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« E Supremi Apostolatus » de saint Pie X

publié dans la doctrine catholique le 24 octobre 2011


L’Encyclique E Supremi Apostolatus

La première Encyclique de saint Pie X s’intitule E Supremi Apostolatus. C’est le premier « acte du magistère » que Mgr Lefebvre étudie dans son livre « C’est moi l’accusé, qui devrais vous juger ! » que nous suivrons cette année Cette encyclique est datée du 4 Octobre 1903. Le pape avait été couronné le 4 Août ; c’est donc juste deux mois après son avènement sur le Siège de Pierre qu’il publiait cette encyclique. Elle est relativement courte et simple dans son développement.

Juste après le Prologue, où il dit avec émotion ses souffrances et difficultés qu’il eut d’accepter l’élection au Souverain Pontificat, il expose le plan de son encyclique :

– tout d’abord, il expose le programme qu’il entend réaliser au cours de son pontificat ;

– il donne ensuite une vision du monde actuel ;

– et, enfin, il encourage les évêques à l’aider dans son action, surtout en travaillant à la bonne formation des séminaristes, aux soins de leur clergé et au développement de l’action catholique.

Le Prologue.

Donc le pape commence par des considérations sur sa nomination au Siège de Pierre. Il n’avait jamais pensé, ni même imaginé qu’il serait élu par le Conclave. Il ne revint pas à Venise dont il était le patriarche. Il écrit :

« Au moment de vous adresser pour la première fois la parole du haut de cette chaire apostolique où Nous avons été élevé par un impénétrable conseil de Dieu, il est inutile de vous rappeler avec quelles larmes et quelles ardentes prières Nous Nous sommes efforcé de détourner de Nous la charge si lourde du Pontificat suprême ».

Il emprunte les paroles et les sentiments de saint Anselme lors de son élévation à l’épiscopat :

« Les témoignages de tristesse qu’il donna alors, Nous pouvons les produire à Notre tour, pour montrer dans quelles dispositions d’âme et de volonté Nous avons accepté la mission si redoutable de pasteur du troupeau de Jésus-Christ. Les larmes de mes yeux m’en sont témoins, écrivait-il (1), ainsi que les cris, et pour ainsi dire les rugissements que poussait mon cœur dans son angoisse profonde. Ils furent tels que je ne me souviens pas d’en avoir laissé échapper de semblables en aucune douleur avant le jour où cette calamité de l’archevêché de Cantorbéry vint fondre sur moi. Ils n’ont pu l’ignorer ceux qui, ce jour-là, virent de près mon visage… ».

« Certes, Nous non plus ne manquions pas de nombreux et sérieux motifs de Nous dérober au fardeau… ».

La « maladie » du monde moderne.
« En outre, et pour passer sous silence bien d’autres raisons, Nous éprouvions une sorte de terreur à considérer les conditions funestes de l’humanité à l’heure présente. Peut-on ignorer la maladie si profonde et si grave qui travaille, en ce moment bien plus que par le passé, la société humaine et qui, s’aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu’aux moelles, l’entraîne à sa ruine ? Cette maladie, Vénérables Frères, vous la connaissez, c’est à l’égard de Dieu l’abandon et l’apostasie ; et rien sans nul doute qui mène plus sûrement à la ruine, selon cette parole du prophète : « Voici que ceux qui s’éloignent de vous périront » » (2)

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NB : Saint Pie X écrit : « l’abandon et l’apostasie ; et rien sans nul doute qui mène plus sûrement à la ruine » , pour illustrer ce jugement de saint Pie X, nous pourrions citer les événements qui se sont produits en France , en Mai 1968.
M Dellinger, les a parfaitement analysé dans son livre et dans un article de Présent, le résumant. Vous trouverez, en note de ce chapitre, et l’analyse du livre de cet auteur et son article dans Présent.

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Donc pour saint Pie X, la grande maladie de son époque, la grande maladie de la société, « c’est à l’égard de Dieu, l’abandon et l’apostasie ». Abandonner Dieu : nous pouvons bien le dire aujourd’hui plus que jamais ! Si saint Pie X vivait aujourd’hui, je crois qu’il serait beaucoup plus effrayé encore qu’il ne l’était de son époque. Parce qu’alors, il y avait encore des séminaires, il y avait beaucoup de prêtres, il y avait beaucoup de religieux et de religieuses animés d’une foi vivante. Les églises étaient encore remplies. L’Eglise rayonnait, et dans ses œuvres et dans ses prêtres et dans ses bâtiments. Son clergé était visible…

Abandon de Dieu. Apostasie.

Voilà ce que constate avec effroi également Jean-Paul II dans son exhortation apostolique « Ecclesia in Europa ». Il est intéressant de comparer les pensées des deux papes. Il parle lui aussi d’apostasie, il parle même d’« apostasie silencieuse ». Et s’il est intéressant de comparer la doctrine des deux papes sur le monde moderne, il est aussi intéressant de comparer leurs attitudes.

L’analyse de Jean-Paul II.

Jean-Paul II analyse, lui aussi, le temps présent dans la première partie de son Exhortation intitulée : « Défis et signes d’espérance pour l’Église en Europe ». Ce sont les paragraphes 7-9 de l’Exhortation :

7. « Le temps que nous vivons, avec les défis qui lui sont propres, apparaît comme une époque d’égarement. Beaucoup d’hommes et de femmes semblent désorientés, incertains, sans espérance, et de nombreux chrétiens partagent ces états d’âme. Nombreux sont les signes préoccupants qui, au début du troisième millénaire, troublent l’horizon du continent européen lequel, « tout en étant riche d’immenses signes de foi et de témoignages, et dans le cadre d’une vie commune certainement plus libre et plus unie, ressent toute l’usure que l’histoire ancienne et récente a provoquée dans les fibres les plus profondes de ses populations, entraînant souvent la déception »14.
Parmi les nombreux aspects amplement rappelés aussi à l’occasion du Synode15, je voudrais mentionner la perte de la mémoire et de l’héritage chrétien, accompagnés d’une sorte d’agnosticisme pratique et d’indifférentisme religieux, qui fait que beaucoup d’Européens donnent l’impression de vivre sans terreau spirituel et comme des héritiers qui ont dilapidé le patrimoine qui leur a été légué par l’Histoire. On n’est donc plus tellement étonné par les tentatives de donner à l’Europe un visage qui exclut son héritage religieux, en particulier son âme profondément chrétienne, fondant les droits des peuples qui la composent sans les greffer sur le tronc irrigué par la sève vitale du Christianisme.
Certes, les prestigieux symboles de la présence chrétienne ne manquent pas dans le continent européen, mais avec l’expansion lente et progressive de la sécularisation, ils risquent de devenir un pur vestige du passé. Beaucoup n’arrivent plus à intégrer le message évangélique dans l’expérience quotidienne ; il est de plus en plus difficile de vivre la foi en Jésus dans un contexte social et culturel où le projet chrétien de vie est continuellement mis au défi et menacé ; dans de nombreux milieux de vie, il est plus facile de se dire athée que croyant ; on a l’impression que la non-croyance va de soi tandis que la croyance a besoin d’une légitimation sociale qui n’est ni évidente, ni escomptée.

8. Cette perte de la mémoire chrétienne s’accompagne d’une sorte de peur d’affronter l’avenir. L’image du lendemain qui est cultivée s’avère souvent pâle et incertaine. Face à l’avenir, on ressent plus de peur que de désir. On en trouve des signes préoccupants, entre autres, dans le vide intérieur qui tenaille de nombreuses personnes et dans la perte du sens de la vie. Parmi les expressions et les conséquences de cette angoisse existentielle, il faut compter en particulier la dramatique diminution de la natalité, la baisse des vocations au sacerdoce et à la vie consacrée, la difficulté, sinon le refus, de faire des choix définitifs de vie, même dans le mariage.
On assiste à une fragmentation diffuse de l’existence ; ce qui prévaut, c’est une sensation de solitude ; les divisions et les oppositions se multiplient. Parmi les autres symptômes de cet état de fait, la situation actuelle de l’Europe connaît le grave phénomène des crises de la famille et de la disparition du concept même de famille, la persistance ou la réactivation de conflits ethniques, la résurgence de certaines attitudes racistes, les tensions interreligieuses elles-mêmes, l’attitude égocentrique qui enferme les personnes et les groupes sur eux-mêmes, la croissance d’une indifférence éthique générale et de la crispation excessive sur ses propres intérêts et privilèges. Pour beaucoup de personnes, au lieu d’orienter vers une plus grande unité du genre humain, la mondialisation en cours risque de suivre une logique qui marginalise les plus faibles et qui accroît le nombre des pauvres sur la Terre.
Parallèlement à l’expansion de l’individualisme, on note un affaiblissement croissant de la solidarité entre les personnes : alors que les institutions d’assistance accomplissent un travail louable, on observe une disparition du sens de la solidarité, de sorte que, même si elles ne manquent pas du nécessaire matériel, beaucoup de personnes se sentent plus seules, livrées à elles-mêmes, sans réseau de soutien affectif.

9. A la racine de la perte de l’espérance se trouve la tentative de faire prévaloir une anthropologie sans Dieu et sans le Christ. Cette manière de penser a conduit à considérer l’homme comme « le centre absolu de la réalité, lui faisant occuper faussement la place de Dieu. On oublie alors que ce n’est pas l’homme qui fait Dieu, mais Dieu qui fait l’homme. L’oubli de Dieu a conduit à l’abandon de l’homme », et c’est pourquoi, « dans ce contexte, il n’est pas surprenant que se soient largement développés le nihilisme en philosophie, le relativisme en gnoséologie et en morale, et le pragmatisme, voire un hédonisme cynique, dans la manière d’aborder la vie quotidienne »16. La culture européenne donne l’impression d’une « apostasie silencieuse » de la part de l’homme comblé qui vit comme si Dieu n’existait pas.
Dans une telle perspective, prennent corps les tentatives, renouvelées tout récemment encore, de présenter la culture européenne en faisant abstraction de l’apport du Christianisme qui a marqué son développement historique et sa diffusion universelle. Nous sommes là devant l’apparition d’une nouvelle culture, pour une large part influencée par les médias, dont les caractéristiques et le contenu sont souvent contraires à l’Évangile et à la dignité de la personne humaine. De cette culture fait partie aussi un agnosticisme religieux toujours plus répandu, lié à un relativisme moral et juridique plus profond, qui prend racine dans la perte de la vérité de l’homme comme fondement des droits inaliénables de chacun. Les signes de la disparition de l’espérance se manifestent parfois à travers des formes préoccupantes de ce que l’on peut appeler une « culture de mort »17.

Voilà le jugement de Jean-Paul II sur le monde moderne. Il correspond bien à celui de Pie X. Toutefois, leur comportement pratique sera différent. Devant ce mal dénoncé, Pie X proposera une condamnation claire par la défense de la vérité. Jean-Paul II, lui, parlera de « dialogue », il proposera iterum et iterum l’Evangile, la concertation et « l’aide fraternelle » avec le monde moderne. Il l’exprime très bien dans son livre Mémoire et Identité, au chapitre 18 : « Le souci d’aider l’homme est incomparablement plus important que les polémiques et que les accusations concernant, par exemple, le fond illuministe des grandes catastrophes historiques du XXe siècle. En effet, l’esprit de l’Evangile s’exprime avant tout dans la disponibilité à offrir au prochain une aide fraternelle » (p. 135).

Cette attitude de Jean-Paul II face au monde moderne, radicalement différente de celle de Pie X, inspire un jugement très important de Jean Madiran dans Présent suite à l’envoi de mon livre La politique de Jean-Paul II. Il faut le lire. Le voici. Il s’est exprimé dans deux articles de Présent :

Premier article : Deux éditoriaux de Jean Madiran, dans le quotidien Présent des vendredi 25 et samedi 26 mars 2011, commentent le dernier livre de l’abbé Aulagnier : « La politique de Jean-Paul II ». Je vous les livre tels quels, à la suite l’un de l’autre. PO.

Un regard de Jean-Paul II sur l’erreur du Concile

Chaque fois qu’il élève la voix, l’abbé Paul Aulagnier est sûr d’être entendu. On le lit avec intérêt, même s’il est parfois très discuté. Il fut à Ecône l’un des premiers séminaristes de Mgr Lefebvre, il en est toujours resté un disciple fidèle. Il a été l’animateur de la solide organisation du « district France » de la FSSPX ; il en fut le supérieur pendant dix-huit ans (1976-1994). Cette longue et heureuse expérience de gouvernement lui a procuré ce qui peut manquer à des théologiens en chambre, un sens du réel qui l’a vacciné contre les systématisations idéologiques et les divagations trop abstraites. Ce sens du réel, l’abbé Aulagnier l’exprime par écrit avec une bonhomie rafraîchissante.

Son livre, paru en décembre dernier, La politique de Jean-Paul II, ne m’est arrivé que ces jours-ci. Sa page 4 de couverture nous jette à la figure une frappante précision numérique : Jean-Paul II a prononcé 20.351 discours (disons vingt mille) et promulgué quatorze encycliques. L’abbé Aulagnier n’en fait pas le tour, il se limite à Mémoire et Identité (le livre de confidences que Jean-Paul II publia un mois avant sa mort) et il y voit son « testament politique ». J’en retiendrai ici le point de vue personnel de Jean-Paul II sur le Concile Vatican II.

Face au monde actuel issu de la Révolution française, le Concile avait le choix entre deux attitudes pastorales que Jean-Paul II tient pour également légitimes :

– soit une attitude de contestation polémique et de condamnation doctrinale, ce fut celle de l’Eglise depuis (et contre) la Révolution française, avec le Syllabus de Pie IX et les enseignements pontificaux de Léon XIII à Pie XII ;

– soit une attitude refusant désormais, à la suite de Jean XXIII, de prononcer des condamnations doctrinales, préférant aller « à la rencontre du monde contemporain » et engager avec lui un « dialogue constructif ».

Selon Jean-Paul II, le Concile a volontairement et clairement choisi son camp, il a adopté la seconde attitude, décrétée plus conforme à « l’esprit de l’Evangile », car l’esprit de l’Evangile s’exprime avant tout dans « la disponibilité à offrir au prochain une aide fraternelle ». Sur ce point donc, il n’y a pas eu continuité, il y a eu rupture délibérée.

Je laisserai aux théologiens le soin d’examiner s’il est vrai en théorie que la seconde attitude soit plus « évangélique » que la première et si elle doit obligatoirement l’exclure (comme si l’on ne pouvait admettre que la première concerne les doctrines, les institutions, les lois et que, simultanément, la seconde concerne les personnes).

Mais il y a aussi les faits : le monde issu de la Révolution française refuse le « dialogue constructif » ou plutôt, c’est encore plus grave, il ne feint de l’accepter que par tromperie.

