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Amoris laetitia: un autre jugement de l’abbé Barthe

publié dans regards sur le monde le 6 mai 2016


 On ne peut interpréter dans le sens de la Tradition le chapitre VIII d’Amoris lætitia

SOURCE - Correspondance Européenne – 4 mai 2016


Entretien de Roberto de Mattei avec l’abbé Claude Barthe

L’abbé Claude Barthe, théologien, auteur d’ouvrages tels que La messe, une forêt de symbolesLes romanciers et le catholicismePenser l’œcuménisme autrement, étant un des premiers, en France, sur le blog de L’Homme nouveau, le 8 avril, à avoir exprimé ses réserves vis-à-vis d’Amoris lætitia qui venait de paraître, nous avons profité d’un voyage en France pour lui poser quelques questions.

Question : Monsieur l’abbé, je m’adresse à vous avec beaucoup d’intérêt car dans votre réaction à propos d’Amoris lætitia, vous n’avez pas tenté, comme certains l’ont fait dans un premier mouvement, de lire la lettre apostolique selon une grille traditionnelle, et je partage votre lecture. 
Réponse : Honnêtement, je ne vois pas comment on pourrait interpréter dans le sens de la doctrine traditionnelle le chapitre VIII de l’Exhortation. Ce serait faire violence au texte et ne pas respecter l’intention des rédacteurs, qui entendent bien poser un élément nouveau : « Il n’est plus possible de dire que… ».
Q. : Ce qui est dit dans l’Exhortation n’est cependant pas si nouveau.
R. : Pas nouveau du côté de la contestation théologique, vous avez raison. Depuis le Concile, sous Paul VI et sous Jean-Paul II, la grande affaire des théologiens contestataires a été principalement d’attaquerHumanæ vitæ, avec des livres, des « déclarations » de théologiens, des congrès. Dans le même temps, la communion aux divorcés « remariés » (et aussi aux homosexuels en couples, et aux concubins) a joué un rôle de revendication, je dirais symbolique. Il faut savoir en effet, que la pratique de très nombreux prêtres, en France, en Allemagne, en Suisse et en bien d’autres endroits, est d’admettre sans problème, depuis longtemps, les divorcés « remariés » à la communion, et de leur donner l’absolution lorsqu’ils la demandent. L’appui le plus célèbre à cette revendication avait été donné par une lettre des évêques du Rhin supérieur, NNSS Saler, Lehmann et Kasper, du 1er juillet 1993, intitulée : « Divorcés-remariés, le respect de la décision prise en conscience ». Elle contenait d’ailleurs très exactement les dispositions de l’actuelle exhortation : en théorie, pas d’admission générale à la communion, mais exercice d’un discernement avec un prêtre, pour savoir si les nouveaux partenaires « se voient autorisés par leur conscience à s’approcher de la Table du Seigneur ». En France, des évêques (Cambrai, Nancy) ont publié des actes de synodes diocésains dans le même sens. Et le cardinal Martini, archevêque de Milan, dans un discours qui était un véritable programme de pontificat, prononcé le 7 octobre 1999 devant une assemblée du Synode pour l’Europe, avait évoqué de même des mutations de la discipline sacramentelle.
En fait, en France, en Belgique, au Canada, aux Etats-Unis, on va plus loin encore : des prêtres, relativement nombreux, célèbrent à l’occasion de la seconde union une petite cérémonie, sans que les évêques les en empêchent. Certains évêques, même, encouragent positivement cette pratique, comme l’avait fait Mgr Armand le Bourgeois, ancien évêque d’Autun, dans un livre : Chrétiens divorcés remariés (Desclée de Brouwer, 1990). Des ordos diocésains, comme celui du diocèse d’Auch, « encadrent » cette cérémonie, qui doit être discrète, sans sonnerie de cloches, sans bénédiction des anneaux…
Q. : – Vous êtes bien d’avis que le cardinal Kasper a joué un rôle moteur ? 
