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« Amoris Laetitia »

publié dans regards sur le monde le 2 mai 2016


Le philosophe Robert Spaemann
voit dans  “Amoris laetitia”
au moins une contradiction directe avec l’enseignement de l’Eglise

 

 

 

 

Dans un entretien accordé au journaliste Anian Christoph Wimmer pour le site germanophone de la Catholic News Agency, le philosophe allemand Robert Spaemann fait une lecture très critique de l’exhortation post-synodale Amoris laetitia. C’est un document d’importance puisque, comme le souligne CNA, Jean-Paul II avait une grande estime pour Spaemann en tant que conseiller, et que pour Benoît XVI, Spaemann est en outre un ami. Il est l’un des philosophes catholiques les plus respectés de ces dernières décennies en Allemagne. Il n’hésite pas à dire que si la plus grande partie de l’exhortation peut être lue d’une manière conforme à la tradition de l’Eglise, elle contient au moins une affirmation qui est en contradiction directe avec son enseignement. Il y voit un danger de schisme.(Note : cette traduction n’est pas officielle.) — J.S.

 

Interrogé sur le fait de savoir si une lecture conforme à la tradition est possible, Spaemann répond :

— Cela est possible pour la majeure partie, et ce même alors que sa ligne générale permet des interprétations qu’il n’est pas possible de rendre compatibles avec l’enseignement de l’Eglise. Mais l’article 305 ainsi que la note 351, où il est dit que les fidèles qui se trouvent dans une « situation objective de péché » peuvent être admis aux sacrements en raison de « circonstances atténuantes », contredit directement l’article 84 de l’exhortation Familiaris consortio de Jean-Paul II.

 

— De quoi parlait donc le pape Jean-Paul II ?

— Jean-Paul II met en lumière le fait que la sexualité humaine est « un symbole réel du don de la personne tout entière » et ce « sans limite, de temps ou autre ». Il formule de manière très claire dans l’article 84 que les divorcés remariés doivent renoncer aux relations sexuelles s’ils désirent communier. La modification de la pratique de l’accès aux sacrements ne constituerait donc pas un “développement dans la logique de Familiaris consortio”, comme l’affirme le cardinal Kasper, mais au contraire une rupture par rapport à son enseignement essentiel, tant anthropologique que théologique, sur le mariage et la sexualité humaine. L’Eglise n’a pas autorité – en l’absence de conversion préalable –pour sanctionner positivement, avec l’aide des sacrements, des relations d’ordre sexuel désordonnées, en devançant la miséricorde de Dieu. Indépendamment de la manière dont on peut évaluer ces situations en termes humains et moraux, sur ce point la porte est fermée, exactement comme c’est le cas pour l’ordination des femmes.

 

Le journaliste demande alors si la miséricorde de Dieu peut être considérée comme limitée et s’il ne faut pas tenir compte des situations concrètes des individus.

— La miséricorde de Dieu est au cœur de la foi catholique quant à l’Incarnation et à la Rédemption. Évidemment Dieu considère chaque personne selon sa situation concrète. Il connaît chaque personne mieux qu’elle ne se connaît elle-même. Mais la vie chrétienne n’est pas un cheminement pédagogique où l’homme irait peu à peu vers le mariage comme vers un idéal, ainsi qu’Amoris laetitia semble le suggérer à de multiples reprises. L’ensemble du domaine des relations, et spécialement celui de la sexualité, a un rapport avec la dignité de l’homme, sa personnalité et sa liberté. Cela a à voir avec le corps en tant que « temple de Dieu » (1 Cor 6,19). Toute violation dans ce domaine, pour fréquente qu’elle soit, est pour autant une violation de la relation avec Dieu, à laquelle les chrétiens se savent appelés, un péché contre sa sainteté, et elle exige toujours et à chaque fois une purification et une conversion.

 

La miséricorde de Dieu consiste précisément à rendre toujours possible cette conversion. Elle n’est évidemment pas liée par des limites particulières, mais l’Eglise, de son côté, est obligée de prêcher la conversion et n’a pas les pleins pouvoirs pour attribuer les sacrements en franchissant des limites existantes, en faisant violence à la miséricorde de Dieu. Ce serait de la présomption. Les clercs qui s’en tiennent à l’ordre existant, ne condamnent personne pour autant, mais ils considèrent et proclament ses limites par rapport à la sainteté de Dieu. C’est une annonce salutaire. Je ne veux pas en dire davantage sur les insinuations à propos de ceux « qui se cache derrière l’enseignement de l’Eglise » ou qui « s’assoient sur la chaire de Moïse pour jeter des pierres contre le vie des gens » (305). Il faut simplement remarquer qu’on parle ici de manière erronée de ce qui est dit dans l’Évangile. Jésus dit certes que les Pharisiens et les scribes sont assis sur la chaire de Moïse, mais il affirme expressément que les disciples doivent s’en tenir à ce qu’ils disent. Mais qu’ils ne doivent pas vivre comme eux (Matt 23, 2).

 

Interrogé sur le fait que le pape a demandé qu’on ne s’en tienne pas à des éléments isolés de son exhortation, Spaemann répond :

— La focalisation sur les éléments gênants du texte est pleinement justifiée à mes yeux. Face à un document magistériel du pape on ne peut pas s’attendre à ce que les gens se réjouissent d’un beau texte en faisant comme si des phrases décisives, qui modifient l’enseignement de l’Eglise, n’existaient pas. Dans ce cas précis il n’y a que deux possibilités : oui ou non. Donner la communion ou ne pas la donner, entre les deux il n’y a pas de moyen terme.