A l’offre d’une « aide fraternelle », ce monde contemporain répond en imposant l’avortement, la promotion de l’homosexualité, le métissage des religions, l’égalitarisme suppresseur de toutes les discriminations, la supériorité de la loi politique sur la loi religieuse et, par-dessus tout, le diabolique enseignement obligatoire, dans les écoles, des dépravations sexuelles aux plus jeunes enfants.

Ainsi le Concile Vatican II, par un aveuglement sur les « signes des temps », a commis une capitale erreur pastorale. Au nom d’une attitude supposée « plus évangélique », mais radicalement inappropriée aux circonstances, il a exclu la contestation des erreurs, la dénonciation des lois injustes, la condamnation des abominations subversives, il a intellectuellement désarmé les fidèles, le clergé, et sa hiérarchie.

Dans le regard personnel que Jean-Paul II portait à la fin de sa vie sur le Concile, il apparaît donc que l’erreur décisive sur l’appréciation des « signes des temps » n’a pas été une dérive post-conciliaire, elle n’a pas été seulement le fait d’un faux « esprit du Concile », elle a bien été une faute du Concile lui-même. Jean XXIII l’avait convoqué pour cela : exclure désormais toute condamnation des lois et des mœurs contre nature, disqualifier comme « prophètes de malheur » ceux qui restaient réfractaires à une telle rupture. Et le malheur s’est aggravé.

Les tactiques pastorales, par définition, sont discutables et elles n’ont qu’un temps. Quelquefois un temps insupportablement long, quand la réactivité intellectuelle est endormie par l’abrutissement médiatique.

Jean MADIRAN
Article extrait du n° 7314 de Présent
du Vendredi 25 mars 2011

Deuxième article :

Maintenir une présence contre-révolutionnaire

L’erreur du Concile, que nous avons vue hier avec le regard de Jean-Paul II rappelé par l’abbé Aulagnier, a donc été une grave faute politique. Mais cette erreur impliquait des conséquences doctrinales. Elle avait aussi des dérives doctrinales parmi ses causes intellectuelles.

Avec l’abbé Aulagnier lisant et relisant Jean-Paul II, on mesure l’influence déplorable de la Révolution française non seulement sur l’évolution de la société, mais aussi sur le comportement de la hiérarchie ecclésiastique. Au moment où, par les travaux de Jean de Viguerie, de Xavier Martin, de Reynald Secher, la Révolution française et son héritage se révélaient encore plus profondément abominables que ne nous les avaient montrés Joseph de Maistre, Charles Maurras, Augustin Cochin, Jacques Bainville et Pierre Gaxotte, un étonnant chassé-croisé faisait que l’Eglise abandonnait de plus en plus ses fortes positions doctrinales contre-révolutionnaires. On recherchait (et on croyait trouver) une part de vérité dans ce qu’une double exagération appelle « la philosophie (sic) des Lumières (sic) ». On déclarait évangéliques la devise « Liberté-Egalité-Fraternité » et la « démocratie égalitaire ». Oui, Vatican II a fait ce choix ; oui, Vatican II a fait le mauvais choix.

Chez Benoît XV (quinze, pape de 1914 à 1922), on trouve encore un enseignement politique contre-révolutionnaire pleinement explicite. L’abbé Aulagnier, aux pages 90-91 de son livre sur La politique de Jean-Paul II, cite de Benoît Quinze un beau texte qui dit tout, et auquel il est utile de se reporter. Il y condamne l’erreur de « prétendre qu’entre les hommes, l’égalité de nature entraîne l’égalité des droits ». Cette différence entre l’égalité de nature (qui est certaine) et l’égalité des droits (qui est ravageuse et anarchique), souvent rappelée dans la doctrine politique de l’Eglise, est aujourd’hui totalement rejetée dans les institutions officielles de la culture profane et de la culture catholique. Et pour la comprendre, dans la désinformation et l’inculture générales, il faut des explications historiques et doctrinales que la pensée contre-révolutionnaire est seule à pouvoir donner.

Pour l’arrivée du Printemps, significatif et navrant éditorial de La Documentation politique du 20 mars. Invoquant le fait que Jean-Paul II, le 2 juin 1980, avait déclaré à l’Unesco : « Je m’adresse à vous, hommes de culture », l’éditorialiste imprime en rouge, dès la couverture, qu’il faut « favoriser le dialogue avec le monde de la culture ». Ce brave Assomptionniste ne voit donc aucune différence entre le dialogue avec des hommes de culture et le dialogue avec le monde de la culture, quand ce monde est celui de la « culture de mort », bien escamotée dans un éditorial qui prétend pourtant nous instruire sur « Jean-Paul II et la culture contemporaine ». L’éditorial aboutit à cette consternante conclusion : « Chaque culture, notamment (sic) celle issue du Christianisme, peut apporter sa contribution à la construction d’un monde pacifique ». Et au salut des âmes, peut-être ?

On a connu naguère le temps où, avec Vatican II et sous les pontificats de Jean XXIII et Paul VI, il ne fallait plus dénoncer les tromperies et abominations du Communisme, laissant fidèles et clergé intellectuellement sans défense contre ses pièges. C’était le temps honteux de l’accord de Metz et du silence de l’Eglise. Et maintenant, du plus humble des diocèses jusqu’à plusieurs des bureaux de la Curie romaine, on ne parle que de dialoguer et collaborer, pour la paix universelle, avec le monde de la culture de mort, ce monde culturel dominant qui trouve tout naturel ce qui est contre nature, la promotion de l’homosexualité, le génocide mondial de l’avortement avec ses millions de victimes chaque année, la soumission du religieux au politique et le diabolique enseignement obligatoire, aux enfants des écoles, de la diversité légitime des orientations sexuelles ! Vade retro !
Jean MADIRAN
Article extrait du n° 7315 de Présent
du Samedi 26 mars 2011

Cette Apostasie s’exprime dans le « naturalisme ».

Le Naturalisme est l’erreur qui fut dénoncée toujours, de tous temps et plus particulièrement au XIXe siècle par le Cardinal Pie.

Etudions la doctrine du Cardinal Pie, à la fin du XIXe siècle.

L’erreur actuelle : c’est l’apostasie sous la forme du naturalisme. C’est la même chose. Apostasie. Naturalisme sunt idem.

Il n’est nullement excessif de prétendre que le seul mot de naturalisme, dans l’ordre des idées, des théories ou des systèmes, explique, de façon plus ou moins directe, l’ensemble des erreurs qui ravagent présentement le monde.

Mgr Pie n’a pas craint de l’affirmer : « Si l’on cherche le premier et le dernier mot de l’erreur contemporaine, on reconnaît avec évidence que ce qu’on nomme l’esprit moderne, c’est la revendication du droit acquis ou inné de vivre dans la pure sphère de l’ordre naturel ; droit moral tellement absolu, tellement inhérent aux entrailles de l’humanité, qu’elle ne peut, sans signer sa propre déchéance, sans souscrire à sa honte et à sa ruine, le faire céder devant aucune intervention quelconque d’une raison et d’une volonté supérieures à la raison et à la volonté humaine, devant aucune révélation ni aucune autorité émanant directement de Dieu… ».

En d’autres termes, la loi « laïque » est au-dessus de toute loi, fut-elle divine.

Mais qu’est-ce que le naturalisme ? Est-ce le péché des temps modernes ?

Le péché du naturalisme.

Le texte de Dei Filius du Concile Vatican I nous met sur le chemin, nous dit le Cardinal Pie dans ses synodales :

Voici le texte du préambule de Dei Verbum de Vatican I :

SUR LA FOI CATHOLIQUE

DÉCRÉTÉE DANS LA IIIe SESSION DU CONCILE ŒCUMÉNIQUE DU VATICAN.

PIE, ÉVÊQUE,
SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU.

Le saint Concile approuvant, en perpétuel souvenir.

Le Fils de Dieu et Rédempteur du genre humain, Notre-Seigneur Jésus-Christ, sur le point de retourner à son Père céleste, a promis d’être avec son Église militante sur la terre, tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles. C’est pourquoi, il n’a cessé jamais en aucun temps d’être près de son épouse bien-aimée, de l’assister dans son enseignement, de bénir ses œuvres et de la secourir en ses périls. Or, tandis que cette Providence salutaire a constamment éclaté par beaucoup d’autres bienfaits innombrables, elle s’est montrée très-manifestement par les fruits abondants que l’univers chrétien a retirés des Conciles, et nommément du Concile de Trente, bien qu’il ait été célébré en des temps mauvais. En effet, grâce à cette assistance, les dogmes très-saints de la religion ont été définis avec plus de précision et exposés avec plus de développements, les erreurs condamnées et arrêtées, la discipline ecclésiastique rétablie et plus solidement raffermie, le clergé excité à l’amour de la science et de la piété, des collèges établis pour préparer les adolescents à la sainte milice, enfin les mœurs du peuple chrétien restaurées par un enseignement plus attentif des fidèles et par un plus fréquent usage des sacrements. Par là encore la communion des membres avec le chef visible a été rendue plus étroite et une nouvelle vigueur a été apportée à tout le corps mystique du Christ ; les familles religieuses se sont multipliées ainsi que d’autres institutions de la piété chrétienne ; et par là aussi une ardeur constante et assidue s’est montrée, jusqu’à l’effusion du sang, pour propager au loin dans l’univers le règne de Jésus-Christ.
Cependant, tout en rappelant, comme il convient à Notre âme reconnaissante, ces bienfaits insignes et d’autres encore, que la divine Providence a accordés à l’Église, surtout par le dernier Concile œcuménique, Nous ne pouvons retenir l’expression de notre douleur amère à cause des maux très-graves survenus principalement parce que, chez un grand nombre, on a ou méprisé l’autorité de ce saint Synode ou négligé ses sages décrets.
En effet, personne n’ignore qu’après avoir rejeté le divin magistère de l’Église, et les choses de la religion étant laissées ainsi au jugement privé de chacun, les hérésies proscrites par les Pères de Trente se sont divisées peu à peu en sectes multiples, de telle sorte que, séparées d’opinion et se déchirant entre elles, plusieurs enfin ont perdu toute foi en Jésus-Christ. Ainsi elles ont commencé à ne plus tenir pour divine la sainte Bible elle-même, qu’elles affirmaient autrefois être la source unique et le seul juge de la doctrine chrétienne, et même à l’assimiler aux fables mythiques.
C’est alors qu’a pris naissance et que s’est répandue au loin dans le monde cette doctrine du rationalisme ou du naturalisme qui, s’attaquant par tous les moyens à la religion chrétienne, parce qu’elle est une institution surnaturelle, s’efforce avec une grande ardeur d’établir le règne de ce qu’on appelle la raison pure et la nature, après avoir arraché le Christ, notre seul Seigneur et Sauveur, de l’âme humaine, de la vie et des mœurs des peuples. Mais la religion chrétienne étant ainsi laissée et rejetée, Dieu et son Christ niés, l’esprit d’un grand nombre est tombé dans l’abîme du panthéisme, du matérialisme et de l’athéisme, à ce point que, niant la nature raisonnable elle-même et toute règle du droit et du juste, ils s’efforcent de détruire les derniers fondements de la société humaine.
Il est donc arrivé, malheureusement, que cette impiété s’étendant de toutes parts, plusieurs des Fils de l’Église catholique eux-mêmes sont sortis du chemin de la vraie piété, et qu’en eux le sens catholique s’est oblitéré par l’amoindrissement successif des vérités. Car, entraînés par des doctrines diverses et étrangères, et confondant à tort la nature et la grâce, la science humaine et la foi divine, ils finissent par altérer le sens propre des dogmes que tient et enseigne notre Mère la sainte Église, et par mettre en péril l’intégrité et la sincérité de la foi.
En présence de toutes ces calamités, comment se pourrait-il faire que l’Église ne fût pas émue jusqu’au fond de ses entrailles ? Car, de même que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et qu’ils arrivent à la connaissance de la vérité, de même que Jésus-Christ est venu afin de sauver ce qui était perdu et de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu qui étaient dispersés ; de même l’Église, établie par Dieu mère et maîtresse des peuples, sait qu’elle se doit à tous, et elle est toujours disposée et préparée à relever ceux qui sont tombés, à soutenir les défaillants, à embrasser ceux qui reviennent à elle, à confirmer les bons et à les pousser vers la perfection. C’est pourquoi elle ne peut s’abstenir en aucun temps d’attester et de prêcher la vérité de Dieu qui guérit toutes choses, car elle n’ignore pas que c’est à elle qu’il a été dit :  » Mon Esprit qui est en toi et mes paroles que j’ai posées en ta bouche ne s’éloigneront jamais de ta bouche, maintenant et pour l’éternité  » (Is. LIX, 21).
C’est pourquoi, persistant à marcher sur les traces de Nos prédécesseurs, et selon le devoir de Notre charge apostolique, Nous n’avons jamais cessé d’enseigner et de défendre la vérité catholique et de réprouver les doctrines perverses. Mais, à présent, au milieu des Évêques du monde entier siégeant avec Nous et jugeant, réunis dans le Saint-Esprit par Notre autorité en ce synode œcuménique, appuyés sur la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition, telle que nous l’avons reçue, saintement conservée et fidèlement exposée par l’Église catholique, Nous avons résolu de professer et de déclarer, du haut de cette chaire de Pierre, en face de tous, la doctrine salutaire de Jésus-Christ en proscrivant et condamnant les erreurs contraires avec l’autorité qui nous a été confiée par Dieu.

Le commentaire du Cardinal Pie.

Que le naturalisme soit, par excellence, l’erreur moderne, ou pour mieux dire, le caractère spécifique de toutes les erreurs modernes, il n’est pour l’affirmer avec certitude que de se reporter à la première Constitution du Vatican qui parle de la « confusion » erronée « de la nature et de la grâce ».

Son préambule ne se rapporte pas seulement à la constitution particulière en tête de laquelle il est placé. « C’est bien plutôt, écrit le Cardinal Pie, une introduction générale, où nous est révélée la pensée-mère de l’ouvrage entier. Pour qui sait comprendre, il y a là le programme de tout le Concile. Déjà le mot propre y est dit sur notre temps, sur notre société, sur notre siècle : le vrai mot, le mot lumineux, le mot décisif, le mot divin. La pente actuelle des esprits et des cœurs, le trait principal des caractères, l’habitude des individus, la coutume des sociétés, la loi qui les régit et l’esprit politique qui les gouverne, le mouvement de la science et, par suite, la direction des études et de toute l’éducation, l’état général qui en résulte ; enfin, le signe propre de notre temps, c’est ce que le Concile déclare tout d’abord et nomme de son vrai nom, qui est le naturalisme ».

Mais qu’est-ce que le naturalisme ?

Comme son nom l’indique, il est essentiellement, une attitude indépendante et répulsive de la nature à l’égard de l’ordre surnaturel et révélé.

« …Possédant en elle-même toutes les lumières, les forces et les ressources nécessaires pour régler toutes choses ici-bas, tracer la conduite de chacun, protéger les intérêts de tous et parvenir au terme final de sa destinée qui est le bonheur…, la nature devient, dans ce système, une sorte d’enceinte fortifiée et de camp retranché, où la créature s’enferme comme dans son domaine propre tout à fait inaliénable ».

