequel nous crions : Père » (Rom 8 15) Enfin et surtout par le baptême, nous recevons au plus intime de nous-même, le sang – la nature – de celui en qui nous sommes adoptés. Par là nous entrons authentiquement dans sa race. Et parce que nous sommes de la race de Dieu, parce que notre filiation n’est pas purement nominale, fictive – comme pour l’adoption humaine – mais rigoureusement vraie et réelle, nous devenons héritiers de plein droit et à ce titre de stricte justice, héritier du Père, cohéritier du Christ. A ce titre, nous pouvons entendre réellement cette phrase de Jésus : « Venez vous aussi à ma vigne ».

 

 

 

 

 

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