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La Grande Misère des Diocèses de France

publié dans nouvelles de chrétienté le 30 avril 2014


La Grande Misère des Diocèses de France

de Louis-Benoit Greffe (sur réinfovisio du 29/04/2014

Une nouvelle fait jaser dans le landerneau breton : la mise sous tutelle du diocèse de Quimper-Léon, pris dans une tourmente financière et dans d’importantes tensions internes. C’est l’archevêché de Rennes qui se charge désormais de ses actes économiques et officiels. Le diocèse de Quimper est le premier diocèse de Bretagne à être dans cette situation. Mais en France, de nombreux autres diocèses sont dans le rouge, et certains d’entre eux sont sous tutelle, une dizaine environ, selon des estimations divergentes. Où en est la grande misère des diocèses de France, pourquoi et quelles sont les perspectives ?

Parmi les diocèses les plus en difficulté, on trouve ceux de Cahors, de Mende et de Moulins. La baisse du denier du culte donne aussi des inquiétudes aux diocèses de Tarbes-Lourdes, d’Ajaccio, d’Evry et de Rouen.Enfin, les diocèses de Dijon, de Belley-Ars (Ain) et de Montpellier ont aussi des déficits préoccupants, le dernier a échappé de peu à la faillite il y a six ans ; en 2003 son déficit annuel s’élevait à 1.4 millions d’euros et a été en partie résorbé depuis; il ne s’élève plus qu’à 120.000 euros en 2012, contre 600.000 en 2011.

Baisse durable des moyens, pas des dépenses

Les raisons sont nombreuses : parmi celles-ci, le déclin du denier du culte – dont le montant augmente légèrement mais le nombre de donateurs baisse et vieillit – mais aussi de la pratique, des vocations sacerdotales, le vieillissement des prêtres… On peut aussi citer les grands travaux réalisés par les diocèses ces dernières années – construction de maisons diocésaines, réaménagement des cathédrales… sans prendre en compte le déclin durable des recettes. Enfin, pour suppléer au manque de prêtres – payés entre 11.000 et 13.000 euros par an (par exemple 855 euros/mois dans le diocèse d’Aix ou 1025 euros/mois net dans celui de Nice) – les diocèses embauchent des laïcs, souvent chargés de famille, et qu’il faut payer au moins au SMIC. Ce qui aggrave le déficit. La gestion de certains évêchés complique aussi la situation. Ainsi, un diocèse du centre de la France a embauché un économe venu de Paris. La « pointure » gagne 75.000 euros par an. De quoi faire jaser dans ce diocèse sous tutelle et au bord de la faillite.

En France, les 95 diocèses sont financièrement autonomes, sauf les diocèses de Strasbourg et de Metz qui dépendent du régime concordataire. Leurs ressources sont gérées par les services économiques des évêques, qui disposent théoriquement d’importantes marges de manoeuvre, et par les paroisses. Sauf dans le domaine de l’immobilier, où les diocèses sont juridiquement propriétaires des bâtiments construits depuis le 9 décembre 1905 (date de la loi de la séparation des Églises et de l’État), mais pas des autres, souvent propriété des mairies. Les ressources viennent principalement du denier de l’église et des legs que seule l’association diocésaine peut recevoir, mais aussi des intérêts bancaires et autres loyers. Les paroisses bénéficient des quêtes, des kermesses, de la vente de cierges et autres produits dérivés (médailles, cartes postales, saintes images…) et du casuel, une offrande conseillée pour les sacrements ; elles doivent reverser une part de ces ressources au diocèse.

Les difficultés des diocèses ne sont pas anodines. Elles trouvent leur racine dans l’effondrement général de la spiritualité et de la Foi en France. Avec un taux de moins de 8% de pratiquants – moins de 3% dans le centre et le sud-ouest – la grande misère de l’Eglise de France ne peut plus être cachée. Extinction des congrégations, fermeture ou regroupement des séminaires, églises qui ne voient plus une messe de l’année… pour les mêmes raisons, les évêques français n’envoient plus à Rome des prêtres français devenus rares. Dans quelques années, il n’y aura plus un français à la Curie. L’Eglise en France est par ailleurs de moins en moins ancrée dans l’identité nationale, ce qui encourage encore plus la crise des vocations. Malgré la portée symbolique de « l’église au milieu du village » et l’importance de l’histoire ecclésiastique pour de très nombreuses localités françaises, la religion catholique est de moins en moins un vecteur d’enracinement identitaire; ce sont des valeurs révolutionnaires ou républicaines qui ont pris sa place, comme la laïcité. Même dans des régions traditionnellement catholiques telles la Bretagne et la Lozère, le déclin de l’importance de l’Eglise se fait sentir.