« En somme, on se suffit et, possédant en soi son principe sa loi et sa fin, on est son monde et on devient, à peu près son Dieu. Et s’il est par trop manifeste que l’individu, pris comme tel, est indigent sur beaucoup de points et insuffisant pour beaucoup de choses, néanmoins pour se compléter, il n’y a pas à sortir de son ordre ; il trouve dans l’humanité, dans la collectivité, ce qui lui manque personnellement ».

« Le naturalisme est donc ce qu’il y a de plus opposé au Christianisme ».

Le Christianisme en effet, dans son essence est tout surnaturel, ou plutôt, c’est le surnaturel même en substance et en acte. Dieu surnaturellement révélé et connu, Dieu surnaturellement aimé et servi, surnaturellement donné, possédé et goûté : c’est le dogme, toute la morale, tout le culte et tout l’ordre sacramentel chrétien. La nature y est indispensablement supposée à la base de tout ; mais il y est, partout, dépassé. Le Christianisme est l’élévation, l’extase, la déification de la nature créée.

Or, le naturalisme nie, avant tout, ce surnaturel. Les plus modérés… le nient comme nécessaire et obligatoire ; la plupart le nient comme existant et même comme possible…

« Le naturalisme, fils de l’hérésie, est donc bien plus qu’une hérésie : il est le pur anti-christianisme. L’hérésie nie un ou plusieurs dogmes, le naturalisme nie qu’il y ait des dogmes et qu’il puisse y en avoir. L’hérésie altère plus ou moins les révélations divines ; le naturalisme nie que Dieu soit révélateur. L’hérésie renvoie Dieu de telle ou telle portion de son royaume ; le naturalisme l’élimine du monde et de la Création. C’est pourquoi le Concile dit de cette odieuse erreur, qu’elle est de tout point en opposition à la religion chrétienne ».

Ce naturalisme est une entreprise purement satanique.

Cela est merveilleusement développé par le Cardinal Pie dans ses synodales. Il écrit :

« Pour assigner à ce naturalisme impie et antichrétien son origine première et son premier auteur, il faudrait pénétrer jusque dans les mystérieuses profondeurs du ciel des anges. Celui que Lucifer, constitué dans l’état d’épreuve, n’a pas voulu adorer, n’a pas voulu servir, celui auquel il a prétendu s’égaler, il serait difficile de croire que ce fut le Dieu du ciel. Une nature si éclairée, un esprit originairement si droit et si bon, ne semble pas susceptible d’une révolte si gratuite et si insensée. Quelle fut donc la pierre d’achoppement pour Satan et pour ses anges ? David, commenté par saint Paul, l’Ecriture interprétée par les plus illustres Docteurs, versent d’admirables lumières sur ce fait primordial d’où découlent tant de conséquences.

« La foi nous enseigne que le Dieu créateur, par un acte libre et souverainement gratuit de sa volonté, ayant résolu de descendre personnellement dans sa création, n’emprunta, pour l’unir hypostatiquement à son Verbe, ni la substance purement spirituelle de l’ange, ni la substance simplement matérielle de l’être inintelligent. Le Fils unique de Dieu se fit homme ; il prit un corps et une âme ; il se posa ainsi au centre de l’univers créé, occupant le milieu entre les sphères supérieures et les sphères inférieures, communiquant sa vie et son influence divine au monde visible et au monde invisible, médiateur, sauveur, illuminateur de tout ce qui était, par nature, au-dessus et au-dessous de son humanité sacrée…

« Ce prodige et, vraiment, cet excès d’amour divin, ce fut au sentiment d’un grand nombre de Pères et de théologiens, le principe et la ruine de Satan… Croire au Fils de Dieu fait homme, espérer en Lui, l’aimer, le servir, l’adorer, telle fut la condition du salut. Les deux testaments nous disent que ce précepte s’adressa aux anges comme aux hommes ; il est écrit dans l’un et dans l’autre : « Et adorent eum omnes angeli eius » ».

« Satan frémit à l’idée de se prosterner devant une nature inférieure à la sienne, à l’idée surtout, de recevoir lui-même de cette nature si étrangement privilégiée un surcroît actuel de lumière, de science, de mérite et une augmentation éternelle de gloire et de béatitude. Se jugeant blessé dans la dignité de sa condition native, il se retrancha dans le droit et dans l’exigence de l’ordre naturel ; il ne voulut ni adorer dans un homme la nature divine, ni accueillir, en lui-même, un surplus de splendeur et de félicité dérivant de cette humanité déifiée. Au mystère de l’Incarnation, il objecta la création ; à l’acte libre de Dieu, il opposa un droit personnel ; enfin, contre l’étendard de la Grâce, il leva le drapeau de la nature ».

« Du reste, en dehors de toute opinion concernant ce caractère spécial du péché des mauvais anges, il est certain, ainsi que l’enseigne saint Thomas, que « le crime du démon a été, ou bien de mettre sa fin dernière dans ce qu’il pouvait obtenir par les seules forces de la nature, ou bien de vouloir parvenir à la béatitude glorieuse par ses facultés naturelles sans le secours de la grâce… » (I II 63 3).

« C’est ainsi que tout le travail de l’enfer se traduit fatalement par la haine du Christ (et de son Eglise), par la négation de tout l’ordre (surnaturel) de la grâce et de la gloire ; c’est ainsi que l’hérésie des derniers temps a dû être et s’appeler le naturalisme, parce que le naturalisme est l’antichristianisme par excellence ».

« Le point d’où Satan est tombé, c’est celui d’où il veut précipiter les autres ».

Et cela dès le commencement, dès le péché originel. Le péché originel, premier péché de l’homme, fut aussi et toujours sous l’inspiration de Satan, un péché de naturalisme.

« Le premier homme, enseigne saint Thomas d’Aquin, pécha de deux manières : il pécha, principalement, en désirant la ressemblance avec Dieu quant à la science du bien et du mal, afin de pouvoir, en vertu de sa propre nature, déterminer lui-même ce qui est bon ou ce qui est mal de faire ; et il pécha secondement, désirant la ressemblance avec Dieu quant au pouvoir d’agir, afin de conquérir, par la vertu de sa propre nature, la béatitude. En un mot, il désira, comme les anges s’égaler à Dieu, en ne s’appuyant que sur lui-même, en méprisant l’ordre (surnaturel) et la règle établie par Dieu ».

Ainsi « par le refus d’une destinée supérieure à la nature, écrit Jean Daujat, par la volonté de la nature de vivre sa vie propre et d’y trouver toute sa satisfaction, le naturalisme est l’erreur première, l’erreur sur l’option fondamentale où toute la destinée humaine s’engage. Il ne faut donc pas s’étonner qu’historiquement, le naturalisme ait inauguré toute la chaîne des erreurs modernes ».
Naturalisme, donc, péché fondamental, et si l’on peut dire plus spécifiquement, satanique que tout autre. S’en tenir à la nature, refuser l’ordre divin de la grâce, autrement dit : séparer le naturel du surnaturel ou, si l’on préfère, selon l’énergique formule de saint Jean : « Dissoudre Jésus-Christ, voilà le péché initial et comme fastidieusement renouvelé, le péché clef ; en fait le seul et grand drame du monde » (cités dans PQR, pp. 90-93).
Le remède à ce mal : « Tout instaurer dans le Christ ».
A ce mal d’abandon de Dieu et d’apostasie, à ce « naturalisme », saint Pie X veut porter le remède.
Il écrit : « A un si grand mal, Nous comprenions qu’il Nous appartenait, en vertu de la charge pontificale à Nous confiée, de porter remède ».
Et quel sera le remède de saint Pie X ?
« Nous estimions, qu’à Nous s’adressait cet ordre de Dieu : « Voici qu’aujourd’hui je t’établis sur les nations et les royaumes pour arracher et pour détruire, pour édifier et pour planter » (3) ; mais pleinement conscient de Notre faiblesse, Nous redoutions d’assumer une oeuvre hérissée de tant de difficultés, et qui pourtant n’admet pas de délais.
Cependant, puisqu’il a plu à Dieu d’élever Notre bassesse jusqu’à cette plénitude de puissance, Nous puisons courage en Celui qui nous conforte ; et mettant la main à l’oeuvre, soutenu de la force divine, Nous déclarons que Notre but unique dans l’exercice du suprême Pontificat est de « tout restaurer dans le Christ » (4) afin que « le Christ soit tout et en tout » (5). (Declaramus propositum esse Nobis… Instaurare omnia in Christo (Eph 1 10) ut…sit omnia et in omnibus Christus (Col 3 11)

Tel est le programme de saint Pie X. : « Tout restaurer dans le Christ ».
C’est une chose admirable que cette devise !
C’est le programme, la devise même de saint Paul, ni plus ni moins. Ce fut l’objet de sa prédication. C’est le but principal de l’apostolat de saint Paul : Il a été choisi pour annoncer ce grand mystère du Christ, un mystère qui était caché depuis le début du monde, un mystère extraordinaire : le plan, salvifique du Père : sauver tous les hommes, ce salut étant réalisé en son Fils, le Fils devenant ainsi la pierre angulaire de tout l’édifice : Omnia instaurare in Christo (du mot grec cephalos, tête) Notre-Seigneur Jésus-Christ, de par la volonté de Dieu le Père, est la tête et tout descend de la tête. C’est le grand mystère annoncé par saint Paul aux Gentils. Il est l’objet central de bien des Epîtres de saint Paul :
Col 1 25-27 : « De cette Eglise, je suis devenu le ministre, en vertu de la charge que Dieu m’a confiée parmi vous d’annoncer dans sa plénitude la parole de Dieu, (à savoir) le mystère tenu caché aux siècles et aux générations, mais qui vient d’être révélé à ses saints, auquel Dieu a daigné faire connaître quelle est pour les Gentils la richesse et la gloire de ce mystère qui n’est autre que le Christ en vous, l’espérance de votre béatitude ».

1 Cor 2 7-10 : « 7 Nous prêchons une sagesse de Dieu mystérieuse et cachée, que Dieu, avant les siècles, avait destinée pour notre glorification. 8 Cette sagesse, nul des princes de ce siècle ne l’a connue ; – car, s’ils l’avaient connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire. 9 Mais ce sont, comme il est écrit,  » des choses que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues, et qui ne sont pas montées au cœur de l’homme, – des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l’aiment « . 10 C’est à nous que Dieu les a révélées par son Esprit ; car l’Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu ».

Eph 1 8-10 : « 3 Béni soit Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous a bénis dans le Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles dans les cieux ! 4 C’est en lui qu’il nous a choisis dès avant la création du monde, pour que nous soyons saints et irrépréhensibles devant lui, 5 nous ayant, dans son amour, prédestinés à être ses fils adoptifs par Jésus-Christ, selon sa libre volonté, 6 en faisant ainsi éclater la gloire de sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses yeux en son [Fils] bien-aimé. 7 C’est en lui que nous avons la rédemption acquise par son sang, la rémission des péchés, selon la richesse de sa grâce, 8 que Dieu a répandue abondamment sur nous en toute sagesse et intelligence, 9 en nous faisant connaître le mystère de sa volonté, selon le libre dessein que s’était proposé sa bonté, 10 pour le réaliser lorsque la plénitude des temps serait accomplie, à savoir, de réunir toutes choses en Jésus-Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre. 11 C’est aussi en lui que nous avons été élus, ayant été prédestinés suivant la résolution de celui qui opère toutes choses d’après le conseil de sa volonté, 12 pour que nous servions à la louange de sa gloire, nous qui d’avance avons espéré dans le Christ.

Eph 3 9-11 : « 1 A cause de cela, moi Paul, le prisonnier du Christ pour vous, païens… 2 puisque vous avez appris la dispensation de la grâce de Dieu qui m’a été donnée pour vous, 3 comment c’est par révélation que j’ai eu connaissance du mystère que je viens d’exposer en peu de mots. 4 Vous pouvez, en les lisant, reconnaître l’intelligence que j’ai du mystère du Christ. 5 Il n’a pas été manifesté aux hommes dans les âges antérieurs, comme il a été révélé de nos jours par l’Esprit aux saints apôtres et prophètes de Jésus-Christ. 6 Ce mystère, c’est que les Gentils sont héritiers avec les Juifs, et membres du même corps et qu’ils participent à la promesse de Dieu en Jésus-Christ par l’Evangile, 7 dont je suis devenu ministre selon le don de la grâce de Dieu qui m’a été accordée par son opération toute-puissante. 8 C’est à moi, le moindre de tous les saints, qu’a été accordée cette grâce d’annoncer parmi les Gentils la richesse incompréhensible du Christ, 9 et de mettre en lumière, aux yeux de tous, l’économie du mystère qui avait été caché depuis le commencement en Dieu, le Créateur de toutes choses, 10 afin que les principautés et les puissances dans les cieux connaissent aujourd’hui, à la vue de l’Eglise, la sagesse infiniment variée de Dieu, 11 selon le dessein éternel qu’il a réalisé par Jésus-Christ Notre-Seigneur, 12 en qui nous avons, par la foi en lui, la hardiesse de nous approcher de Dieu avec confiance ».

Que va annoncer le Pape Pie X ?

Son annonce, c’est précisément cela : Instaurare omnia in Christo : Faire du Christ, à la fois la synthèse de toute l’histoire de l’humanité et la solution de tous les problèmes de l’humanité.

Face à l’apostasie des Nations chrétiennes, saint Pie X ne veut que prêcher le Christ comme le fit sans cesse saint Paul. La devise paulinienne est la devise du pape : « Instaurare omnia in Christo » parce qu’il n’y a qu’un Sauveur, qu’une « pierre angulaire », le Christ Jésus.

C’est l’enseignement de saint Pierre dès la Pentecôte.

C’est là une déclaration formelle du Pape Pie X. Il n’a pas d’autre but. Son but n’est nullement temporel. Il le dit et le répète : « Il s’en trouvera sans doute qui, appliquant aux choses divines la courte mesure des choses humaines, chercheront à scruter Nos pensées intimes et à les tourner à leurs vues terrestres et à leurs intérêts de parti. Pour couper court à ces vaines tentatives, Nous affirmons en toute vérité que Nous ne voulons être et que, avec le secours divin, Nous ne serons rien autre, au milieu des sociétés humaines, que le ministre du Dieu qui Nous a revêtu de son autorité.
Ses intérêts sont Nos intérêts ; leur consacrer Nos forces et Notre vie, telle est Notre résolution inébranlable. C’est pourquoi, si l’on Nous demande une devise traduisant le fond même de Notre âme, Nous ne donnerons jamais que celle-ci : Restaurer toutes choses dans le Christ ».

