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Le Motu Proprio « Summorum Pontificum ». Un jugement intéressant!

publié dans nouvelles de chrétienté le 10 décembre 2017


Dix fruits du Motu Proprio Summorum Pontificum

SOURCE – Paix Liturgique – lettre 622 – 28 novembre 2017

Prieur du monastère de Silverstream, fondé en 2012 dans le Comté de Meath, en Irlande, le RP Mark Kirby tient un blog d’approfondissement spirituel sur lequel il a publié, à l’occasion des 10 ans de Summorum Pontificum, un bel article consacré aux fruits du motu proprio de Benoît XVI. Nous sommes heureux de vous proposer notre traduction de cet article, suivi des réflexions qu’il nous inspire.

I – L’ARTICLE DU RP MARK KIRBY

Summorum Pontificum est le plus grand don du pape Benoît XVI à l’Église. C’est un cadeau que certains ont reçu avec une joie immense et dont ils ont immédiatement commencé à tirer profit. D’autres, enracinés dans de vieux préjugés idéologiques, ont considéré ce cadeau avec suspicion et méfiance. D’autres encore, dix ans plus tard, ignorent encore tout de ce don.
Pour moi, Summorum Pontificum a ouvert une porte sur l’immensité et la lumière d’une tradition liturgique plus profonde, plus élevée et plus vaste que tout ce que les livres liturgiques réformés, utilisés depuis près d’un demi-siècle, offraient. Je dis cela comme un homme qui, pendant plus de trois décennies, s’est dévoué aux rites réformés et a participé de tout son cœur à la réforme de la réforme, tant au niveau académique que pastoral. Toutefois, bien avant le 7 juillet 2007, j’en étais arrivé au constat que même les efforts les plus nobles déployés dans la réforme de la réforme n’avaient que peu de succès. Au moment où, fatigué et épuisé, je m’étais résigné à devoir passer le reste de ma vie dans une sorte d’impasse liturgique postconciliaire, une porte s’est ouverte devant moi. Cette porte était Summorum Pontificum. J’en ai franchi le seuil et me suis mis à avancer tout droit sans jamais me retourner. J’ai découvert à mon niveau la puissante vérité des mots adressés par Benoît XVI aux évêques de l’Église :
« Ce qui était sacré pour les générations précédentes reste grand et sacré pour nous, et ne peut à l’improviste se retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste. Il est bon pour nous tous, de conserver les richesses qui ont grandi dans la foi et dans la prière de l’Église, et de leur donner leur juste place. » (Lettre aux évêques, 7 juillet 2007)
En passant en revue les dix dernières années, je peux identifier au moins dix fruits de Summorum Pontificum. D’autres, en dressant le bilan de ces dix ans pourraient en indiquer d’autres. Ceux que je vois depuis mon propre jardin – qui demeure un hortus conclusus, compte tenu de son contexte monastique –, sont les suivants :

1) Une manifestation plus claire de la liturgie comme l’œuvre du Christ, Souverain Prêtre et Médiateur Éternel. J’ai longtemps soutenu que Sacrosanctum Concilium, la Constitution du Concile Vatican II sur la sainte Liturgie, devait être lue dans la continuité de l’encyclique Mediator Dei du vénérable Pie XII (20 novembre 1947), or le rétablissement de l’Usus Antiquior a bel et bien recentré l’expérience liturgique de nombreux clercs et laïcs sur la médiation sacerdotale de Jésus-Christ entre Dieu et les hommes.

2) L’ouverture, pour beaucoup d’âmes, d’un pont solide entre la célébration et la contemplation. Je ne suis pas le seul à reconnaître la qualité pénétrante de ce que saint Jean-Paul II appelait « le silence d’adoration » et que l’on observe avant, pendant et après les célébrations dans l’Usus Antiquior, surtout quand la richesse de ses ressources rituelles – chant, ordre hiératique et geste sacré – est entièrement déployée.Nous devons confesser que nous avons tous besoin de ce silence, rempli de la présence de celui qui est adoré : sur le plan théologique, afin d’exprimer pleinement l’aspiration à la sagesse et aux choses spirituelles de notre âme ; sur celui de la prière, afin de n’oublier jamais que voir Dieu signifie redescendre de la montagne avec un visage si radieux que nous sommes obligés de le couvrir d’un voile (Ex 34, 33), mais aussi que nos rassemblements doivent faire place à la présence de Dieu et éviter l’autocélébration ; et sur celui de la prédication pour nous éviter de croire qu’il suffit d’entasser mot sur mot pour attirer les gens à l’expérience de Dieu (Orientale Lumen, article 16).