C’est pire à l’étranger

Malgré les perspectives peu encourageantes, les diocèses de France ne sont pas encore dans la situation de ceux d’autres pays. Aux Etats-Unis, douze diocèses ont fait faillite depuis 2004 à cause des compensations – des dizaines de millions de dollars – qu’ils devaient payer dans le cadre des procès au sujet des prêtres pédophiles. En Belgique, tous les diocèses sont en déficit, avec un record de 2 millions d’euros de pertes pour le diocèse d’Anvers en 2012. Au Canada, autour de Trois Rivières et en Gaspésie, de nombreuses paroisses sont au bord de la faillite. Plusieurs diocèses africains ont aussi connu d’importantes difficultés financières causées par une gestion plus ou moins opaque. En Slovénie enfin l’archevêché de Maribor a fait faillite avec près de 800 millions d’euros de perte suite à des investissements hasardeux dans le domaine des télécoms.

Les diocèses bretons mieux lotis que les diocèses occitans

En février 2011, nos confrères du Mensuel de Rennes avaient soulevé le voile sur le financement du diocèse rennais. On apprend dans leur article que le diocèse disposait en 2009 d’un budget moyen de 13 millions d’euros, sur lequel il salarie 400 prêtres. Le fort maillage des paroisses – encore 86, qui regroupent souvent plusieurs églises – et la très bonne implantation de l’enseignement catholique diocésain limitent les conséquences de la baisse de la pratique et des vocations et permettent au diocèse d’avoir en réserve une année de fonctionnement. Soit plusieurs millions d’euros. Des marges de manoeuvre que beaucoup de diocèses aimeraient avoir. Cependant, les perspectives ne sont pas encourageantes : si le centre-ville rennais arrive encore à faire le plein, les paroisses rurales s’effondrent et la moitié des prêtres du diocèse a passé la barre des 75 ans.

Certains diocèses et certaines paroisses – ou communes – essaient de trouver des solutions en bradant les bijoux de famille, malgré les importants tabous et l’émotion de leurs fidèles. Une vingtaine d’églises et d’abbayes sont ainsi à vendre, dix-huit d’entre elles sont listées par l’OPR (Observatoire du Patrimoine religieux). L’archevêché de Bordeaux a vendu ainsi deux églises du XXe à Talence et Bordeaux, ainsi que deux bâtiments, afin de construire pour 1.5 millions d’euros une nouvelle église dans un éco-quartier en développement ; les deux églises vendues pour 650.000 et 500.000 euros respectivement seront transformées en logements. Dans l’Aisne enfin le diocèse se sépare de trois églises, dont Sainte-Thérése d’Hirson, qui a été amputée au préalable de son clocher en mauvais état. Cependant, ces ressources restent exceptionnelles et s’appuyer dessus n’est pas sain au niveau financier. Mais ces diocèses en ont-ils le choix ?

A Moulins, le diocèse a fait en 2012 la lumière sur ses difficultés budgétaires : selon ce rapport présenté en mai 2012 à la Conférence des Evêques de France (CEF), seulement 2,2% de la population de l’Allier (soit 7 500 personnes) a participé aux plus de 90 messes célébrées à travers le département le premier week-end d’octobre 2011, lorsque a été réalisée l’enquête. Plus de la moitié des fidèles a plus de 60 ans. Selon le diocèse, si aucune économie structurelle n’est faite – ni aucun effort pour rajeunir les fidèles – d’ici trois ans le budget annuel diocésain de 4 millions d’euros devra être réduit de 500.000 euros. En 2013, suite au cri d’alarme de l’évêque, les dons ont été au rendez-vous, permettant le retour d’un équilibre financier. Pour longtemps?