C’est donc clair, dit Mgr Lefebvre, de la clarté des idées, de la limpidité de la parole. Ici tout est simple.
On connaît le mal : l’apostasie, l’oubli de Dieu par le naturalisme.
On connaît le remède : le Christ Jésus dans sa gloire de Rédempteur.
Ce jugement sur le monde moderne, l’apostasie, cette « riposte » nécessaire : lui prêcher le Christ total : c’est une constante dans l’Eglise. Je veux dire que cet enseignement et cette réaction sont absolument pérennes, de toujours, et universelles, de tout temps, dans l’Eglise jusqu’au Concile Vatican II et « Gaudium et Spes ». Là, un changement radical d’attitude fut clairement affirmé, ne serait-ce que dans l’homélie de clôture prononcée par Paul VI :
« L’humanisme laïque profane – s’exclama Paul VI – est enfin apparu dans sa terrible stature et a, en un certain sens, défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver, mais cela n’a pas eu lieu…(…). Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme ».
Un discours complètement aux antipodes du cri de l’Apôtre des Gentils et de saint Pie X. Pie X, lui, avait le culte de Dieu et, au monde moderne, prêchait le Christ et son mystère sauveur.
« Nous ne pouvons que redire, dit Pie X, notre intangible volonté d’instaurer toutes choses dans le Christ ». Vous le voyez encore une fois, c’est clair et limpide. On ne peut hésiter sur ce que pense le Saint-Père.

Le laïcisme.

Pour accomplir cette « grande œuvre », il compte sur l’aide des cardinaux et évêques : « Voulant donc entreprendre et poursuivre cette grande oeuvre, Vénérables Frères, ce qui redouble Notre ardeur, c’est la certitude que vous Nous y serez de vaillants auxiliaires. Si nous en doutions, Nous semblerions vous tenir, et bien à tort, pour mal informés, ou indifférents, en face de la guerre impie qui a été soulevée et qui va se poursuivant presque partout contre Dieu ».
Il jette un nouveau regard sur le monde : « De nos jours, il n’est que trop vrai, « les nations ont frémi et les peuples ont médité des projets insensés » (6) contre leur Créateur ; et presque commun est devenu ce cri de ses ennemis : « Retirez-vous de nous » (7). De là, en la plupart, un rejet total de tout respect de Dieu. De là des habitudes de vie, tant privée que publique, où nul compte n’est tenu de sa souveraineté ».
Voilà constatée l’introduction du laïcisme, de la sécularisation. Plus de religion dans la vie publique ; l’homme est seul à organiser le monde, la société et tout absolument comme si Dieu n’existait plus.

Mais qu’est-ce que le laïcisme ?
De la laïcité : le Laïcisme, la Laïcité

La « saine laïcité de l’Etat » dans la doctrine de l’Eglise.

L’expression est de Pie XII dans un discours aux professeurs et instituteurs de l’enseignement public, le 23 mars 1958.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

L’Eglise distingue le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Et cette distinction l’amène à reconnaître une légitime autonomie à l’Etat et aux corps intermédiaires dans leur ordre, leur objet, leur finalité spécifique, i.e. au niveau de leurs compétences propres.

Léon XIII le rappelle dans son encyclique Immortale Dei : « Dieu a donc divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances : la puissance ecclésiastique et la puissance civile ; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d’elles en son genre est souveraine ; chacune est renfermée dans des limites parfaitement déterminées et tracées en conformité de sa nature et de son but spécial. Il y a donc comme une sphère circonscrite, dans laquelle chacune exerce son action jure proprio ».

D’où il suit que clercs et laïcs, le clergé et le laïcat, n’ont pas le même rôle à jouer dans l’Eglise et dans la société civile. La « laïcité de l’Etat » reconnue par l’Eglise est l’affirmation des droits et des devoirs du laïcat, des membres laïcs de l’Eglise, de gérer les affaires temporelles, de s’occuper plus spécialement des choses de la cité. Une saine laïcité veille à ce que les membres du clergé ne supplantent pas ordinairement ceux du laïcat dans l’exercice du pouvoir temporel à ses différents échelons.

Le cléricalisme contre la saine laïcité de l’Etat.

Quand les clercs s’immiscent indûment dans la conduite directe des affaires publiques, il y a cléricalisme. La saine laïcité de l’Etat répond à une juste répartition des charges.

Ce faisant, nous restons dans l’esprit de la déclaration de l’Episcopat français en 1945 : « Si par laïcité d’Etat on entend proclamer la souveraine autonomie de l’Etat dans son domaine de l’ordre temporel, son droit de régir seul toute l’organisation politique, judiciaire, administrative, fiscale, militaire de la société temporelle et, d’une manière générale, tout ce qui relève de la technique politique et économique, nous déclarons nettement que cette doctrine est pleinement conforme à la doctrine de l’Eglise ».

« Si le cléricalisme est l’immixtion du clergé dans le domaine politique de l’Etat, ou cette tendance que pourrait avoir une société spirituelle à se servir des pouvoirs publics pour satisfaire sa volonté de domination, nous déclarons bien haut que nous condamnons le cléricalisme comme contraire à l’authentique doctrine de l’Eglise ».

Une laïcité malsaine.

Le passage cité plus haut d’Immortale Dei sur la distinction des pouvoirs continue ainsi :

Toutefois, leur autorité s’exerçant sur les mêmes sujets, il peut arriver qu’une seule et même chose, bien qu’à un titre différent, mais pourtant une seule et même chose ressortisse à la juridiction et au jugement de l’une et de l’autre puissances. Il était donc digne de la sage Providence de Dieu, qui les a établies toutes les deux, de leur tracer leur voie et leur rapport entre elles. Les puissances qui sont ont été disposées par Dieu (17).

…Il est donc nécessaire qu’il y ait entre les deux puissances un système de rapports bien ordonné, non sans analogie avec celui qui, dans l’homme, constitue l’union de l’âme et du corps ».

Distinguer les deux pouvoirs n’est donc pas les séparer. Car la politique a un rôle important à jouer quoiqu’indirect, en vue du bien du salut des âmes.

« Si la nature elle-même a institué la société, tant domestique que civile, déclare Léon XIII dans Sapientiæ christianæ, ce n’a pas été pour qu’elle fût la fin dernière de l’homme mais pour qu’il trouvât en elle et après elle, des secours qui le rendissent capable d’atteindre à sa perfection.

Pour ces raisons, le Pape Pie XI refuse la scission entre la politique et la religion. Il écrit dans l’Encyclique Maximam gravissimam  » : « Toutes les fois que par « laïcité » on entend un sentiment ou une intention contraire, ou étranger à Dieu et à la religion, Nous réprouvons entièrement cette « laïcité » et nous déclarons qu’elle doit être reprouvée ».

Nous voici en présence d’une laïcité de toute autre nature que la précédente :

– la première s’efforçait de rendre à César « ce qui est à César, mais sans rien négliger de ce qui est à Dieu ;

– la seconde, au contraire, sous prétexte de rendre à César ce qui est à César » refuse à Dieu ce qui lui revient.

Elle lui concède bien l’adoration privée, mais lui refuse le droit à l’adoration publique. Elle peut accepter le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur les cœurs, mais elle affirme que les lois civiles se fondent en dehors de Jésus-Christ ou même contre Lui. Comme si l’Eglise, fondée sur la loi de charité, pouvait abandonner ses fils à une société qui ne conduit par à Dieu.

Nous repoussons cette laïcité malsaine :

– parce que c’est la peste qui infeste les nations ;

– à cause de notre foi. Si Jésus est vraiment Roi universel, si son Père lui a donné les nations en héritage, on comprend mal comment on pourrait lui soustraire une partie de son royaume, celle qui concerne la vie publique des hommes.

C’est la doctrine exprimée par Quas Primas de Pie XI : 21. Les Etats, à leur tour, apprendront par la célébration annuelle de cette fête que les gouvernants et les magistrats ont l’obligation, aussi bien que les particuliers, de rendre au Christ un culte public et d’obéir à ses lois. Les chefs de la société civile se rappelleront, de leur côté, le Dernier Jugement, où le Christ accusera ceux qui l’ont expulsé de la vie publique, mais aussi ceux qui l’ont dédaigneusement mis de côté ou ignoré, et punira de pareils outrages par les châtiments les plus terribles ; car sa dignité royale exige que l’État tout entier se règle sur les Commandements de Dieu et les principes chrétiens dans l’établissement des lois, dans l’administration de la justice, dans la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, qui doit respecter la saine doctrine et la pureté des mœurs ».

Dans Mit Brennender Sorge, Pie XI écrivait condamnant le nazisme : « Bannir le christianisme confessionnel, c’est-à-dire la conception claire et précise du Christianisme, de l’enseignement et de l’éducation, de l’organisation de la vie sociale et publique, c’est aller à l’appauvrissement spirituel et à la décadence » :

– à cause de sa propre philosophie qui est le naturalisme et le rationalisme. Il refuse toute référence explicite à Dieu et à sa Loi. Il refuse de fonder les lois sur Dieu. Le laïcisme est un vrai néo-paganisme. Il nous ramène plus bas que le paganisme qui fondait la vie sociale sur la religion. Dieu doit rester étranger à la société politique. A en croire le laïcisme, les formes sacrales des structures sociales seraient dépassées ;

– enfin, le laïcisme et la laïcité républicaine sont inacceptables parce qu’ils fondent la société sur la volonté de l’homme et non sur Dieu. Ils sont l’émanation de la Révolution qui, selon Albert de Mun est « une doctrine qui prétend fonder la société sur la volonté de l’homme au lieu de la fonder sur la volonté de Dieu. Elle se manifeste par un système social, politique et économique éclos dans le cerveau des Philosophes, sans souci de la tradition et caractérisé par la négation de Dieu sur la société publique. C’est là qu’est la Révolution et c’est là qu’il faut l’attaquer ». « Le reste n’est rien, ou plutôt tout découle de là, de cette révolte orgueilleuse d’où est sorti l’Etat moderne, l’Etat qui a pris la place de tout, qui est devenu dieu et que nous nous refusons à adorer. La contre-révolution c’est le principe contraire, c’est la doctrine qui fait reposer la société sur la loi chrétienne ».

Après le rappel de ces quelques notions sur la saine laïcité, sur la laïcité malsaine ou laïcisme ou la laïcité républicaine, vous comprendrez plus facilement ce que j’ai écrit un jour sur mon site le 19 septembre 2011 :

« de la laïcité républicaine ».

Je connais un courant de pensée, très actuel, très influent sur beaucoup, courant de pensée qui a pris résolument le parti de mépriser Dieu et qui le hait très franchement. Je veux parler du « laïcisme » ou, si vous préférez, de la « laïcité républicaine ». Cette « laïcité » a choisi. Elle le dit. Elle l’affirme. Elle a choisi la haine de Dieu. « Nul ne peut choisir deux maîtres, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre ».

La laïcité républicaine, durant tout le cours du XXe siècle, et encore au XXIe siècle , s’est dressée, s’est attaquée, avec tout son cortège de lois contre les Congrégations et les écoles catholiques, s’est attaquée à la religion de Notre-Seigneur Jésus-Christ parce qu’elle aspirait à en être une autre, « supérieure », « meilleure ». Ce fut l’enjeu des grandes batailles, de 1880 à 1905-1906, qui ont tellement secoué le pays. Forte de ces victoires, la Laïcité républicaine s’établissait en notre pays comme une sorte de religion d’Etat, excluant le Christianisme de tout l’espace public et réduisant le culte catholique à une affaire privée, à « une croyance subjective et muette », comme le dit très justement Jean Madiran dans son livre La laïcité dans l’Eglise (p. 3).

C’est bien cela.

La laïcité républicaine, c’est bien le dogme d’une religion d’Etat qui, non seulement s’oppose à l’Eglise par haine de Dieu, mais a même réussi à intégrer l’Eglise pour essayer de la corrompre. Sa haine de Dieu est si grande… Jean Madiran parlera alors d’« un entrisme de la laïcité républicaine dans l’Eglise ». J’en donnerai la preuve un peu plus loin.

Mais au préalable, permettez-moi de rappeler ce qu’est le laïcisme ou la laïcité républicaine. Littré et Renan nous en donneront les principes.

Littré, d’abord.

Il nous dit : « C’est la conception politique et sociale impliquant la séparation de la religion et de la société civile ». « …impliquant la séparation de la religion et de la société civile ». Pour l’Eglise, ces deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, sont distincts, l’un n’est pas l’autre, ce qui ressort clairement de l’enseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Mais s’ils sont « distincts », ils ne sont pas « séparés ». Ils sont « distincts », mais non « séparés », non « opposés ». Ils doivent être invités, au contraire, à « coopérer ».

Mais Littré, lui, lorsqu’il parle de la laïcité, de la laïcité républicaine, parle d’une conception politique et sociale qui implique « la séparation de la religion et de la société civile ».

Vous remarquerez que Littré parle non pas du « pouvoir temporel ». Mais il utilise l’expression « société civile ». Ce terme est très large. Il ne se limite pas au seul pouvoir politique. Il s’étend à tout ce qui n’est pas la société ecclésiastique. Et donc pour Littré, « séparer la religion de la société civile », c’est séparer l’Etat de l’Eglise, mais plus encore, c’est séparer la religion de toute l’étendue de la vie publique, la réduire à rester enfermée dans la vie privée. Dieu ne peut plus posséder la moindre parcelle de son propre domaine. Rien ne relève plus de Lui. Le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, le pouvoir administratif, le pouvoir éducatif, ne relèvent plus de Dieu. Ils ne relèvent que de l’Etat qui ne relève que de sa propre raison, raison qui, par principe, refuse Dieu et sa Lumière. Ils ne relèvent que de l’idéologie rationaliste, que « du libre débat » et du « consensus social ». Le seul dogme que reconnaît la laïcité républicaine, c’est qu’il n’y a rien d’antérieur et de supérieur à l’humain et à sa propre pensée. Dieu n’a pas son mot à dire. Tout relève de l’homme. « Il n’y a pas de loi morale antérieure à la loi civile », disait Jacques Chirac, alors Président de la République. La vie publique, les mœurs publiques ou privées ne relèvent plus en rien du domaine divin. Ils sont autonomes et propres. C’est donc l’affirmation du « refus de quoi que ce soit qui soit supérieur à l’arbitraire humain ». Le laïcisme ne vous demande pas d’abjurer publiquement la foi en Dieu, comme au temps du pouvoir romain impérial. Il vous demande et vous impose de la garder en silence. « Dieu est interdit en public », il est interdit en politique. Il est interdit dans les problèmes de société. Il est interdit dans « la démocratie des mœurs ».

