La Revue Item - « La Tradition sans peur »
Abonnements
Newsletter

Entrez votre adresse email

En lisant M l’abbé de Cacquerray…

publié dans regards sur le monde le 14 mai 2012


En lisant M l’abbé de Cacquerray…

M l’abbé de Cacqueray, supérieur pour la France de la FSSPX, signe un éditorial de Fideliter de mai 2012, Il prend à parti le pape Benoît XVI. Il lui reproche de recommander aux fidèles, entre autres, « le trésor des documents » du pape Jean-Paul II. Pour lui, ce « trésor » ne peut être l’expression vraie de « la parole de l’Eglise enseignante ». Comme le Concile Vatican II, comme le Catéchisme de l’Eglise Catholique, l’enseignement de Jean-Paul II a eu des « conséquences calamiteuses » dans l’Eglise, écrit-il. « Pourquoi alors exciper encore et toujours ces textes récents qui ont provoqué le malheur des catholiques? » Et de conclure du haut de sa « sagesse » : « Le pape Benoît XVI demeure dans de profondes et graves illusions ». Fermer le ban. La conclusion est on ne peut plus absolue et radicale.

Je n’aime pas ces affirmations catégoriques, ces généralités. Sans preuves. Sans explications. Sans nuances. Sans distinctions. Tout, il est vrai, dans la pensée de Jean Paul II, n’est pas bon. Certes ! Mais on peut distinguer les périodes dans son enseignement. Ses dernières encycliques ne rachètent-elles pas les déficiences du début de son pontificat et de sa mission pontificale?

En lisant M l’abbé de Cacqueray, je pensais au livre posthume du pape : « Mémoire et identité » que j’ai analysé dans mon essai : « Le testament politique de Jean Paul II ». Que de belles pensées sur « les idéologies du mal », le National-socialisme, le Communisme. Il en cherche les causes. Il les trouve non seulement dans la philosophie des Lumières, mais plus encore dans la philosophie de Descartes.

« Le « cogito, ergo sum » apporta un bouleversement, écrit-il dans la manière de faire de la philosophie. Dans la période pré-cartésienne, la philosophie et donc le cogito (je pense) ou plutôt le cognosco (je connais) étaient subordonnés à l’esse (être), qui était considéré comme quelque chose de primordial. (NDLR: de « premier »). Pour Descartes, à l’inverse, l’esse apparaissait secondaire, tandis qu’il considérait le cogito comme primordial ( premier). Ainsi, non seulement on opérait un changement de direction dans la façon de faire de la philosophie, mais on abandonnait de manière décisive ce que la philosophie avait été jusque-là, en particulier la philosophie de saint Thomas d’Aquin : la philosophie de l’esse. Auparavant, tout était interprété dans la perspective de l’esse et l’on cherchait une explication de tout selon cette perspective. Dieu, comme Etre pleinement autosuffisant (ens subsistens) était considéré comme le soutien indispensable pour tout ens non subsitens, pour tout ens participativum, c’est-à-dire pour tout être créé, et donc aussi pour l’homme. Le cogito, ergo sum portait en lui la rupture avec cette ligne de pensée. L’ens cogitans (être pensant) devenait désormais primordial (premier). Après Descartes la philosophie devient une science de la pure pensée : tout ce qui est esse – tout autant le monde créé que le Créateur – se situe dans le champ du cogito, en tant que contenu de la conscience humaine. La philosophie s’occupe des êtres en tant que contenus de la conscience, et non en tant qu’existants en dehors d’elle ». (p. 21)

Et, dans cette logique, on comprend la conclusion du pape : « Dans la logique du Cogito, ergo sum, Dieu était réduit à un contenu de la conscience humaine ; il ne pouvait plus être considéré comme Celui qui explique jusqu’au plus profond le sum humain. Il ne pouvait donc demeurer comme l’ens subsistens, l’être autosuffisant, comme le Créateur, Celui qui donne l’existence, ni même Celui qui se donne lui-même dans le mystère de l’Incarnation, de la Rédemption et de la Grâce. Le Dieu de la révélation avait cessé d’exister comme « Dieu des philosophes ». Seule demeurait l’idée de Dieu, comme thème d’une libre élaboration de la pensée humaine ». (p. 22-23)

« L’homme (reste) seul : seul comme créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation : seul comme celui qui décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, comme celui qui existerait et agirait – etsi Deus non daretur – même si Dieu n’existait pas. »(p. 23).

« Si donc l’homme peut décider par lui-même, sans Dieu, de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, il peut aussi disposer qu’un groupe d’hommes soit anéanti. »

Et voilà la raison des drames commis par le « Troisième Reich » ; par le parti communiste de l’Union soviétique. La philosophie idéaliste en est la raison. L’idéalisme, raison des drames modernes ! Comment M l’abbé de Caccqueray ne partagerait-il pas une telle démonstration ?