La situation n’est guère plus reluisante au diocèse de Cahors où les prêtres résidant au sanctuaire de Rocamadour ont été déployés ailleurs. Plusieurs bâtiments sont aussi à vendre dont, selon Riposte Catholique, « le petit séminaire de Gourdon, une partie de l’évêché de Cahors, de même que la Maison des oeuvres, immense et vénérable couvent bâti par le Bienheureux Alain de Solminihac pour les Chanoines réguliers de Chancelade, et qui a longtemps servi de grand séminaire ». Finalement le diocèse a changé d’avis mais pas de sens : désaffection prévue de l’église Saint-Urcisse de Cahors (XIIe), transmise à la mairie pour qu’elle en fasse un musée, cession à l’euro symbolique d’une aile de la maison des oeuvres au conseil général, cession du musée d’art sacré de Rocamadour, abandon de deux presbytères… le tout à prix symbolique pour diverses collectivités territoriales. Ce qui ne devrait pas améliorer la situation du diocèse.

A Mende, la situation en Lozère en fait un « diocèse en sursis » : 75.000 habitants dont 60.000 théoriquement catholiques, mais seulement quelques milliers de pratiquants pour l’essentiel très âgés regroupés sur 5 ( !) paroisses qui chacune ont plusieurs dizaines d’églises à leur actif ; ces cinq paroisses ont chacune trois prêtres au moins. Autrement dit beaucoup d’entre elles ne voient plus une messe de l’année. Une situation catastrophique pour un diocèse qui a connu plus de 20 ordinations de prêtre par an au XIXe et qui fournissait des prêtres aux diocèses qui en manquaient. Forgée dans la douloureuse histoire des Cévennes, la foi catholique a longtemps eu pour bastions les Causses, l’Aubrac et la Margeride. Avant que la Grande guerre, l’exode rural et le vieillissement ne transforment la Lozère en désert et ne fassent de ses églises de tristes cimetières.

Dans le diocèse de Limoges, l’évêché est fortement soupçonné – par les parents d’élèves concernés tout au moins – d’avoir hâté la fin du collège-lycée catholique de Guéret, le dernier du département (qui dépend aussi du diocèse de Limoges) pour pouvoir vendre rapidement terrains et bâtiments ; c’est que le diocèse a 500.000 euros de déficit et a perdu 40% de ses donateurs en dix ans. Parmi les diocèses dans le rouge, on trouve celui de Bourges, qui couvre aussi l’Indre voisine : 645.000 euros de déficit. Le diocèse de Poitiers traîne 1 million d’euros de déficit structurel depuis deux ans et se sépare peu à peu de ses biens immobiliers; celui de Luçon (Vendée) est en déficit aussi malgré des legs importants. Le diocèse de Besançon victime d’un déficit structurel de 500.000 euros a décidé de fermer en 2013 l’hôtellerie-restauration d’un de ses sanctuaires et licencier six personnes. Dans l’Yonne (Sens), 900.000 euros de déficit annuel compensé par la vente petit à petit de l’imposant patrimoine immobilier. Dans le diocèse de Gap, 800.000 euros de déficit annuel. Dans le diocèse de Pontoise, les comptes 2012-2013, disponibles à tous en ligne – c’est si rare ! – présentent un déficit d’exploitation de près de 3 millions d’euros, même si le diocèse se rééquilibre par les legs et les ventes immobilières. Les trois diocèses lorrains non concordataires, Verdun, Nancy et Saint-Dié, traînent eux aussi des déficits chroniques. Quant à l’archevêché de Rouen, il en est à un tel point de déficit qu’il a fait vendre des saintes reliques (ce qui est interdit tant par le droit canon que le code civil) ainsi que des objets d’art sacré qui les contenaient.

Bientôt une Eglise sans prêtres ?

Au-delà de la situation financière des diocèses, le problème plus général, celui qui condamne nombre de diocèses à moyen terme est le manque de prêtres. Ils étaient 50.000 en 1970, 25 203 en 1990, 13 822 en 2011 et ils seront 6000 en 2020. Environ 130 prêtres sont ordonnés chaque année – mais huit fois plus quittent le sacerdoce pour cause de vieillesse ou de décès. Beaucoup de séminaires ont d’ailleurs fermé ou se sont regroupés avec d’autres; plusieurs ont été reconvertis; celui de Viviers est un centre d’accueil pour groupes et la maison diocésaine. Ses communs (photo ci-contre) sont à l’abandon depuis une quarantaine d’années. Jadis, des prêtres vivaient dans ses chambrettes spartiates.