« Démocratie des mœurs », qu’est-ce à dire ? Autrefois, la démocratie, c’était le régime politique où le suffrage universel permettait la nomination du personnel politique. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement cela. La « démocratie des mœurs », c’est la démocratie dans laquelle la « règle ne peut naître que du libre débat » et qui veut que « toute référence à un principe soit elle-même soumise à la discussion », au seul consensus populaire. C’est donc, par principe, l’exclusion de toute référence aux lois éternelles du Décalogue divin. Ce n’est pas nécessairement son exclusion, mais c’est la libre discussion des principes divins. Aucune autorité supérieure à l’humain n’est admissible, Dieu compris. La laïcité républicaine, c’est le refus laïque ou la libre discussion jusqu’à l’exclusion de toute loi religieuse ou naturelle supérieure à l’homme. La haine de Dieu et de l’Eglise est totale. C’est un anthropocentrisme absolu qui refuse toute lumière divine. C’est pourquoi ce régime ne peut qu’engendrer, in fine, l’anarchie mentale et sociale et le nihilisme intellectuel puisque sa philosophie, la seule qu’il admette, c’est de se libérer de tout dogme et du Décalogue. Et c’est pourquoi elle est capable de faire la promotion, par exemple, de choses tellement contre nature : l’avortement, par exemple, l’homosexualité, autre exemple… ce qui est le signe d’une rupture totale avec le Dieu créateur et les lois de sa Création.

Et Renan,

Dans son discours pour la réception de Pasteur à l’Académie, le 27 avril 1882, parlait bien lui aussi au sujet de la laïcité républicaine de « neutralité » et de « tolérance » envers les religions, mais il ajoutait un point fondamental : C’est le régime qui force l’Eglise à lui obéir sur ce point capital. Ce point est capital, en effet. Avec la laïcité, il ne peut y avoir un pouvoir « confessionnel ». Mais la laïcité veut plus. Elle ne se contente pas d’avoir un Etat séparé de l’Eglise, neutre et tolérant. Elle veut que cet Etat, au nom de la tolérance et de la neutralité « force l’Eglise à lui obéir » et donc, l’oblige à reconnaître cette séparation du temporel d’avec Dieu, qu’elle le confesse même en doctrine, qu’elle reconnaisse que le pouvoir temporel est autonome, qu’il n’a pas à être soumis à une loi morale qui lui soit supérieure. Et parce que la laïcité républicaine veut que l’Eglise se taise et lui obéisse sur ce point, elle exige de l’Eglise qu’elle accepte et reconnaisse la supériorité de la loi civile sur l’ordre moral chrétien.

Le temps passa… Et le Président de l’Episcopat français, le 30 janvier 2004, alors le Cardinal Ricard, donna un grand entretien au Figaro, et dans cette entretien, déclara : « Toutes les composantes religieuses doivent avoir droit de cité (dans l’Etat), publiquement, à condition de savoir aussi donner leur place aux autres et de ne pas se mettre en contradiction avec les grands principes de la République ».

On croit rêver ! Et voilà que Mgr Ricard se met à reconnaître la légitimité « des composantes religieuses », y compris l’Eglise catholique, dans la fidèle docilité « aux grands principes de la République ». Relisons, dit finement Jean Madiran. Conditions pour qu’une religion ait droit à l’existence dans la République française : ne pas se mettre en contradiction avec « les grands principes de la République ». Mais ces grands principes… ce sont les droits de l’homme sans Dieu et parmi eux, c’est le droit à l’avortement, c’est l’éducation morale des enfants arrachés aux familles. Demain, peut-être parmi ces grands principes, on verra figurer le droit de l’euthanasie, le mariage homosexuel et Dieu sait quoi encore ! Plus fondamentalement encore, quelles que soient les suites de l’évolution fantaisiste des « grands principes de la République », le droit de cité de l’Eglise catholique ne peut dépendre de la conformité à une loi politique, fut-ce constitutionnelle. La seule légitimité de l’Eglise, c’est la mission qu’elle reçut de son Maître Jésus : « Allez enseigner toutes les nations ».

Et Jean Madiran de conclure dans son livre La laïcité dans l’Eglise : « Et ce fut un jour sombre, annonciateur de grands malheurs, ce jour du 30 janvier 2004 où le Président de l’Episcopat français situa la légitimité de l’Eglise ailleurs que dans sa mission divine » (p. 80).

Reprenons le texte de saint Pie X :

Et le pape ajoute : « Bien plus, il n’est effort ni artifice que l’on ne mette en œuvre pour abolir entièrement son souvenir et jusqu’à sa notion ».

Il est clair qu’il y a un combat. Il y a une lutte contre le Christ et son Eglise. C’est tout le travail de la Révolution.

La Révolution.

Sur ce sujet voir le livre de Jean Ousset, Pour qu’il règne (PQR), surtout son chapitre 2, les pages 119 à 173 :

Mgr Gaume est celui qui définit le mieux la Révolution ;

PQR p. 122 : « Si arrachant son masque, vous lui demandez qui es-tu ? Elle vous dira : je ne suis pas ce que l’on croit. Beaucoup parlent de moi et bien peu me connaissent. Je ne suis ni le carbonarisme… ni l’émeute… ni le changement de la monarchie en république, ni la substitution d’une dynastie en une autre, ni le trouble momentané de l’ordre public. Je ne suis ni les hurlements des Jacobins, ni les fureurs de la Montagne, ni le combat des barricades, ni le pillage, ni l’incendie, ni la loi agraire, ni la guillotine, ni les noyades. Je ne suis ni Marat, ni Robespierre, ni Babeuf, ni Mazzini, ni Kossuth. Ces hommes sont mes fils, ils ne sont pas moi. Ces choses sont mes œuvres, elles ne sont pas moi. Ces hommes et ces choses sont des faits passagers et moi je suis un état permanent. Je suis la haine de tout ordre que l’homme n’a pas établi et dans lequel il n’est pas roi et Dieu tout ensemble. Je suis la proclamation des droits de l’homme sans souci des droits de Dieu. Je suis la fondation de l’état religieux et social sur la volonté de l’homme au lieu de la volonté de Dieu. Je suis Dieu détrôné et l’homme a sa place (l’homme devenant à lui-même sa fin). Voilà pourquoi je m’appelle Révolution, c’est-à-dire renversement ».

N.B. : Je vous conseille de lire également et d’étudier le livre de Mgr Freppel sur la Révolution qu’il écrivit à l’occasion du centenaire de l’anniversaire de la Révolution de 1789. Je vous conseille aussi de lire l’étude du Père de Clorivière sur la Révolution.

La Révolution est, comme vous le comprenez par cette simple citation, une œuvre satanique. Nous l’avons vu plus haut, Satan refusa de se soumettre à l’ordre divin. Ainsi de la Révolution. Elle a la haine du Christ et de son Eglise. La Révolution a la haine de l’ordre surnaturel, celui fondé et voulu par Dieu, et réalisé dans le Christ, et perpétué par son Eglise. Elle cherche à éliminer l’ordre surnaturel. C’est ce que dit Pie X. C’est le refus de la soumission amoureuse de la créature à la Sainte Trinité. C’est un acharnement inlassable contre l’œuvre de salut et de restauration du Verbe Incarné. Ainsi nous comprenons bien que le résultat de la Révolution sur le plan des idées, c’est le Naturalisme (défini plus haut).

La Révolution a donc la haine de l’ordre créé par Dieu. Détruire son œuvre sera son but.

La Révolution a donc la haine de l’ordre chrétien. Elle s’en prendra au Christ. Et à son Eglise. Jules Ferry dira : « Mon but est d’organiser l’humanité sans Dieu ». Clémenceau dira dans le même sens : « Depuis la Révolution, nous sommes en révolte contre l’autorité divine et humaine ». Ou encore : « Rien ne sera fait dans ce pays tant qu’on n’aura pas changé l’état d’esprit qui y a introduit l’autorité catholique ». Viviani disait : « Nous ne sommes pas seulement en présence des congrégations, nous sommes en face de l’Eglise Catholique pour la combattre, pour lui livrer une guerre d’extermination ».

La Révolution a la haine du prêtre, parce que c’est l’homme du Sacrifice de la Messe qui est le renouvellement du Sacrifice de la Croix. Et le Sacrifice de la Croix a réconcilié l’homme avec Dieu, l’ordre initial se trouve rétabli par une union nouvelle du surnaturel et du naturel. Union détruite par le péché originel de nos premiers parents.

Sur cette idée, lire absolument le très beau passage de Jean Ousset : PQR, pp. 126-127.

La Révolution est ainsi une véritable contre-Eglise.

Elle a la haine de l’homme comme créature de Dieu et cherche avant tout à l’avilir, à le « carnaliser », haine de l’homme parce que cette créature doit prendre la place des démons dans le ciel…

Elle veut la destruction de l’ordre politique et social pour arriver au super Etat, l’ancien rêve judaïque (PQR, pp.156-162).

La Révolution, en un mot, c’est l’antéchrist puisque l’antéchrist a la haine de tout ce qu’est le Christ (définition de l’antéchrist par le Cardinal Pie dans Le Cardinal Pie de A à Z, p.84).

Et saint Pie X en parle dans son encyclique : « Qui pèse ces choses a droit de craindre qu’une telle perversion des esprits ne soit le commencement des maux annoncés pour la fin des temps, et comme leur prise de contact avec la terre, et que véritablement « le fils de perdition » dont parle l’Apôtre (8 II Thess. II, 3) n’ait déjà fait son avènement parmi nous. Si grande est l’audace et si grande la rage avec lesquelles on se rue partout à l’attaque de la religion, on bat en brèche les dogmes de la foi, on tend d’un effort obstiné à anéantir tout rapport de l’homme avec la Divinité ! En revanche, et c’est là, au dire du même Apôtre, le caractère propre de l’Antéchrist, l’homme, avec une témérité sans nom, a usurpé la place du Créateur en s’élevant « au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu. C’est à tel point que, impuissant à éteindre complètement en soi la notion de Dieu, il secoue cependant le joug de sa majesté, et se dédie à lui-même le monde visible en guise de temple, où il prétend recevoir les adorations de ses semblables. Il siège dans le temple de Dieu, où il se montre comme s’il était Dieu lui-même » (9) (II Thess. II, 2).

C’est une belle analyse des temps présents.

Mais Dieu remportera la victoire.

Malgré ce combat acharné contre Dieu et son ordre, Dieu aura, c’est certain, la victoire.

« Quelle sera l’issue de ce combat livré à Dieu par de faibles mortels, nul esprit sensé ne le peut mettre en doute. Il est loisible assurément, à l’homme qui veut abuser de sa liberté, de violer les droits et l’autorité suprême du Créateur ; mais au Créateur reste toujours la victoire. Et ce n’est pas encore assez dire : la ruine plane de plus près sur l’homme justement quand il se dresse plus audacieux dans l’espoir du triomphe. C’est de quoi Dieu lui-même nous avertit dans les Saintes Ecritures : « Il ferme les yeux », disent-elles, « sur les péchés des hommes » (10), comme oublieux de sa puissance et de sa majesté; mais bientôt, après ce semblant de recul, « se réveillant ainsi qu’un homme dont l’ivresse a grandi la force » (11), « il brise la tête de ses ennemis » (12), afin que tous sachent que « le roi de toute la terre, c’est Dieu » (13), « et que les peuples comprennent qu’ils ne sont que des hommes » (14) ».

Que dirait le Pape aujourd’hui où le mal ne cesse de grandir, où l’avortement ne cesse de tuer des innocents, où l’on va légaliser l’euthanasie, où il est déjà légaliser dans certains pays d’Europe… où on légalise des unions contre nature… Quoi qu’il en soit de ce mal et de sa progression, la victoire appartient à Dieu. Le pape cite les paroles de l’Ecriture : « Il brise la tête de ses ennemis » (12), afin que tous sachent que « le roi de toute la terre, c’est Dieu » (13), « et que les peuples comprennent qu’ils ne sont que des hommes » (14).

Le triomphe de Dieu.

Ce triomphe de Dieu est certain, la foi nous en donne la certitude : « Tout cela, Vénérables Frères, nous le tenons d’une foi certaine et nous l’attendons ».

Mais nous devons travailler pour hâter ce triomphe, non seulement par la prière, mais aussi par l’action des œuvres : « Mais cette confiance ne nous dispense pas, pour ce qui dépend de nous, de hâter l’œuvre divine, non seulement par une prière persévérante : « Levez-vous, Seigneur, et ne permettez pas que l’homme se prévale de sa force » (15), mais encore, et c’est ce qui importe le plus, par la parole et par les œuvres, au grand jour, en affirmant et en revendiquant pour Dieu la plénitude de son domaine sur les hommes et sur toute créature, de sorte que ses droits et son pouvoir de commander soient reconnus par tous avec vénération et pratiquement respectés ».

Le salut par la reconnaissance des droits de Dieu et de Jésus-Christ.

Voilà de nouveau affirmer la ferme résolution du Pape, son programme : travailler au règne de Dieu, de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Pour saint Pie X, il n’est pas question de parler des « droits de l’homme », de parler de « nouvel humanisme », comme le fit Paul VI à la clôture du Concile Vatican II. Non, il s’agit de prêcher Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est par lui que viendront le salut et la paix. Redonner à Dieu la plénitude de son domaine sur toutes créatures. Et que son souverain domaine, son dominium, soit reconnu et confessé par tous. Alors la paix règnera.

« Redonner à Dieu son dominium » et le « faire reconnaître par tous » : voilà les devoirs qu’il faut accomplir. Et c’est ainsi que l’on contribuera à l’établissement de l’ordre et de la paix : « Chasser Dieu, c’est bannir la justice, et la justice écartée, toute espérance de paix devient une chimère ; la paix, c’est l’œuvre de la justice. Pax opus justitiae ». Car la paix est l’œuvre de la justice. Et la justice c’est rendre à Dieu son dû. Or son dû, c’est reconnaître son dominium sur toutes choses. C’est donc par la justice que règnera la paix. Rétablir les droits de Dieu et la paix règnera. Il faut donc travailler à fomenter le parti de l’ordre, c’est-à-dire le parti de la paix, c’est-à-dire le parti de Dieu. Il y a comme une trilogie dans la pensée du pape : Dieu, la justice à l’égard de Dieu, l’ordre, la paix sociale.

« Sans doute, le désir de la paix est dans tous les cœurs, et il n’est personne qui ne l’appelle de tous ses vœux. Mais cette paix, insensé qui la cherche en dehors de Dieu ; car chasser Dieu, c’est bannir la justice ; et la justice écartée, toute espérance de paix devient une chimère. « La paix est l’œuvre de la justice » (16). Il en est, et en grand nombre, Nous ne l’ignorons pas, qui, poussés par l’amour de la paix, c’est-à-dire de la tranquillité de l’ordre, s’associent et se groupent pour former ce qu’ils appellent le parti de l’ordre. Hélas ! Vaines espérances, peines perdues ! De partis d’ordre capables de rétablir la tranquillité au milieu de la perturbation des choses, il n’y en a qu’un : le parti de Dieu. C’est donc celui-là qu’il nous faut promouvoir ; c’est à lui qu’il nous faut amener le plus d’adhérents possible, pour peu que nous ayons à cœur la sécurité publique ».

Voilà qui est clair ! Voilà ce que nous n’entendons plus aujourd’hui.