Le pape rejoint la pensée de Jacques Maritain : « Liberté à l’égard de l’objet, c’est la mère et nourrice de toutes les libertés modernes, c’est la plus belle conquête du Progrès, qui nous rend, pour n’être mesurés par rien, également soumis à n’importe quoi ». (Trois Réformateurs » (p. 115)

« Etre soumis à n’importe quoi »… A tous les avortements d’aujourd’hui.

« Parvenus à ce point, on ne peut omettre, écrit le pape, d’aborder une question plus que jamais actuelle et douloureuse. Après la chute des régimes édifiés sur « les idéologies du mal », dans les pays concernés, les formes d’extermination évoquées ci-dessus ont en fait cessé. Demeure toutefois l’extermination légale des êtres humains conçus et non encore nés. Il s’agit encore une fois d’une extermination décidée par des Parlements élus démocratiquement, dans lesquels on en appelle au progrès civil des sociétés et de l’humanité entière. D’autres formes de violation de la loi de Dieu ne manquent pas non plus. Je pense, par exemple, aux fortes pressions du parlement européen pour que soient reconnues les unions homosexuelles comme une forme alternative de famille, à laquelle reviendrait aussi le droit d’adopter ; on peut et même on doit se poser la question de savoir s’il ne s’agit pas, ici encore, d’une nouvelle « idéologie du mal », peut-être plus insidieuse et plus occulte, qui tente d’exploiter, contre l’homme, contre la famille même, les droits de l’homme ». (p. 24-25)

« Pourquoi tout cela arrive-t-il ? Quelle est la racine de ces idéologies de l’après-Lumières ? poursuit le pape. En définitive, la réponse est simple : cela arrive parce que Dieu en tant que Créateur a été rejeté, et du même coup la source de détermination de ce qui est bien et de ce qui est mal. On a aussi rejeté la notion de ce qui, de manière plus profonde, nous constitue comme êtres humains, à savoir la notion de « nature humaine » comme « donné réel », et à sa place, on a mis un « produit de la pensée » librement formée et librement modifiable en fonction des circonstances ».(p. 25)

Comment M l’abbé de Cacqueray pourrait-il ne pas apprécier ?

Si donc l’idéalisme est la raison du mal contemporain, il faut rompre avec cette « rupture cartésienne ». Il faut d’abord revenir à la « philosophie pérenne », nous dit le pape : « Si nous voulons parler de manière sensée du bien et du mal, nous devons revenir à saint Thomas d’Aquin, c’est-à-dire à la philosophie de l’être ». (p. 25)

Une telle conclusion n’aurait-elle pas l’aval de l’ « éditorialiste » de Fideliter du mois de mai 2012 ?

En lisant le papier de M l’abbé de Cacqueray, je pensais également à l’encyclique : « Ecclesia in Europa ». Que de belles pages en cette encyclique sur le drame actuelle de l’Europe. Là aussi, si M l’abbé de Cacqueray prenait le temps de lire, sa lecture emporterait son adhésion. Il ne pourrait pas écrire purement et simplement que « ces textes récents de Jean Paul II ont provoqué le malheur des catholiques ». Il faut raison garder et exprimer quelques nuances et distinctions.

En lisant le papier de M l’abbé de Cacqueray, je pensais aussi à l’encyclique de Jean Paul II sur l’Eucharistie, « Ecclesia de Eucharistia vivit ». Ce « récent enseignement » du pape, du 17 avril 2003, peut-il être dit raison des « malheurs des catholiques » ? Mais il s’opposerait au jugement de son supérieur, Mgr Fellay. Ce dernier donna en effet une interview sur cette encyclique à M Andrea Tornielli dans « Il Gionale » le 25 avril 2003. A la question : « Avez-vous lu l’encyclique de Jean Paul II sur l’Eucharistie ? L’évêque répondit : « oui ». « Quel est votre jugement » ? Il répond : « Je me réjouis beaucoup du fait que dans ce document on confirme des vérités essentielles sur l’eucharistie, aujourd’hui souvent mises en discussion. Mon jugement est très positif, c’était une encyclique nécessaire. Elle a réaffirmé la valeur sacrificielle de la messe, même si je remarque qu’il manque quelque mise au point qui aurait été déterminante, comme par exemple spécifier que le sacrifice de la Messe est offert en réparation de nos péchés. De toute façon je le répète, mon jugement est positif : espérons qu’on la suive de manière efficace et ample ».