 

— Le pape écrit plusieurs fois dans son exhortation que nul ne sera condamné éternellement.

— J’ai beaucoup de mal à comprendre ce qu’il veut dire. Que l’Eglise ne doive condamner personnellement quiconque, surtout pour l’éternité – et grâce à Dieu elle ne peut d’ailleurs pas le faire – cela est évident. Lorsqu’il s’agit de relations d’ordre sexuel en contradiction objective avec une vie chrétienne ordonnée, j’aimerais vraiment que le pape nous dise après combien de temps et dans quelles circonstances une conduite objectivement peccamineuse se transforme en conduite conforme à la volonté de Dieu.

 

— S’agit-il ici également à votre avis d’une rupture avec la tradition de l’enseignement de l’église ?

— Qu’il s’agisse d’une rupture, cela est hors de doute pour toute personne réfléchie qui a pris connaissance du texte en question.

 

— Que l’on soit d’accord ou non, la question se pose : comment en est-on arrivé là ?

— Que François maintienne une distance critique à l’égard de son prédécesseur Jean-Paul II, cela s’est clairement vu lorsqu’il l’a canonisé en même temps que Jean XXIII, en laissant tomber le fait que pour une canonisation il faut un deuxième miracle. Beaucoup y ont vu, à juste titre, une manipulation. Tout se passe comme si le pape voulait relativiser l’enseignement de Jean-Paul II.

 

Mais le vrai problème se situe dans un courant influent de la théologie morale, déjà présent parmi les jésuites au 17e siècle, qui s’en tient à une véritable éthique de situation. Les citations de Thomas d’Aquin que fait le pape dans Amoris laetitia semblent soutenir cette ligne. Mais ici on passe à côté du fait que Thomas fait état de conduites objectivement peccamineuses, pour lesquelles on ne peut faire aucune exception liée à une situation particulière. Et parmi elles, il y a tous les comportements sexuels désordonnés.

 

Comme auparavant Karl Rahner lui-même, au cours des années 1950, dans un article contenant tous les arguments essentiels, toujours valables aujourd’hui, Jean-Paul II a rejeté l’éthique des situations et la condamner dans son encyclique Veritatis splendor. Amoris Laetitia rompt aussi avec ce texte du magistère. Nous ne devons pas oublier en outre, ce que ce fut Jean-Paul II qui plaça son pontificat sous le thème de la miséricorde divine auquel il consacra sa deuxième encyclique ; il découvrit à Cracovie le journal de sœur Faustine et devait plus tard la canoniser. Il en est l’interprète authentique.

 

— Quelles sont selon vous les conséquences de tout cela pour l’église ?

— Les conséquences, on les voit déjà : depuis les conférences épiscopales jusqu’au pus petit curé de la forêt vierge, c’est l’inquiétude et la confusion. Il y a quelques jours un prêtre du Congo m’a fait part de son désarroi face à cet écrit magistériel et au manque de clarté de ses dispositions. Selon les dispositions correspondantes d’Amoris laetitia, ce ne sont pas seulement les divorcés remariés qui peuvent, selon des « circonstances atténuantes » évoquées sans autre précision, se confesser d’autres péchés et accéder à la communion, mais tout ceux qui vivent dans une quelconque « situation irrégulière », sans s’engager à renoncer à leur conduite sexuelle, sans confession et sans conversion. Tout prêtre qui s’en tient à la discipline des sacrements en vigueur à ce jour, peut-être harcelé par des fidèles et être mis sous pression par son évêque.  Rome peut désormais poser comme condition à la nomination des évêques qu’ils soient « miséricordieux », c’est-à-dire qu’ils soient prêts à s’éloigner de l’ordre existant. Le chaos a été érigé au rang de principe d’un simple trait de plume. Le pape aurait dû savoir qu’avec une telle démarche, il divise l’Eglise et la conduit vers un schisme. Un schisme qui ne se produirait pas à la périphérie mais au cœur de l’église. Que Dieu nous en garde.

 

Une chose cependant, me paraît certaine : l’objectif de ce pontificat, qui cherche à ce que l’Eglise surmonte son repli sur elle-même, afin d’aller vers les gens avec un cœur libre, a été réduit à néant pour un temps indéterminé par ce texte du magistère.  Il faut s’attendre à une nouvelle poussée vers la sécularisation et à une nouvelle diminution du nombre des prêtres dans d’importantes parties du monde. On constate déjà depuis longtemps que les évêques et les diocèses qui ont une attitude sans équivoque en matière de foi et de morale ont aussi le plus de prêtres pour la relève. On pense aux paroles de Saint-Paul dans sa lettre aux Corinthiens : « Si la trompette ne rend qu’un son confus, qui se préparera au combat (du Saint Esprit) ? » (1 Cor, 14, 8).

 

A votre avis, où va-t-on ?

Chaque cardinal, mais aussi chaque évêque et chaque prêtre est appelé à la mesure de son pouvoir de maintenir pleinement la discipline catholique des sacrements et de la professer publiquement. Dans l’hypothèse où le pape n’est pas disposé à apporter des corrections, il appartiendra à un pontificat ultérieur de remettre officiellement de l’ordre.

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