Le discours de Jean-Paul II à l’Unesco, le 2 juin 1980.

Ce discours, prononcé à l’occasion de son voyage apostolique en France à Paris et à Lisieux, en 1980, il faut le lire pour voir la différence avec la parole de saint Pie X.

Après avoir remercié les assistants de l’Unesco de leur accueil et de leurs paroles courtoises, le Pape entre dans le vif du sujet et dans son paragraphe 4, il ne craint pas de dire :

« 4. Il y quand même – et je l’ai souligné dans mon discours à l’ONU en me référant à la Déclaration Universelle des Droits de l’homme – une dimension fondamentale, qui est capable de bouleverser jusque dans leurs fondements, les systèmes qui structurent l’ensemble de l’humanité et de libérer l’existence humaine, individuelle et collective, des menaces qui pèsent sur elle. Cette dimension fondamentale, c’est l’homme, l’homme dans son intégralité, l’homme qui vit en même temps dans la sphère des valeurs matérielles et dans celle des valeurs spirituelles. Le respect des droits inaliénables de la personne humaine est à la base de tout » [1].

Saint Pie X, sur ce même sujet, à savoir sur les menaces qui pèsent sur l’humanité, dit qu’il faut revenir à Dieu ; Jean-Paul II, lui, dit qu’il faut revenir à l’homme, dans toutes ses dimensions, matérielles et spirituelles. Il faut revenir au respect des « droits inaliénables de la personne humaine». Ce respect est « à la base de tout ».

On voit la différence qui existe dans la pensée de Jean-Paul II et de saint Pie X. Pour l’un, c’est l’homme et l’humanisme qui est à la base de tout. Pour l’autre, c’est Dieu, revenir à Dieu et au respect de droits de Dieu.

Et il poursuit dans son paragraphe 5 en appelant non pas à Dieu et à ses droits sur sa créature, mais à « la conscience humaine ». Il dit que le grand moyen pour réaliser la paix dans le monde, c’est de donner sa place à la conscience, de « faire prendre conscience » aux gens du danger que court le monde si on ne fait pas d’efforts pour rétablir la paix :

« 5. A l’origine de l’UNESCO, comme aussi à la base de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme, se trouvent donc ces premières nobles impulsions de la conscience humaine, de l’intelligence et de la volonté. J’en appelle à cette origine, à ce commencement, à ces prémisses et à ces premiers principes. C’est en leur nom que je viens aujourd’hui à Paris, au siège de votre Organisation – (dans sa première encyclique, saint Pie X invoquait expressément le nom de Dieu, voulait développer le parti de Dieu) – et avec une prière : qu’au terme d’une étape de plus de trente ans de vos activités, vous vouliez vous unir encore davantage autour de ces idéaux et des principes qui se trouvèrent au commencement. C’est en leur nom aussi que je me permettrai maintenant de vous proposer quelques considérations vraiment fondamentales, car c’est seulement à leur lumière que resplendit pleinement la signification de cette institution qui a pour nom UNESCO, Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture ».

Et dans les considérations qui suivent, sur plus de vingt paragraphes, Jean-Paul II ne parle pas une seule fois de Dieu et de son Christ.

Il a de belles considérations sur la nation nécessaire au développement de la culture. Ce sont les paragraphes 14 à 16 :

14. Si, au nom de l’avenir de la culture, il faut proclamer que l’homme a le droit d’« être » plus, et si pour la même raison il faut exiger un sain primat de la famille dans l’ensemble de l’œuvre de l’éducation de l’homme à une véritable humanité, il faut aussi situer dans la même ligne le droit de la Nation ; il faut le placer lui aussi à la base de la culture et de l’éducation.

La Nation est en effet la grande communauté des hommes qui sont unis par des liens divers, mais surtout, précisément, par la culture. La Nation existe « par » la culture et « pour » la culture, et elle est donc la grande éducatrice des hommes pour qu’ils puissent « être davantage » dans la communauté.

Elle est cette communauté qui possède une histoire dépassant l’histoire de l’individu et de la famille.

C’est aussi dans cette communauté, en fonction de laquelle toute famille éduque, que la famille commence son œuvre d’éducation par ce qui est le plus simple, la langue, permettant ainsi à l’homme qui en est à ses débuts d’apprendre à parler pour devenir membre de la communauté qu’est sa famille et sa Nation. En tout ce que je proclame maintenant et que je développerai encore davantage, mes mots traduisent une expérience particulière, un témoignage particulier en son genre.

Je suis fils d’une Nation qui a vécu les plus grandes expériences de l’histoire, que ses voisins ont condamnée à mort à plusieurs reprises, mais qui a survécu et qui est restée elle-même. Elle a conservé son identité, et elle a conservé, malgré les partitions et les occupations étrangères, sa souveraineté nationale, non en s’appuyant sur les ressources de la force physique, mais uniquement en s’appuyant sur sa culture. Cette culture s’est révélée en l’occurrence d’une puissance plus grande que toutes les autres forces.

Ce que je dis ici concernant le droit de la Nation au fondement de sa culture et de son avenir n’est donc l’écho d’aucun « nationalisme », mais il s’agit toujours d’un élément stable de l’expérience humaine et des perspectives humanistes du développement de l’homme. Il existe une souveraineté fondamentale de la société qui se manifeste dans la culture de la Nation. Il s’agit de la souveraineté par laquelle, en même temps, l’homme est suprêmement souverain. Et quand je m’exprime ainsi, je pense également, avec une émotion intérieure profonde, aux cultures de tant de peuples antiques qui n’ont pas cédé lorsqu’ils se sont trouvés confrontés aux civilisations des envahisseurs : et elles restent encore pour l’homme la source de son « être » d’homme dans la vérité intérieure de son humanité.

Je pense aussi avec admiration aux cultures des nouvelles sociétés, de celles qui s’éveillent à la vie dans la communauté de la propre Nation – tout comme ma Nation s’est éveillée à la vie il y a dix siècles – et qui luttent pour maintenir leur propre identité et leurs propres valeurs contre les influences et les pressions de modèles proposés de l’extérieur.

15. En m’adressant à vous, Mesdames et Messieurs, vous qui vous réunissez en ce lieu depuis plus de trente ans maintenant au nom de la primauté des réalités culturelles de l’homme, des communautés humaines, des peuples et des Nations, je vous dis : veillez, par tous les moyens à votre disposition, sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque Nation en vertu de sa propre culture.

Protégez-la comme la prunelle de vos yeux pour l’avenir de la grande famille humaine. Protégez-la ! Ne permettez pas que cette souveraineté fondamentale devienne la proie de quelque intérêt politique ou économique. Ne permettez pas qu’elle devienne victime des totalitarismes, impérialismes ou hégémonies, pour lesquels l’homme ne compte que comme objet de domination et non comme sujet de sa propre existence humaine.

Pour ceux-là aussi, la Nation – leur propre Nation ou les autres – ne compte que comme objet de domination et appât d’intérêts divers, et non comme sujet : le sujet de la souveraineté provenant de la culture authentique qui lui appartient en propre. N’y a-t-il pas, sur la carte de l’Europe et du monde, des Nations qui ont une merveilleuse souveraineté historique provenant de leur culture, et qui sont pourtant, en même temps, privées de leur pleine souveraineté ? N’est-ce pas un point important pour l’avenir de la culture humaine, important surtout à notre époque, quand il est tellement urgent d’éliminer les restes du colonialisme ?

16. Cette souveraineté qui existe et qui tire son origine de la culture propre de la Nation et de la société, du primat de la famille dans l’œuvre de l’éducation et, enfin, de la dignité personnelle de tout homme, doit rester le critère fondamental dans la manière de traiter ce problème important pour l’humanité d’aujourd’hui qu’est le problème de moyens de communication sociale (de l’information qui leur est liée, et aussi de ce qu’on appelle la « culture de masse »).

Vu que ces moyens sont les moyens « sociaux » de la communication, ils ne peuvent être des moyens de domination sur les autres, de la part des agents du pouvoir politique comme de celle des puissances financières qui imposent leur programme et leur modèle.

Ils doivent devenir le moyen – et quel important moyen ! – d’expression de cette société qui se sert d’eux, et qui en assure aussi l’existence. Ils doivent tenir compte des vrais besoins de cette société. Ils doivent tenir compte de la culture de la Nation et de son histoire. Ils doivent respecter la responsabilité de la famille dans le domaine de l’éducation. Ils doivent tenir compte du bien de l’homme, de sa dignité. Ils ne peuvent pas être soumis au critère de l’intérêt, du sensationnel et du succès immédiat, mais, en tenant compte des exigences de l’éthique, ils doivent servir à la construction d’une vie « plus humaine ».

Puis, il salue les hommes de science et les félicite des progrès qu’ils ont su faire pour le bien de l’humanité. Mais qu’ils ne dissocient pas science et éthique, ce qui est advenu sous les régimes totalitaires :

« 20. Votre Organisation est un lieu de rencontre, d’une rencontre qui englobe, dans son sens le plus large, tout le domaine si essentiel de la culture humaine. Cet auditoire est donc l’endroit tout indiqué pour saluer tous les hommes de science, et rendre hommage particulièrement à ceux qui sont ici présents, et qui ont obtenu pour leurs travaux la plus haute reconnaissance et les plus éminentes distinctions mondiales. Qu’il me soit permis dès lors d’exprimer aussi certains souhaits qui, je n’en doute pas, rejoignent la pensée et le cœur des membres de cette auguste assemblée.

Autant nous édifie dans le travail scientifique – nous édifie et aussi nous réjouit profondément – cette marche de la connaissance désintéressée de la vérité que le savant sert avec le plus grand dévouement et parfois au risque de sa santé et même de sa vie, autant doit nous préoccuper tout ce qui est en contradiction avec les principes de désintéressement et d’objectivité, tout ce qui ferait de la science un instrument pour atteindre des buts qui n’ont rien à voir avec elle. Oui, nous devons nous préoccuper de tout ce qui propose et présuppose ces seuls buts scientifiques en exigeant des hommes de science qu’ils se mettent à leur service sans leur permettre de juger et de décider, en toute indépendance d’esprit, de l’honnêteté humaine et éthique de tels buts, ou en les menaçant d’en porter les conséquences quand ils refusent d’y contribuer.

Ces buts non scientifiques dont je parle, ce problème que je pose, ont-ils besoin de preuves ou de commentaires? Vous savez à quoi je me réfère; qu’il suffise de faire allusion au fait que parmi ceux qui furent cités devant les tribunaux internationaux, à la fin de la dernière guerre mondiale, il y avait aussi des hommes de science. Mesdames et Messieurs, je vous prie de me pardonner ces paroles, mais je ne serais pas fidèle aux devoirs de ma charge si je ne les prononçais pas, non pas pour revenir sur le passé, mais pour défendre l’avenir de la science et de la culture humaine; plus encore, pour défendre l’avenir de l’homme et du monde! Je pense que Socrate qui, dans sa rectitude peu commune, a pu soutenir que la science est en même temps vertu morale, devrait en rabattre de sa certitude s’il pouvait considérer les expériences de notre temps ».

Il s’adresse enfin aux savants qui doivent servir la vie et non la détruire.

« 21. Nous nous en rendons compte, Mesdames et Messieurs, l’avenir de l’homme et du monde est menacé, radicalement menacé, en dépit des intentions, certainement nobles, des hommes de savoir, des hommes de science. Et il est menacé parce que les merveilleux résultats de leurs recherches et de leurs découvertes, surtout dans le domaine des sciences de la nature, ont été et continuent d’être exploités – au préjudice de l’impératif éthique – à des fins qui n’ont rien à voir avec les exigences de la science, et jusqu’à des fins de destruction et de mort, et ceci à un degré jamais connu jusqu’ici, causant des dommages vraiment inimaginables.

Alors que la science est appelée à être au service de la vie de l’homme, on constate trop souvent qu’elle est asservie à des buts qui sont destructeurs de la vraie dignité de l’homme et de la vie humaine. C’est le cas lorsque la recherche scientifique elle-même est orientée vers ces buts ou quand ses résultats sont appliqués à des fins contraires au bien de l’humanité. Ceci se vérifie aussi bien dans le domaine des manipulations génétiques et des expérimentations biologiques que dans celui des armements chimiques, bactériologiques ou nucléaires.

Il parle ensuite de la menace nucléaire qui pèse sur le monde.

« Deux considérations m’amènent à soumettre particulièrement à votre réflexion la menace nucléaire que pèse sur le monde d’aujourd’hui et qui, si elle n’est pas conjurée, pourrait conduire à la destruction des fruits de la culture, des produits de la civilisation élaborée à travers des siècles par les générations successives d’hommes qui ont cru dans la primauté de l’esprit et qui n’ont ménagé ni leurs efforts ni leurs fatigues. La première considération est celle-ci. Des raisons de géopolitique, des problèmes économiques de dimension mondiale, de terribles incompréhensions, des orgueils nationaux blessés, le matérialisme de notre époque et la décadence des valeurs morales ont mené notre monde à une situation d’instabilité, à un équilibre fragile qui risque d’être détruit d’un moment à l’autre à la suite d’erreurs de jugement, d’information ou d’interprétation.

Une autre considération s’ajoute à cette inquiétante perspective. Peut-on, de nos jours, être encore sûr que la rupture de l’équilibre ne porterait pas à la guerre, et à une guerre qui n’hésiterait pas à recourir aux armes nucléaires ? Jusqu’à présent on a dit que les armes nucléaires ont constitué une force de dissuasion qui a empêché l’éclatement d’une guerre majeure, et c’est probablement vrai.

Mais on peut en même temps se demander s’il en sera toujours ainsi. Les armes nucléaires, de quelque ordre de grandeur ou de quelque type qu’elles soient, se perfectionnent chaque année davantage, et elles s’ajoutent à l’arsenal d’un nombre croissant de pays. Comment pourra-t-on être sûr que l’usage d’armes nucléaires, même à des fins de défense nationale ou dans des conflits limités, n’entraînera pas une escalade inévitable, portant à une destruction que l’humanité ne pourra ni envisager, ni accepter ? Mais ce n’est pas à vous, hommes de science et de culture, que je dois demander de ne pas fermer les yeux sur ce qu’une guerre nucléaire peut représenter pour l’humanité entière [3].

Et pour conclure, il en appelle de nouveau à la « conscience humaine » comme moyen de sauver la paix. Saint Pie X, lui, en appelait à Dieu. La différence est nette, elle est abyssale :

« 22. Mesdames et Messieurs, le monde ne pourra pas poursuivre longtemps sur cette voie. A l’homme qui a pris conscience de la situation et de l’enjeu, qui s’inspire aussi du sens élémentaire des responsabilités qui incombent à chacun, une conviction s’impose, qui est en même temps un impératif moral : il faut mobiliser les consciences ! Il faut augmenter les efforts des consciences humaines à la mesure de la tension entre le bien et le mal à laquelle sont soumis les hommes à la fin du vingtième siècle. Il faut se convaincre de la priorité de l’éthique sur la technique, du primat de la personne sur les choses, de la supériorité de l’esprit sur la matière [4]. La cause de l’homme sera servie si la science s’allie à la conscience. L’homme de science aidera vraiment l’humanité s’il conserve « le sens de la transcendance de l’homme sur le monde et de Dieu sur l’homme » [5].