R. : – A l’origine, oui. Donné par le Pape François, peu après son élection, comme un « grand théologien », il o opéré la préparation de terrain par un exposé qu’il a donné lors du consistoire du 20 février 2014, et qui avait fait un bruit énorme. Mais ensuite, cette affaire a été menée avec un grand savoir-faire, en trois étapes. Deux assemblées synodales en octobre 2014 et en octobre 2015, dont les relations finales intégraient le « message » kaspérien. Entre les deux, a été publié un texte législatif,Mitis Iudex Dominus Jesus, du 8 septembre 2015, dont l’architecte a été Mgr Pinto, doyen de la Rote, simplifiant la procédure des déclarations de nullité de mariage, spécialement grâce à une procédure très rapide devant l’évêque, lorsque les deux époux s’accordent pour demander la nullité. Certains canonistes ont même parlé, dans ce cas, d’annulation par consentement mutuel.
En fait, une sorte de noyau dirigeant, la Cupola du Synode, s’est constitué autour du très influent cardinal Lorenzo Baldisseri, Secrétaire général du Synode, avec Mgr Bruno Forte, archevêque de Chieti, Secrétaire spécial c’est-à-dire numéro deux du Synode, Mgr Fabio Fabene, de la Congrégation pour les Evêques, Sous-Secrétaire du Synode, le cardinal Ravasi, Président du Conseil pour la Culture, en charge du Message de l’assemblée, assisté notamment de Mgr Victor Manuel Fernandez, recteur de l’Université Catholique d’Argentine, le jésuite Antonio Spadaro, directeur de La Civiltà Cattolica, et d’autres personnes d’influence, toutes très proches du Pape, comme l’évêque d’Albano, Marcello Semeraro, et Mgr Paglia, Président du Conseil pour la Famille. Ils ont été rejoints par le cardinal Schönborn, archevêque de Vienne, qui fut maître d’œuvre du Catéchisme de l’Eglise catholique, et qui a joué ici le rôle de garant de l’orthodoxie du texte, que se refusait à assumer le cardinal Müller. Toute cette équipe a fourni un travail considérable pour arriver au but poursuivi…
Q. : Pour arriver à élaborer après la deuxième assemblée un texte de plus de 250 pages…
R. : Et même avant… Le texte de l’exhortation post-synodale était déjà établi dans ses grandes lignes… en septembre 2015, avant l’ouverture de la deuxième assemblée du Synode sur le mariage.
Q. : Vous parlez de but poursuivi. Lequel exactement ?
R. : Il est bien possible que, dans l’esprit du pape François, il ne soit agi, à l’origine, que de concéder un laisser-passer « pastoral » et « miséricordieux ». Mais la théologie étant une science rigoureuse, il a bien fallu énoncer des principes justifiant la décision en conscience de personnes vivant dans l’adultère public pour s’approcher des sacrements. De nombreux passages de l’Exhortation, dès le début, préparent cet exposé doctrinal, qui se trouve dans le chapitre VIII. Il traite de diverses « situations de fragilité ou d’imperfection » et spécialement de celle des divorcés engagés dans une nouvelle union « consolidée dans le temps, avec de nouveaux enfants, avec une fidélité prouvée, un don de soi généreux, un engagement chrétien, la conscience de l’irrégularité de sa propre situation et une grande difficulté à faire marche arrière sans sentir en conscience qu’on commet de nouvelles fautes » (n. 298). Dans cette situation « imparfaite » au regard de « l’idéal complet du mariage » (n. 307), l’Exhortation pose des règles pour un « discernement spécial » (n. 301). Il est normalement accompli avec l’aide d’un prêtre « au for interne » (pour les deux partenaires de l’union ?) qui permettra aux intéressés d’établir un jugement de conscience correct (n. 300).