J’avais fait moi-même un commentaire de ce document du Magistère, le 7 mai 2003, lors de sa parution, sur mon site ITEM, alors que je me trouvais au Canada. J’écrivais:

« Le pape Jean Paul II, en la fête du Jeudi Saint, le 17 avril 2003, donne à l’Eglise sa 14ème Encyclique sur l’Eucharistie : Ecclesia de Eucharistia vivit

Cette Encyclique est très importante. Elle est peut-être même – un acte historique. Elle est un appel du pape aux fidèles pour qu’ils retrouvent une vraie dévotion eucharistique. « C’est de l’Eucharistie que vit l’Eglise. C’est de ce « pain vivant » qu’elle se nourrit. Comment ne pas ressentir le besoin d’exhorter tout le monde à en faire constamment une expérience renouvelée » (n°7).

Mais ce n’est pas le seul but de l’encyclique. Elle est un rappel doctrinal sur la Sainte Eucharistie.

J’espère dit le pape que la présente encyclique pourra contribuer efficacement à dissiper « les ombres » sur le plan doctrinal et les manières de faire inacceptables afin que l’Eucharistie continue à resplendir dans toute la magnificence de son mystère. C’est le n°10.

Mais elle n’est pas que cela.
Elle set surtout un rappel doctrinal pour corriger les insuffisances notoires de la réforme liturgique issue du Concile Vatican II, pour corriger les ambiguïtés du texte de « l’Institutio Generalis » publié par la constitution apostolique « Missale Romanum » signée par le pape Paul VI, le 3 avril 1969.

Et de fait, le pape dit lui-même vouloir corriger « les abus qui contribuent à obscurcir la foi droite et la doctrine catholique concernant cet admirable sacrement » (n°10). Il ne craint pas d’ajouter : « il faut malheureusement déplorer que surtout à partir des années de la réforme liturgique post-conciliaire… les abus n’ont pas manqué et ils ont été des motifs de souffrances pour beaucoup » (n°52).

Et pour ce faire, le pape reprend purement et simplement toutes les critiques théologiques que le cardinal Ottaviani, tout au début de l’imposition « totalitaire » de cette réforme, avait présenté au souverain pontife régnant, le pape Paul VI, lui adressant le « Bref Examen Critique ».

A – du sacrifice eucharistique.

On sait en effet que le « Bref Examen Critique » faisait remarquer les ambiguïtés du nouvel « Ordo Missae » sur la notion de sacrifice, de sacrifice propitiatoire. C’est l’objet du chapitre 2 et du chapitre 3.
Le pape en prend acte. Il y fait un large écho dans son encyclique, en rappelant la doctrine catholique sur ce sujet. Il y consacre les 4 premiers numéros du chapitre 1 : « La messe rend présent, dit-il, le sacrifice de la croix ». « L’Eucharistie est un sacrifice au sens propre » etc etc.

B – de la présence réelle

Le « Bref Examen Critique » faisait remarquer aussi les ambiguïtés de la réforme sur la notion de présence réelle de N S J C dans l’Eucharistie.
La présence réelle de N S J C dans l’Eucharistie est une présence « vraie, réelle, substantielle » qui se réalise par la conversion substantielle du pain au Corps du Christ, Seigneur et du vin en Son Sang, conversion que l’Eglise appelle d’un mot très approprié « transsubstantiation ». Ce qui n’en fait nullement « une présence spirituelle ou subjective, comme certains textes et rubriques de la réforme liturgique pouvaient le laisser entendre ».

Or sur ce sujet, le pontife fait un très substantiel rappel dans plusieurs endroits de son document et particulièrement dans le chapitre 1, des numéros 15 à 20 et dans le très beau chapitre V intitulé « de la dignité de la célébration eucharistique ». « Dans la messe, la représentation sacramentelle du sacrifice du Christ…implique une présence tout à fait spéciale qu’on nomme « réelle »… « substantielle » et que, par elle, le Christ, homme-Dieu, se rend présent tout entier ». Et de citer le Concile de Trente et sa session 13ème en son chapitre 4.

C – du sacerdoce Ministériel

Le « Bref Examen Critique » a fait remarquer également que la réforme liturgique s’exprimait d’une manière équivoque sur le vrai ministre de l’autel confondant, identifiant, de toute façon ne distinguant pas suffisamment le sacerdoce ministériel du sacerdoce des fidèles. (cf Bref Examen Critique chap. 5 et 6).

Là aussi, le pape prend en compte cette critique et y consacre tout le chapitre III de l’Encyclique, intitulé « l’apostolicité de l’Eucharistie et l’Eglise ».

Nul doute – et c’est là l’intéressant de ce texte – que le souhait du cardinal Ottaviani, dans sa lettre à Paul VI – trouve enfin un écho, grâce à cette encyclique, dans le cœur du pape. Le cardinal écrivait, présentant à son prédécesseur le Bref Examen Critique : « Nous sommes assurés que ces considérations, directement inspirées de ce que nous entendons par la voix vibrante des pasteurs et du troupeau, devront toujours trouver un écho dans le cœur paternel de votre Sainteté, toujours si profondément soucieux des besoins spirituels des fils de l’Eglise ».