Ainsi, saisissant l’occasion de ma présence aujourd’hui au siège de l’UNESCO, moi, fils de l’humanité et Évêque de Rome, je m’adresse directement à vous, hommes de science, à vous qui êtes réunis ici, à vous les plus hautes autorités dans tous les domaines de la science moderne. Et je m’adresse, à travers vous, à vos collègues et amis de tous les pays et de tous les continents.

Je m’adresse à vous au nom de cette menace terrible qui pèse sur l’humanité et, en même temps, au nom de l’avenir et du bien de cette humanité dans le monde entier. Et je vous supplie : déployons « tous nos efforts pour instaurer et respecter, dans tous les domaines de la science, le primat de l’éthique. Déployons surtout nos efforts pour préserver la famille humaine de l’horrible perspective de la guerre nucléaire !

J’ai abordé ce sujet devant l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies, à New-York, le 2 Octobre de l’année dernière. Je vous en parle aujourd’hui à vous. Je m’adresse à votre intelligence et à votre cœur, par-dessus les passions, les idéologies et les frontières. Je m’adresse à tous ceux qui, par leur pouvoir politique ou économique, pourraient être et sont souvent amenés à imposer aux hommes de science les conditions de leur travail et son orientation. Je m’adresse avant tout à chaque homme de science individuellement et à toute la communauté scientifique internationale.

Tous ensemble, vous êtes une puissance énorme : la puissance des intelligences et des consciences !

Montrez-vous plus puissants que les plus puissants de notre monde contemporain ! Décidez-vous à faire preuve de la plus noble solidarité avec l’humanité : celle qui est fondée sur la dignité de la personne humaine. Construisez la paix en commençant par le fondement : le respect de tous les droits de l’homme, ceux qui sont liés à sa dimension matérielle et économique, comme ceux qui sont liés à la dimension spirituelle et intérieure de son existence en ce monde. Puisse la sagesse vous inspirer ! Puisse l’amour vous guider, cet amour qui étouffera la menace grandissante de la haine et de la destruction ! Hommes de science, engagez toute votre autorité morale pour sauver l’humanité de la destruction nucléaire.

23. Il m’a été donné de réaliser aujourd’hui un des désirs les plus vifs de mon cœur. Il m’a été donné de pénétrer, ici même, à l’intérieur de l’Aréopage qui est celui du monde entier. Il m’a été donné de vous dire à tous, à vous, membres de l’Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture, à vous qui travaillez pour le bien et pour la réconciliation des hommes et des peuples à travers tous les domaines de la culture, de l’éducation, de la science et de l’information, de vous dire et de vous crier du fond de l’âme : Oui ! L’avenir de l’homme dépend de la culture ! Oui ! La paix du monde dépend de la primauté de l’Esprit ! Oui ! L’avenir pacifique de l’humanité dépend de l’amour !

Votre contribution personnelle, Mesdames et Messieurs, est importante, elle est vitale. Elle se situe dans l’approche correcte des problèmes à la solution desquels vous consacrez votre service.

Ma parole finale est celle-ci : Ne cessez pas. Continuez. Continuez toujours ».

Vous le constatez, Jean-Paul II en appelle à la « conscience humaine » comme moyen de sauver la paix. Saint Pie X, lui, en appelait à Dieu. La différence est nette. Saint Pie X parle, lui, du « retour des nations au respect de la majesté et de la souveraineté divine ».

N.B. – Sur l’UNESCO et sa « philosophie », il faut lire le chapitre XXII du livre, Epiphanius : Maçonnerie et sectes secrètes : Le côté caché de l’histoire » (pp. 305-313).

Le Christ est Dieu.

Et ce retour n’adviendra que par Jésus-Christ : « Ce retour des nations au respect de la majesté et de la souveraineté divine, quelques efforts que nous fassions d’ailleurs pour le réaliser, n’adviendra que par Jésus-Christ. L’Apôtre, en effet, nous avertit que « personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé et qui est le Christ Jésus » (17). C’est lui seul « que le Père a sanctifié et envoyé dans ce monde » (18), « splendeur du Père et figure de sa substance » (19), vrai Dieu et vrai homme, sans lequel nul ne peut connaître Dieu comme il faut, car « personne n’a connu le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils aura voulu le révéler » (20).

Jésus-Christ est le seul fondement, nous dit l’Apôtre, nous dit saint Pie X, donné aux hommes pour aller à Dieu. L’Apôtre, cité par saint Pie X, nous avertit : personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé et qui est le Christ Jésus. C’est lui seul que le Père a sanctifié et a envoyé en ce monde, splendeur du Père et figure de substance, vrai Dieu et vrai homme, sans lequel nul ne peut connaître Dieu « car personne n’a connu le Père si ce n’est le Fils et celui que le Fils aura voulu le révéler » (Mt 11 27).

Dès lors, pour saint Pie X, « tout restaurer dans le Christ » et « ramener les hommes à l’obéissance divine sont une seule et même chose ». Car le Christ est Dieu : « Et Verbum caro factum est ».

« D’où il suit que tout restaurer dans le Christ et ramener les hommes à l’obéissance divine sont une seule et même chose. Et c’est pourquoi le but vers lequel doivent converger tous nos efforts, c’est de ramener le genre humain à l’empire du Christ. Cela fait, l’homme se trouvera, par là même, ramené à Dieu. Non pas, voulons-Nous dire, un Dieu inerte et insoucieux des choses humaines, comme les matérialistes l’ont forgé dans leurs folles rêveries, mais un Dieu vivant et vrai, en trois personnes dans l’unité de nature, auteur du monde, étendant à toute chose son infinie providence, enfin législateur très juste qui punit les coupables et assure aux vertus leur récompense ».

Aller à Jésus par l’Eglise.

Alors surgit la question : Mais quel est le moyen pour aller à Jésus-Christ ?

« Or, où est la voie qui nous donne accès auprès de Jésus-Christ ? Elle est sous nos yeux : c’est l’Eglise. Saint Jean Chrysostome nous le dit avec raison : « L’Eglise est ton espérance, l’Eglise est ton salut, l’Eglise est ton refuge » (21).

C’est pour cela que le Christ l’a établie, après l’avoir acquise au prix de son sang, pour cela qu’il lui a confié sa doctrine et les préceptes de sa loi, lui prodiguant en même temps les trésors de la grâce divine pour la sanctification et le salut des hommes ».

Ainsi donc, la paix se réalisera par l’extension de l’Eglise catholique. Il n’y a pas d’autre moyen, et c’est précisément pour cela que nous luttons : nous voulons garder l’Eglise telle qu’elle a toujours été pour donner Notre-Seigneur Jésus-Christ aux âmes.

Notre devoir est clair :

Alors vous comprenez notre devoir : Il convient de tout ramener à l’obéissance de l’Eglise : « Vous voyez donc, Vénérables Frères, quelle oeuvre nous est confiée à Nous et à vous. Il s’agit de ramener les sociétés humaines, égarées loin de la sagesse du Christ, à l’obéissance de l’Eglise ; l’Eglise, à son tour, les soumettra au Christ, et le Christ à Dieu. Que s’il Nous est donné, par la grâce divine, d’accomplir cette œuvre, Nous aurons la joie de voir l’iniquité faire place à la justice, et Nous serons heureux d’entendre « une grande voix disant du haut des Cieux : Maintenant, c’est le salut et la vertu, et le royaume de notre Dieu et la puissance de son Christ » (22).

Le combat chrétien.

Et si l’on veut obtenir cet heureux résultat, il ne va pas falloir craindre de combattre et de s’opposer à ce « nouvel humanisme » par lequel « l’homme s’est substitué à Dieu », et rappeler les vérités de l’Eglise sur le mariage, sur l’éducation, sur la propriété, sur le pouvoir public, sur la hiérarchie sociale.

« Toutefois, pour que le résultat réponde à Nos vœux, il faut, par tous les moyens et au prix de tous les efforts, déraciner entièrement cette monstrueuse et détestable iniquité propre au temps où nous vivons, et par laquelle l’homme se substitue à Dieu ; rétablir dans leur ancienne dignité les lois très saintes et les conseils de l’Evangile ; proclamer hautement les vérités enseignées par l’Eglise sur la sainteté du mariage, sur l’éducation de l’enfance, sur la possession et l’usage des biens temporels, sur les devoirs de ceux qui administrent la chose publique ; rétablir enfin le juste équilibre entre les diverses classes de la société selon les lois et les institutions chrétiennes.

Tels sont les principes que, pour obéir à la divine Volonté, Nous Nous proposons d’appliquer durant tout le cours de Notre Pontificat et avec toute l’énergie de Notre âme.

Votre rôle, à vous, Vénérables Frères, sera de Nous seconder par votre sainteté, votre science, votre expérience, et surtout votre zèle pour la gloire de Dieu, « ne visant à rien autre qu’à former en tous Jésus-Christ » (23).

Tel est le programme de saint Pie X : Tout instaurer dans le Christ, remettre Dieu dans la société par l’Eglise, remettre de l’ordre dans la société par les institutions chrétiennes que l’Eglise a toujours défendues et enseignées.

Former des prêtres

S’il en est ainsi, si telle est la « politique » qu’il faut mener, quel est le devoir qui incombe aux évêques ? Il est tout surnaturel : il faut former de saints prêtres.

« Quels moyens convient-il d’employer pour atteindre un but si élevé ? Il semble superflu de les indiquer, tant ils se présentent d’eux-mêmes à l’esprit. Que vos premiers soins soient de former le Christ dans ceux qui, par le devoir de leur vocation, sont destinés à le former dans les autres. Nous voulons parler des prêtres, Vénérables Frères. Car tous ceux qui sont honorés du sacerdoce doivent savoir qu’ils ont, parmi les peuples avec lesquels ils vivent, la même mission que Paul attestait avoir reçue quand il prononçait ces tendres paroles : « Mes petits enfants, que j’engendre de nouveau jusqu’à ce que le Christ se forme en vous » (24). Or, comment pourront-ils accomplir un tel devoir, s’ils ne sont d’abord eux-mêmes revêtus du Christ ? Et revêtus jusqu’à pouvoir dire avec l’Apôtre : « Je vis, non plus moi, mais le Christ vit en moi » (25). « Pour moi, le Christ est ma vie » (26). Aussi, quoique tous les fidèles doivent aspirer à « l’état d’homme parfait à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ » (27), cette obligation appartient principalement à celui qui exerce le ministère sacerdotal. Il est appelé pour cela un autre Christ ; non seulement parce qu’il participe au pouvoir de Jésus-Christ, mais parce qu’il doit imiter ses œuvres et, par là, reproduire en soi son image ».

Ainsi le premier devoir des évêques est de former de saints prêtres.

Voilà ce que fit Mgr Lefebvre dans la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X.

Il faut multiplier les séminaires. Il faut des prêtres. Mais de bons prêtres formés à la scolastique, à l’Ecriture Sainte, aux dogmes, à la morale, avec l’amour de l’Eglise, de la Tradition.

Former de saints prêtres.

« S’il en est ainsi, Vénérables Frères, combien grande ne doit pas être votre sollicitude pour former le clergé à la sainteté ! II n’est affaire qui ne doive céder le pas à celle-ci. Et la conséquence, c’est que le meilleur et le principal de votre zèle doit se porter sur vos Séminaires, pour y introduire un tel ordre et leur assurer un tel gouvernement, qu’on y voie fleurir, côte à côte l’intégrité de l’enseignement et la sainteté des mœurs. Faîtes du Séminaire les délices de votre cœur, et ne négligez rien de tout ce que le Concile de Trente a prescrit dans sa haute sagesse pour garantir la prospérité de cette institution. Quand le temps sera venu de promouvoir les jeunes candidats aux saints Ordres, ah ! N’oubliez pas ce qu’écrivait saint Paul à Timothée : « N’impose précipitamment les mains à personne » (28) ; vous persuadant bien que, le plus souvent, tels seront ceux que vous admettrez au sacerdoce, et tels seront aussi dans la suite les fidèles confiés à leur sollicitude. Ne regardez donc aucun intérêt particulier, de quelque nature qu’il soit ; mais ayez uniquement en vue Dieu, l’Eglise, le bonheur éternel des âmes, afin d’éviter, comme nous en avertit l’Apôtre, de participer aux péchés d’autrui » » (29).

Et pour former ce clergé à la sainteté, il n’est rien de plus important que de rappeler la nature même du sacerdoce et sa dignité.

De la dignité sacerdotale.

Il faut avoir une haute estime du prêtre.

Vous qui entrez au séminaire pour devenir un jour prêtre, il est de la plus haute importance que vous sachiez bien, comme le demande l’Eglise et, particulièrement, le catéchisme du Concile de Trente, « à quel genre de dignité » vous aspirez, à « quel genre de dignité » vous êtes appelés.

Quelle est donc la dignité sacerdotale ?

Et ceci en mode de commentaire de la pensée de saint Pie X.

Sur ce sujet nous ne pourrons trouver meilleur guide que le Catéchisme du Concile de Trente dans son exposé sur le sacrement de l’Ordre. On trouve cet exposé dans le chapitre 26 du catéchisme consacré au Sacrement de l’Ordre.

En premier lieu, nous dit le Catéchisme, « il faut enseigner aux Fidèles quelle est l’excellence et la dignité de ce Sacrement, considéré dans son degré le plus élevé, c’est-à-dire dans le Sacerdoce ».

Le Catéchisme considère le sacerdoce, dans sa fonction ou ses fonctions. Les prêtres sont « comme les interprètes et les ambassadeurs de Dieu, chargés d’enseigner en son nom la Loi divine et les règles de la bonne conduite ». Voilà une première considération. Il la résume en disant : « en un mot, les prêtres tiennent sur la terre la place de Dieu Lui-même » (cf. la notion d’ambassadeur, l’ambassade représente le président de la République, il agit en son nom et parle en son nom…).

On ne saurait imaginer « des fonctions plus nobles » que celles-là : tenir « sur la terre la place de Dieu même ».

Aussi, il n’est pas étonnant, poursuit le Catéchisme, que l’Ecriture leur donne « quelquefois et à juste titre, les noms d’anges et même de dieux, parce qu’ils exercent, en quelque sorte au milieu de nous, la Puissance même du Dieu immortel », comme l’ambassade la puissance de l’autorité suprême de son pays.

Mais le Catéchisme ne reste pas dans cette simple généralité. Tout de suite, il entre dans le concret et rappelle que la plus noble des fonctions, le plus grand des pouvoirs du prêtre est « de consacrer et d’offrir le Corps et le Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ », mais aussi « de remettre les péchés ». Tout cela, dit-il, « dépasse toutes nos conceptions humaines. On ne peut rien trouver de comparable sur la Terre ».