Ce jugement (du prêtre ? des partenaires éclairés par le prêtre ?), en raison de conditionnements divers, pourra conclure à une imputabilité atténuée ou nulle, rendant possible l’accès aux sacrements (n. 305). Par parenthèse : il n’est pas dit si ce jugement s’impose aux autres prêtres qui auront à donner les sacrements aux intéressés. De toute façon, il faut bien voir que le texte ne se focalise pas sur l’accès aux sacrements, qui est traité en note, de manière un peu embarrassée (note 351). En revanche, il pose clairement le principe théologique, résumé au n. 301, qu’il faut citer : « Il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite « irrégulière » vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante. Les limites n’ont pas à voir uniquement avec une éventuelle méconnaissance de la norme. Un sujet, même connaissant bien la norme, peut avoir une grande difficulté à saisir les « valeurs comprises dans la norme » ou peut se trouver dans des conditions concrètes qui ne lui permettent pas d’agir différemment et de prendre d’autres décisions sans une nouvelle faute ».
Ce qui peut s’analyser ainsi : 1°/ en raison de circonstances concrètes, des personnes en état d’adultère public « actif », bien que connaissant la norme morale qui l’interdit, se trouvent devant une situation telle que si elles sortaient de cette situation, elles commettraient une faute (vis-à-vis notamment des enfants nés de cette union) 2°/ de sorte que, ces personnes vivant dans l’adultère public « actif » ne commettent pas de péché grave en y demeurant.
En réalité, les conséquences négatives qui résulteraient de la cessation de cet état d’adultère (les enfants nés de l’union illégitimes souffriraient de la séparation de leurs parents), ne sont pas de nouveaux péchés, mais des effets indirects de l’acte vertueux, à savoir la cessation de l’état de péché. Bien entendu, la justice doit être respectée : il faudra notamment continuer une éducation des enfants de la seconde union, mais hors de l’état de péché.
Il y a donc une opposition frontale avec la doctrine antérieure rappelée par Familiaris consortio n. 84, de Jean-Paul II, qui précisait que si de graves raisons empêchaient les « remariés » de ne plus vivre sous le même toit, ce devait être comme frères et sœurs. La nouvelle proposition doctrinale se résume ainsi : en certaines circonstances, l’adultère n’est pas un péché.
Q. : Vous disiez que l’instinct de la foi ne s’y retrouve pas ?
R. : Ceci ne s’accorde pas avec la morale naturelle et chrétienne : des personnes connaissant une norme morale obligeant sub gravi (le commandement divin interdisant la fornication et l’adultère), ne peuvent être excusées de péché, et par conséquent ne peuvent être dites en état de grâce. Saint Thomas, dans une question de la Somme théologique,que connaissent bien tous les moralistes, la question 19 de la Ia IIæ, explique : que c’est la bonté d’un objet que notre raison se propose qui rend bon l’acte de la volonté, et non pas les circonstances de l’acte (article 2) ; et que, s’il est vrai que la raison humaine peut se tromper et donner pour bon un acte mauvais (article 5), certaines erreurs ne sont jamais excusables, notamment, celle d’ignorer que l’on ne peut s’approcher de la femme de son prochain, car cela est directement enseignée par la loi de Dieu (article 6). Dans un autre passage tout aussi connu des moralistes, le Quodlibet IX, question 7, article 2, saint Thomas explique que les circonstances peuvent, non pas changer la valeur d’un acte, mais changer sa nature, par exemple, le fait de tuer ou frapper un malfaiteur relève de la justice ou de la légitime défense : ce n’est pas une violence injuste, mais un acte vertueux. En revanche, dit le Docteur commun, certaines actions « ont une difformité qui leur est inséparablement liée, comme la fornication, l’adultère et les autres choses de ce genre : elles ne peuvent d’aucune façon devenir bonnes ».