Avec cette encyclique, c’est donc chose faite aujourd’hui.
Il a fallu attendre près de 40 ans.
Peu importe. Grâce soit rendue à Dieu qui prend soin de son Eglise.
C’est sous ce rapport que cette encyclique « Ecclesia de Eucharistia vivit» pourrait bien être historique.

Et même sous un autre aspect :
En effet, le pape annonce, en son chapitre V, la publication prochaine d’un autre document qui aura pour objet le rappel, aux prêtres et aux fidèles, du respect dû aux « normes liturgiques » dans la célébration de la messe. Il confie cette charge à certains dicastères de la curie romaine. (n°52).

Nul doute que le Cardinal Ratzinger sera la cheville ouvrière de ce prochain document – et qu’il en profitera pour initier la « réforme de la réforme » liturgique, qui lui tient à cœur. En effet ce nouveau texte sera l’occasion d’apporter les rectifications de la réforme liturgique qui s’imposent aux dires mêmes du pape Jean Paul II et de son encyclique « Ecclesia de Eucharistia ».
On ne voit vraiment pas comment ce nouveau texte pourrait s’éloigner du désir profond du pape : « corriger les abus et dissiper « les ombres » sur le plan doctrinal et les manières de faire » (n°10) de la réforme liturgique.

C’est ce que souhaite Jean Madiran.

« Je crois que Vatican II est susceptible d’une pia interpretatio (comme Saint Thomas le faisait vis-à-vis de certains Pères). Je ne suis pas opposé à l’idée que le pape – par des documents – rectifie les ambiguïtés du concile. Je ne suis pas opposé non plus à l’idée d’une réforme de la réforme si, dans la réforme, il y a la rectification ». (Certitudes, entretien avec l’abbé de Tanouarn n 11)

Avec cette encyclique, la « rectification » demandée est faite.

Espérons qu’elle soit respectée.

Enfin ce document est ou sera historique parce qu’il prépare les esprits à accepter le pluralisme liturgique dans l’Eglise : on n’est pas loin de reconnaître la légitimité dans l’Eglise de la messe dite de St Pie V. tous les écrits et les actes de la hiérarchie romaine actuelle le prouvent :

1 –la création d’une administration apostolique personnelle saint Jean Marie Vianney, à Campos, avec le droit exclusif de la messe tridentine

2 –la célébration de la messe tridentine par le cardinal Castrillon Hoyos à Rome en la basilique Ste Marie Majeure, le 24 mai 2003.

3 – la célébration de la messe tridentine de Mgr Léonard en Belgique, le 24 mai 2003.

4 –les nombreux écrits du cardinal Ratzinger et du cardinal Stickler en faveur de la messe de St Pie V, et les critiques qu’ils y expriment de la réforme liturgique actuelle.

5 – la possibilité reconnue aujourd’hui pour les évêques de créer des églises personnelles pour les fidèles attachés à ce rite.

6 – les efforts multipliés pour trouver avec la Fraternité saint Pie X une solution lui laissant libre usage du rite de St Pie V.

7 – et enfin cette encyclique elle même et son numéro 49 : « De là, naît le parcours qui a conduit progressivement à délimiter un statut spécial de réglementation pour la liturgie eucharistique dans le respect des diverses traditions ecclésiales légitimement constituées ».

Voilà quelques aspects de ce document important… peut-être historique ».

Pourquoi, M l’abbé, ne voulez-vous pas vous ouvrir à la réalité ? Pourquoi ne pas voir les choses, voir l’évolution de la Cour Romaine en matière liturgique et disciplinaire et même en matière politique. Voyez les jugements de Jean Paul II dans « Mémoire et identité ». Tout n’est pas parfait. Loin de la. Mais il y a des affirmations dont Mgr Lefebvre se serait réjouis. Pourquoi rester dans des généralités sans nuances ? Pourquoi poursuivre une condamnation globale et sans nuances de Rome. Elle n’est plus de mise. Distinguez donc pour unir, comme l’écrit Jacques Maritain dans son livre « Les degrés du savoir ». Alors vous servirez la Chrétienté.

Revue-Item.com

article précédent

Les positions sont connues, mais la hiérarchie demeure

article suivant

Le prélude à une action prochaine

 

 

articles liés

Imprimer cet article Imprimer cet article

partager cette page

bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark

 

Videos
Entretien par Novopress le 17/07/2011

Entretien par Franck Abed le 01/02/2011
Rechercher

Actualités RSS