3) Une transmission sereine et lucide de la doctrine de la foi. La solidité incontestable des rites traditionnels (lex orandi) est à la fois la plate-forme et l’articulation de la doctrine féconde et immuable de l’Église (lex credendi). Dégagé de la panoplie d’options qui caractérisent les rites réformés, l’Usus Antiquior permet de célébrer la liturgie sans avoir à la reconstruire, subjectivement et incessamment, par l’assemblage de parties interdépendantes.

4) Une appréciation renouvelée du lien entre le culte et la culture. Les cinquante dernières années ont souvent été marquées par une aliénation du patrimoine culturel de l’Église, notamment dans les domaines de la musique et de l’architecture. L’Usus Antiquior est de plus en plus, et notamment dans les communautés informées par le Mouvement liturgique classique, un lieu où, comme le disait le cardinal Joseph Ratzinger en 1985, « la beauté – et donc la vérité – est chez soi » (Entretien sur la Foi).

5) L’affirmation de la primauté de la latrie dans la vie de l’Église, suivant le principe de saint Benoît selon lequel « rien ne doit être préféré à l’œuvre de Dieu ». Il est immédiatement évident que l’Usus Antiquior, comme tous les anciens rites de l’Église, en Orient comme en Occident, est orienté sur le divin. Cela contraste fortement avec l’ars celebrandi de l’Usus Recentior et de la plupart des cultes protestants. Ceux-ci, en mettant l’accent sur le contenu didactique et moralisateur, sont orientés sur l’humain, et ceci à un moment de l’histoire où les hommes et les femmes de la génération millénaire cherchent sans cesse à « sortir d’eux-mêmes ». Pour de telles âmes, fatiguées d’un monde qui cherche à satisfaire leurs besoins et leurs appétits en perpétuelle évolution, non sans exiger d’exorbitantes contreparties en retour, les rites immuables de l’Usus Antiquior sont un port tranquille et reposant déjà éclairé par les premières lueurs de l’éternité. Le pape Benoît XVI aborde la question de manière incisive :

« Dans les années qui ont suivi le Concile Vatican II, j’ai pris à nouveau conscience de la priorité de Dieu et de la liturgie divine. La mauvaise compréhension de la réforme liturgique qui s’est largement répandue dans l’Église catholique a conduit à mettre toujours plus au premier plan l’aspect de l’instruction et de notre activité et créativité propres. L’action humaine a presque fait oublier la présence de Dieu. Dans une telle situation, il devint toujours plus clair que l’existence de l’Église vit de la célébration juste de la liturgie et que l’Église est en danger lorsque le primat de Dieu n’apparaît plus dans la liturgie et, ainsi, dans la vie. La cause la plus profonde de la crise qui a bouleversé l’Église réside dans l’obscurcissement de la priorité de Dieu dans la liturgie. » (Préface à l’édition russe du volume Théologie de la Liturgie des Opera Omnia de Joseph Ratzinger).

6) Un encouragement à la récupération et au renouveau de la vie monastique bénédictine dans le cœur de l’Église. Mon propre monastère, Silverstream Priory, a été fondé dans la grâce du pontificat du pape Benoît XVI, seulement un an après la promulgation de Summorum Pontificum. Lorsque Silverstream a été canoniquement érigé, début 2017, sa relation particulière à Summorum Pontificum a été du même coup reconnue et ratifiée. Dans les premiers paragraphes du motu proprio lui-même, le pape Benoît XVI a souligné la portée distinctement bénédictine de ce qu’il exposait :

« Parmi les Pontifes qui ont eu ce soin se distingue le nom de saint Grégoire le Grand qui fut attentif à transmettre aux nouveaux peuples de l’Europe tant la foi catholique que les trésors du culte et de la culture accumulés par les Romains au cours des siècles précédents. Il ordonna de déterminer et de conserver la forme de la liturgie sacrée, aussi bien du Sacrifice de la Messe que de l’Office divin, telle qu’elle était célébrée à Rome. Il encouragea vivement les moines et les moniales qui, vivant sous la Règle de saint Benoît, firent partout resplendir par leur vie, en même temps que l’annonce de l’Évangile, cette très salutaire manière de vivre de la Règle, « à ne rien mettre au-dessus de l’œuvre de Dieu » (chap. 43). Ainsi, la liturgie selon les coutumes de Rome féconda non seulement la foi et la piété mais aussi la culture de nombreux peuples. C’est un fait en tout cas que la liturgie latine de l’Église sous ses diverses formes, au cours des siècles de l’ère chrétienne, a été un stimulant pour la vie spirituelle d’innombrables saints et qu’elle a affermi beaucoup de peuples par la religion et fécondé leur piété. »Ces dix dernières années ont vu la floraison de monastères bénédictins dédiés exclusivement à la célébration de la sainte liturgie sous sa forme traditionnelle. Et un nombre impressionnant de jeunes hommes en quête de Dieu emprunte leur chemin.