Un enfant du catéchisme comprendrait ces choses-là, disait Pie XII dans un discours du 18 avril 1952. Il y condamnait la Situationsethik, la « morale de situation », qui ne se base pas sur les lois morales universelles comme par exemple les Dix Commandements, mais « sur les conditions ou circonstances réelles et concrètes dans lesquelles on doit agir, et selon lesquelles la conscience individuelle a à juger et à choisir ». Il rappelait qu’une fin bonne ne peut jamais justifier des moyens mauvais (Romains 3, 8), et qu’il y a des situations, dans lesquelles l’homme, et spécialement le chrétien doit tout sacrifier, même sa vie, pour sauver son âme. Dans le même sens, l’encyclique Veritatis splendor, de Jean-Paul II, affirmant que les circonstances ou les intentions ne pourront jamais transformer un acte intrinsèquement malhonnête de par son objet en un acte subjectivement honnête, citait saint Augustin (Contra mendacium) : la fornication, les blasphèmes, etc., même accomplis pour de bonnes raison sont toujours des péchés.
Q. : Que faire alors ?
R. : On ne peut pas revenir sur les paroles du Christ : « Celui qui répudie sa femme et qui en épouse une autre, commet un adultère à son égard ; et si une femme quitte son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère » (Mc 10, 12). Le professeur Spæmann, un philosophe allemand, ami de Benoît XVI, remarque que toute personne capable de réfléchir peut constater qu’on est bien en présence d’une rupture. Je ne pense pas qu’on puisse se contenter de proposer une interprétation du chapitre VIII de l’Exhortation qui ferait que rien n’a changé. Il faut d’ailleurs prendre au sérieux la parole du Pape qui, dans l’avion le ramenant de Lesbos, a avalisé la présentation du texte par le cardinal Schönborn. Mais par elle-même, la proposition théologique posée est claire. Le devoir de vérité oblige à dire qu’elle n’est pas recevable. Pas plus que des propositions annexes, telle que celle qui avance que l’union libre ou bien l’union de divorcés remariés réalisent l’idéal du mariage « au moins en partie et par analogie » (n. 292). Il faut donc espérer, au sens fort de l’espérance théologale, que de nombreux pasteurs, évêques et cardinaux, pour le salut des âmes, parleront clair.
En revanche, on peut vouloir, demander, appeler, une interprétation authentique – au sens d’interprétation du dépôt de la Révélation, y compris dans le rappel de la loi naturelle qui s’y rattache – par le magistère infaillible du pape ou du pape et des évêques unis à lui, magistère qui discerne en affirmant ce qui est vrai et en rejetant ce qui ne l’est pas au nom de la foi. Il me semble que l’on entre aujourd’hui, 50 ans après Vatican II, dans une nouvelle phase de l’après-Concile. On avait vu céder, avec certains passages de textes sur l’œcuménisme, la liberté religieuse, une digue que l’on croyait extrêmement établie, celle de l’enseignement ecclésiologique romain magistériel et théologique. Il s’est alors constitué une autre digue pour résister à la marée de la modernité, celle de la morale naturelle et chrétienne, avec Humanæ vitæde Paul VI et tous les documents de Jean-Paul II sur ces thèmes. Tout ce que l’on a appelé la « restauration », selon le terme de L’Entretien sur la foi de Joseph Ratzinger, s’est largement constitué sur ces bases posées pour la défense du mariage et de la famille. Tout se passe maintenant comme si cette seconde digue était en train de céder.
Q. : Certains pourront vous accuser d’être excessivement pessimiste…
R. : Au contraire. Nous vivons, je le crois, un moment décisif de l’histoire de l’après-Concile. Les conséquences à terme de ce qui se passe actuellement sont difficiles à prévoir, mais elles vont être considérables. Mais je suis certain qu’elles seront à la fin positives. D’abord, évidemment, j’en suis certain dans la foi, parce que l’Eglise a les paroles de la vie éternelle. Mais aussi, très concrètement, parce que la nécessité d’un retour au magistère, au magistère comme tel, va s’imposer de plus en plus dans les perspectives qui vont nécessairement s’élaborer pour l’avenir.

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