Les diocèses s’organisent comme ils le peuvent, renonçant à nommer des curés à des charges lourdes ou administratives. La situation paraît encore plus compliquée dans certains départements. Dans le diocèse de Mende, il n’y a que 35 prêtres en activité dont 5 de moins de 60 ans. Dans le diocèse d’Evreux, pour 600.000 habitants il n’y a que 48 prêtres actifs dont la moitié a moins de 60 ans. Dans celui de Langres, chacun des 50 prêtres incardinés à 50 clochers et trois ou quatre aumôneries sur les bras. À Saint-Dié, où 153 prêtres sont incardinés, c’est-à-dire canoniquement attachés à ce diocèse, on compte 109 prêtres de plus de 75 ans. Arras, qui revendique 258 prêtres incardinés, doit aussi assumer 170 prêtres de plus de 75 ans. Dans le diocèse de Poitiers, sur 180 prêtres, 115 ont plus de 75 ans. Enfin en Creuse (diocèse de Limoges) il y a onze prêtres dont 7 en activités pour six paroisses très étendues.

En banlieue parisienne, il y a un prêtre pour 20.000 habitants dans le diocèse de Saint-Denis. Dans l’Essonne, pour 700.000 baptisés dont 50.000 pratiquent, il n’y a que 42 prêtres incardinés renforcés par 29 prêtres venus d’autres diocèses et de 12 religieux. Dans le diocèse de Chartres en 2012, il y a 23 paroisses, 70 prêtres en activité, 38 de moins de 75 ans, dont 20 du diocèse et 18 qui sont soit d’une congrégation, soit des prêtres étrangers assurant un service pastoral tout en étant étudiants dans le diocèse.

Certains diocèses ont fait le choix d’ordonner beaucoup de diacres permanents, des laïcs qui peuvent consacrer, et qui dépassent parfois le nombre de prêtres jeunes : ainsi, à Châlons-en-Champagne, il y a 19 diacres pour 8 prêtres de moins de 65 ans ou à Évreux qui compte 25 diacres, et seulement 22 prêtres de moins de 65 ans. C’est ainsi que l’on prépare une Eglise sans prêtres. D’autres diocèses font appel aux religieux ; ainsi à Fréjus-Toulon on compte 285 prêtres au service du diocèse en 2010, dont 97 religieux ; ils sont 24 sur 149 prêtres à Avignon.

Sortir de l’impasse : Tradition et paroisses

Pourtant, malgré la déchéance de l’Eglise de France, les tensions internes autour de la liturgie et de l’implication de l’Eglise dans le monde, et le champ de ruines laissé dans les terroirs et les âmes, il y a toujours des vocations et toujours des prêtres. Les manifestations contre la loi Taubira ont montré aussi qu’il y avait toujours des catholiques prêts à se lever et qu’ils étaient des centaines de milliers. Parmi les principaux lieux où germent les vocations se trouvent : les familles, les paroisses, le scoutisme, mais aussi des communautés nouvelles, comme Taizé ou l’Emmanuel. Ainsi que celles qui se réclament de la Tradition – c’est-à-dire de la messe tridentine.

Partout en France, les paroisses tridentines emplissent leurs églises et suscitent des vocations ; les écoles qu’elles parviennent à créer complètent le maillage de l’enseignement catholique et celui, moins explicite, des établissements qui s’opposent résolument à l’enseignement de la théorie du genre. En 2007, le pape Benoît XVI réinscrit le rite tridentin dans le cadre normal de la liturgie (Motu Proprio) ce qui permet sa généralisation dans nombre de diocèses et le retour d’une très grande partie des traditionnalistes dans le giron de l’Eglise. Seuls cinq évêchés résistent encore, sous la pression de curés plus en rupture qu’ailleurs avec la tradition de l’Eglise. Doit-on s’étonner que parmi eux on trouve l’évêché « en sursis » de Mende et l’évêché voisin de Viviers, où les vocations se sont effondrées et dont l’ancien Grand Séminaire de Viviers n’est guère plus qu’un grand vaisseau fantôme ?

LOUIS-BENOIT GREFFE

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