7) Joie et beauté apportées à la vie des familles catholiques. Mon expérience personnelle directe de ce fruit de Summorum Pontificum se limite aux jeunes familles qui fréquentent notre prieuré et à celles qui sont associées à notre communauté : soit parce que l’un des parents, ou les deux !, est un o, soit par la participation des enfants au scoutisme, soit parce que la découverte de l’Usus Antiquior a insufflé l’esprit de la liturgie à la piété des parents et à l’éducation des enfants. Il n’est pas rare de voir les enfants de ces familles, même les plus jeunes, totalement engagés dans l’action de la Sainte Messe et parfaitement familiers des fêtes et des saisons de l’année liturgique.

8) Un renouveau de la vraie piété sacerdotale. Silverstream Priory a à cœur les prêtres travaillant dans la vigne du Seigneur et, par conséquent, offre l’hospitalité à un flux régulier de clergé. La majorité de ces prêtres a en moyenne moins de quarante-cinq ans. Ceux qui n’offrent pas encore, quand c’est possible, la Sainte Messe dans l’Usus Antiquior sont désireux d’être instruits dans le rite traditionnel. Le témoignage de ces prêtres est impressionnant : l’accès à l’Usus Antiquior les a éveillés au mystère de la Sainte Messe, sacrifice véritable, et à leur propre participation à la médiation du Christ, « grand prêtre, saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs, et plus élevé que les cieux » (Hébreux 7, 26). Une attention renouvelée à l’ensemble des signes sacrés qui constitue la liturgie et, en particulier, aux rubriques du Missel romain a, dans plus d’un cas, transformé la compréhension que le prêtre avait de qui se tient réellement à l’autel. Pour moi, il est évident que Summorum Pontificum a favorisé la mise en œuvre de ce que les Pères du Concile Vatican II ont cherché à promouvoir :« Les prêtres, séculiers ou religieux, déjà à l’œuvre dans la vigne du Seigneur, seront aidés par tous les moyens opportuns à comprendre toujours plus pleinement ce qu’ils accomplissent dans les fonctions sacrées, à vivre de la vie liturgique et à la partager avec les fidèles qui leur sont confiés. » (Sacrosanctum Concilium, article 18)

9) La naissance de nouvelles expressions de la vie consacrée qui trouvent leur source et leur sommet dans la liturgie traditionnelle, la Sainte Messe et l’Office Divin. Il est hors de portée de ces réflexions de dresser un catalogue des instituts et des communautés nouvelles qui attribuent leur naissance, directement ou indirectement, aux horizons ouverts par Summorum Pontificum. Certains d’entre eux s’identifient à la tradition des chanoines réguliers; d’autres s’engagent dans des œuvres missionnaires d’évangélisation et de miséricorde à la manière des sociétés de vie apostolique. Tous ont en commun une référence vivifiante à la liturgie traditionnelle permise par les dispositions de Summorum Pontificum.

10) Un souffle d’espoir et, pour les jeunes, l’expérience d’une beauté qui rend la sainteté de la vie envoûtante et attirante. Le pape Benoît XVI a reconnu, dans sa Lettre aux évêques accompagnant le motu proprio, que bien des jeunes gens trouvent dans la liturgie traditionnelle un saint enchantement qui les attire profondément dans l’action sacerdotale du Christ et dans la vie de l’Église. Le pape a écrit :« Aussitôt après le Concile Vatican II, on pouvait supposer que la demande de l’usage du Missel de 1962 aurait été limitée à la génération plus âgée, celle qui avait grandi avec lui, mais entretemps il est apparu clairement que des personnes jeunes découvraient également cette forme liturgique, se sentaient attirées par elle et y trouvaient une forme de rencontre avec le mystère de la Très Sainte Eucharistie qui leur convenait particulièrement. »

L’expérience de l’Usus Antiquior comme forme habituelle de culte et d’expression de la vie sacramentelle a surpris les jeunes catholiques par une rencontre assez semblable à celle qui changea jadis la vie de saint Augustin : la découverte d’une beauté si ancienne, si nouvelle. Je suis moi aussi surpris d’entendre aujourd’hui sur les lèvres de la génération montante les mots mêmes que, avec une sainte appréhension et une joie secrète, j’ai pour ma part mémorisés il y a plus de soixante ans : Introibo ad altare Dei, ad Deum qui lætificat juventutem meam [Je m’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu, jusqu’au Dieu qui réjouit ma jeunesse] (Ps 42, 4).

II – LES RÉFLEXIONS DE PAIX LITURGIQUE

1) Cistercien, le RP Mark Kirby se sentit appelé en 2005, à une vocation particulière : celle de vivre la règle bénédictine en adoration devant le Très Saint Sacrement, « en esprit de réparation et d’intercession pour la sanctification des prêtres ». Sous la protection de l’évêque de Tulsa, dans l’Oklahoma, Mgr Slattery, il commença dans ce diocèse une œuvre qu’il transféra en 2012 en Irlande, à quelques kilomètres au nord de Dublin. En février 2017, Mgr Michael Smith, évêque de Meath, a signé le décret de reconnaissance canonique du monastère, une première depuis… la Réforme ! Encouragé par le motu proprio de Benoît XVI, le RP Kirby a, comme il ressort de son témoignage, adopté la forme extraordinaire du rite romain comme forme liturgique pour sa communauté.
2) Très intéressantes sont les réflexions que le RP Mark Kirby fait sur l’interprétation de la constitution conciliaire sur la liturgie à la lumière de la tradition : « J’ai longtemps soutenu que Sacrosanctum Concilium, la Constitution du Concile Vatican II sur la sainte Liturgie, devait être lue dans la continuité de l’encycliqueMediator Dei du vénérable Pie XII (20 novembre 1947) », écrit-il. Et il ajoute que le rétablissement de l’Usus Antiquior l’a réalisé. On peut certes discuter de la pertinence du jugement historique : Sacrosanctum Concilium s’est abstenu de toute référence explicite à Mediator Dei, et le climat des discussions du schéma était tout le contraire de celui qui prévalait sous Pie XII. Mais il est vrai que l’intention de Summorum Pontificum est d’appliquer une grille de lecture en ce sens de Sacrosanctum Concilium. Plus largement, avec Summorum Pontificum, Benoît XVI « montre ce qu’a été pour lui la compréhension du concile Vatican II », disait le cardinal Burke dans l’entretien-préface à son livre La sainte Eucharistie, sacrement de l’amour divin(Via Romana, 2016).
3) Dom Jean Pateau, abbé de Fontgombault, disait, lors du colloque romain marquant les 10 ans du motu proprio : « Le 7 juillet 2007, le motu proprio Summorum Pontificum rendit son entier droit de Cité au missel de 1962. S’il ne fut pas à l’abbaye l’occasion de retrouvailles, déjà anticipées depuis plus de 20 ans, il augmenta la dévotion filiale et la gratitude des moines à l’égard de la Mère Église et envers Benoît XVI. Depuis cette date, une centaine de prêtres dont la moyenne d’âge est aux alentours de 30-40 ans, désireux d’apprendre à célébrer dans la forme extraordinaire, sont passés à l’abbaye. Envoyés par leur évêque en vue d’un ministère spécifique, venus d’eux-mêmes afin de répondre à des demandes de fidèles, ou simplement désireux de célébrer en privé cette forme vénérable afin de profiter de sa spiritualité, ils achèvent leur séjour avec la conviction d’avoir découvert un trésor. Les difficultés rencontrées tiennent à l’usage de la langue latine et à une prise de conscience d’une « conversion » à opérer dans la manière de célébrer sur laquelle nous reviendrons plus tard ». Ce témoignage est l’écho exact des propos du RP Mark Kirby et illustre parfaitement le soutien puissant que les monastères traditionnels offrent au clergé séculier.
4) En 2012, lors de l’ultime Fête-Dieu qu’il a célébrée en tant que Souverain Pontife, Benoît XVI avait tenu à rappeler dans son homélie l’importance de l’adoration du Très Saint Sacrement, qu’une « interprétation unilatérale du concile Vatican II avait pénalisée ». Pour Benoît XVI, « le culte du Saint Sacrement constitue comme le « milieu » spirituel dans lequel la communauté peut célébrer l’Eucharistie d’une manière juste et vraie. C’est seulement lorsqu’elle est précédée, accompagnée et suivie de cette attitude intérieure de foi et d’adoration que l’action liturgique peut exprimer toute sa signification et sa valeur. La rencontre avec Jésus dans la Messe se réalise vraiment et pleinement lorsque la communauté est en mesure de reconnaître que, dans le Sacrement, il habite dans sa maison, nous attend, nous invite à sa table, et puis, après que l’assemblée s’est dispersée, qu’il reste avec nous, par sa présence discrète et silencieuse, et nous accompagne de son intercession, en continuant à recueillir nos sacrifices spirituels et à les offrir au Père ». À Silverstream, le RP Mark Kirby et ses moines ont tout naturellement choisi de vivre cette adoration dans la forme extraordinaire du rite romain, dans la fidélité, comme l’écrit le RP Kirby, à « une tradition liturgique plus profonde, plus élevée et plus vaste que tout ce que les livres liturgiques réformés, utilisés depuis près d’un demi-siècle, offraient ».

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