Ainsi vous le voyez, le catéchisme rappelle, en premier lieu, le pouvoir d’ordre sur le corps du Christ et le pouvoir de juridiction sur le Corps mystique du Christ, deux pouvoirs inhérents au sacerdoce catholique.

Ce pouvoir d’ordre, ce pouvoir de consécration, on sait, que le prêtre l’exerce in persona Christi, non en son nom propre, mais dans la personne du Christ. Il s’identifie au Christ. Il est « un autre Christ ». « Alter Christus ». Un autre Christ ! Le prêtre, dans ses fonctions, dans son pouvoir sacerdotal – qui l’ordonne au sacrifice sacramentel, à la Sainte Eucharistie –, est identifié au Christ. « Ceci est mon Corps, Ceci est mon sang ». Quelle dignité ! Digne, non point en sa propre personne qui reste en elle-même misérable, mais dignité de cette personne en raison de son pouvoir tout divin : sur le Corps du Christ.

Il ne faut jamais cesser de méditer cela… Chaque matin, chaque fois que l’on monte à l’autel. Comment ne pas trembler ! Comment ne pas être admiratif !

C’est quand même plus que de descendre du mont Sinaï avec seulement les tables de la Loi. Et déjà le peuple juif était dans la crainte, dans la stupéfaction… nous dit l’Ecriture Sainte. Mais avec le sacerdoce du Christ, avec le sacerdoce du Nouveau Testament, ce n’est pas la Loi que le prêtre porte, c’est la Sainte Eucharistie, l’auteur de la Loi, l’auteur de toutes lois, Dieu lui-même, le Sauveur. Le prêtre « actualise » pour cette génération le plan divin.

Vous garderez toujours cela dans votre cœur. Ainsi vous garderez toujours le sens de la dignité sacerdotale : le prêtre, un autre Christ, vérité qui se réalise essentiellement lors de la « réalisation » de la Sainte Eucharistie… Fonction particulièrement digne et première !

L’enseignement de Saint Pie X dans Haerent animo.

Mais plus encore et surtout, nous dit saint Pie X, cette sainteté nous est une obligation du fait que nous sommes ministres de l’autel : « Mais par-dessus tout, en tant que ses ministres dans l’offrande du Sacrifice par excellence, perpétuellement renouvelé pour le salut du monde, nous devons nous mettre dans le même état d’esprit que celui dans lequel, Hostie Immaculée, il s’est offert à Dieu sur l’autel de la Croix ». Là, il cite et saint Jean Chrysostome et saint Charles Borromée. Saint Charles Borromée : « Avec une grande justesse, saint Charles Borromée insistait sur ce point dans ses discours à son clergé : “ Si nous nous rappelions, nos très chers Frères, quelles grandes et saintes choses le Seigneur Dieu a déposées en nos mains, quelle force aurait cette considération pour nous porter à mener une vie digne d’hommes d’Église ! Qu’y a-t-il que le Seigneur n’ait mis dans ma main quand il y a déposé son Fils unique, co-éternel et égal à lui ? Il a mis en ma main tous ses trésors, ses sacrements et ses grâces ; il y a placé les âmes, qui sont ce qu’il a de plus cher, qu’il a préférées à lui-même dans son amour, qu’il a rachetées de son sang ; il a mis en ma main le ciel pour que je puisse l’ouvrir et le fermer aux autres… Comment donc pourrais-je être assez ingrat, après tant de faveurs et d’amour, pour pécher contre lui ? Pour lui manquer de respect ? Pour souiller un corps qui est le sien ? Pour déshonorer cette dignité, cette vie consacrée à son service ? » (Hom. Milan 1748, tom. V, p. 77. Orat. II in syn. Dioec. XI, a. 1584).

C’est cette troisième raison – ministres de l’autel – qui sera particulièrement développée par Mgr Lefebvre dans son enseignement auprès des prêtres de la FSSPX. Il voit une relation ontologique entre le sacerdoce et le Sacrifice du Christ, le Sacrifice de la Messe qui le prolonge, l’actualise. Et c’est de ce Sacrifice du Christ qu’il tirera toutes les vertus du prêtre, sa sainteté, sa dignité. Autre la raison de sainteté du prêtre. Autre la raison de sainteté du religieux. Le prêtre a pour raison de sa sainteté le Saint Sacrifice de la Messe. Le religieux, les vœux de religions : pauvreté, chasteté, obéissance. Non point que le prêtre ne soit pas tenu aux mêmes vertus. Bien sûr que si, mais le prêtre y est tenu en raison de la relation ontologique de son sacerdoce avec le sacrifice du Christ. Et c’est pourquoi le prêtre développera en son âme les vertus qu’il voit briller en le sacrifice du Christ qui sont, au dire du Catéchisme du Concile de Trente : « La passion met sous nos yeux les exemples les plus frappants de toutes les vertus : la patience, l’humilité, la charité admirable, la douceur, l’obéissance, un courage surhumain à souffrir pour la justice, non seulement des douleurs, mais la mort elle-même. Et nous pouvons dire en vérité, que notre Sauveur, dans le seul jour de sa Passion, voulut représenter en Lui toutes les vertus dont Il avait recommandé la pratique pendant le cours entier de sa prédication » (p 61).

Pie XII aussi, dans son Encyclique Mediator Dei, développera abondamment cette très belle idée.

A cette sainteté, l’Eglise ne cesse d’appeler ses « lévites » aux différentes étapes du sacerdoce, nous dit encore saint Pie X.

Ainsi, dans la cérémonie de la tonsure, l’Eglise leur rappelle le Psaume XV : « Le Seigneur est la part de mon héritage et de mon calice : c’est Vous Seigneur qui me rendrez mon héritage ».

Au sous-diaconat, l’Eglise tient ce noble langage : « Si jusqu’à présent vous avez été négligents en ce qui concerne l’Église, désormais vous devez être assidus ; si jusqu’à présent vous avez été somnolents, vous devez désormais être vigilants ; si jusqu’à présent vous avez été déshonnêtes, désormais vous devez être chastes… Songez au ministère qui vous est confié ! (Ibid., Monition aux ordinands) ”

« Pour ceux qui vont recevoir le diaconat, l’Église adresse à Dieu cette prière par la bouche de l’évêque : “ Qu’il y ait en eux abondance de toute sorte de vertus, une autorité modeste, une pudeur constante, la pureté de l’innocence et la fidélité à la discipline spirituelle. Que vos préceptes, Seigneur, resplendissent dans leurs mœurs, et que leur chasteté exemplaire porte le peuple à les imiter saintement ” (Pontifical Romain, Ordination des diacres. Préface avec imposition de la main).

Mais les avertissements qu’elle adresse à ceux qui vont recevoir le sacerdoce émeuvent encore plus profondément : « C’est avec une grande crainte qu’il faut s’élever à une si haute dignité, et l’on doit veiller à ce que ceux qui sont élus se recommandent par une sagesse céleste, des mœurs sans reproche et une continuelle observation de la justice… Que le parfum de votre vie soit un des attraits de l’Eglise de Dieu, en sorte que, par la prédication et l’exemple, vous construisiez la maison, c’est-à-dire la famille de Dieu ». Plus pressant que tous est le conseil très grave qu’elle ajoute : « Conformez votre vie aux mystères que vous célébrez » (Pontifical Romain, Ordination des prêtres. Monition aux ordinands ».

Oui ! La sainteté est requise à un tel ministère.

Du reste, il conclut sa pensée par cette belle phrase du Psaume 92 : « La sainteté convient à ta maison ».

Dignité du sacerdoce : le prêtre est « l’envoyé de Notre-Seigneur Jésus-Christ »

Le catéchisme ajoute encore une autre raison. Le prêtre est « l’envoyé de N.S.J.C. » avec les mêmes pouvoirs… de sorte que le Christ a pu dire à ses disciples : « Qui vous reçoit me reçoit ».

Voici comment le Catéchisme de Trente s’exprime sur cette idée : « Enfin, comme notre Sauveur a été envoyé par son Père, comme les Apôtres et les disciples à leur tour ont été envoyés par Jésus-Christ dans le monde entier ; ainsi tous les jours, les Prêtres sont envoyés avec les mêmes pouvoirs, pour travailler à la perfection des saints, à l’œuvre du Ministère, à l’édification du Corps de Notre-Seigneur » (Eph 4 12.) (Voilà une formulation parfaite du plan divin du salut voulu par Dieu).

C‘est ici encore une claire allusion au pouvoir de juridiction du prêtre sur le « Corps mystique du Christ qu’est l’Eglise.

Saint Alphonse de Liguori

Tout cet enseignement du Catéchisme du Concile de Trente a dû certainement inspirer, un siècle plus tard, saint Alphonse de Liguori dans son beau traité sur le sacerdoce. Il commence précisément par rappeler aux prêtres leur dignité, en des termes très enflammés, s’inspirant des Pères de l’Eglise et rappelant les nobles fonctions sacerdotales. Voici un résumé des premiers chapitres :

La Dignité du sacerdoce catholique (par saint Alphonse Marie de Liguori)

Saint Ignace, martyr, dit que le Sacerdoce est la plus grande de toutes les dignités créées. Saint Ephrem l’appelle une dignité infinie : « La dignité du Sacerdoce est un miracle merveilleux, grand, immense, infini ». Saint Chrysostome dit que, quoique le Sacerdoce soit exercé sur la Terre, il doit néanmoins être rangé parmi les choses célestes. Cassien disait que le prêtre est placé plus haut que toutes les puissances de la Terre et que toutes les hauteurs des Cieux, et qu’il n’est inférieur qu’à Dieu seul. Et Innocent III ajoute que le prêtre est « un médiateur entre Dieu et l’homme, inférieur à Dieu, mais plus grand que l’homme ». Saint Denis appelle le prêtre un homme divin, « qui dit prêtre, dit homme divin ». D’où le saint concluait que le Sacerdoce est une dignité divine. Aussi saint Ephrem croit que « le Sacerdoce excède toute pensée ». Et c’est assez de savoir que Jésus-Christ a dit que les prêtres doivent être traités comme Sa Personne elle-même : « Qui vos audit, me audit ; et qui vos spernit, me spernit » (Luc X, 16). Ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome : « Qui honore le prêtre, honore le Christ ; et qui offense le prêtre, offense le Christ ».

En second lieu, l’on doit apprécier la dignité des prêtres, par la grandeur des fonctions qu’ils exercent. Les prêtres sont les élus du Seigneur pour traiter sur la terre tout ce qui concerne ses affaires et ses intérêts divins : « Genus divinis ministeriis mancipatum ». Le ministère sacerdotal est appelé par saint Ambroise une profession divine. Le prêtre est le ministre que Dieu destine à le servir en qualité d’ambassadeur public de toute son Eglise, pour l’honorer et pour obtenir ses grâces pour tous les fidèles.

La dignité sacerdotale et la Sainte Messe.

L’Eglise entière ne peut pas honorer Dieu et en obtenir des grâces aussi bien que peut le faire un seul prêtre qui célèbre la messe ; car l’Eglise, sans les prêtres, ne pourrait honorer Dieu d’une manière plus grande qu’en lui sacrifiant la vie de tous les hommes ; mais la vie de tous les hommes, quel prix a-t-elle en comparaison du sacrifice de la vie de Jésus-Christ, qui est un sacrifice d’une valeur infinie ? Et que sont devant Dieu les hommes, sinon un peu de poussière (Is. XL, 15) ? Ils ne sont même rien : « Toutes les nations sont comme rien devant Lui » (Is. XL, 17). De sorte que le prêtre, en célébrant une messe, honore bien plus Dieu en lui sacrifiant Jésus-Christ, que si tous les hommes en mourant lui sacrifiaient leur vie. De plus, le prêtre, par l’oblation d’une seule messe, honore infiniment plus Dieu que ne l’ont honoré, et que ne l’honoreront tous les anges et les saints du ciel réunis à la Vierge, car ils ne peuvent pas lui rendre un culte infini, comme celui que lui rend un prêtre en offrant le Sacrifice de l’autel.

En célébrant la messe, le prêtre offre à Dieu de dignes actions de grâces pour toutes les faveurs qu’il a faites même aux bienheureux du paradis, actions de grâces que tous les bienheureux du paradis ne peuvent pas lui rendre dignement ; et c’est pour ce motif aussi que la dignité du prêtre est supérieure à toutes les dignités, même célestes. De plus, le prêtre est l’ambassadeur du monde entier auprès de Dieu, pour en obtenir les grâces pour toutes les créatures. Le prêtre « traite familièrement avec Dieu », dit saint Ephrem. Il n’y a pas de porte fermée pour les prêtres.

Jésus-Christ est mort pour créer un prêtre. Il n’était pas nécessaire, en effet, que notre Rédempteur mourût pour sauver le monde, c’était assez d’une goutte de sang, d’une larme, d’une prière pour obtenir le salut du monde entier, car il y aurait eu dans cette seule prière tant de mérite qu’elle aurait suffi pour sauver non seulement un monde, mais mille mondes ; mais la mort de Jésus-Christ a été nécessaire pour créer un prêtre, car où aurait-on trouvé la victime qu’offrent à Dieu les prêtres de la loi nouvelle ? Où aurait-on trouvé une victime assez sainte et immaculée pour rendre à Dieu un honneur digne de lui ? Oh ! Toutes les vies des hommes et des anges ne sont pas suffisantes pour rendre à Dieu la gloire que lui rend un prêtre en disant la messe ».

Prudence pour conférer le sacerdoce.

Alors la dignité du prêtre est telle que l’« on ne doit pas imposer témérairement, dit le Catéchisme du Concile de Trente, à personne le fardeau de fonctions si augustes. Ceux-là seuls doivent en être revêtus qui peuvent le soutenir par la sainteté de leur vie, par leur science, leur Foi et leur prudence. « Que nul ne vienne (donc) s’attribuer lui-même cet honneur s’il n’y est appelé de Dieu comme Aaron » (Hb 5 4), c’est-à-dire s’il n’y a été appelé par les Ministres légitimes de l’Eglise. Quant aux téméraires qui osent s’ingérer et s’introduire d’eux-mêmes dans ce ministère, il ne faut pas manquer de faire observer que Dieu les avait en vue, quand Il disait : [3] « Je n’envoyais point ces Prophètes, et ils couraient ». Il n’y a rien tout à la fois de plus pitoyable et de plus misérable que ces intrus, ni de plus funeste à l’Eglise » (Catéchisme du Concile de Trente, p. 304).

Vous voilà prévenus. Vous voilà avertis.

C’est noblement que vous devez chercher à devenir prêtre, que vous devez « entreprendre » cette course vers le Sacerdoce. Vous devez vous « proposer une bonne fin, dit le Catéchisme, puisque c’est de la bonté de la fin que dépend en grande partie la bonté des actes ».

Dès lors, « la première recommandation » que je vous fais, c’est que vous ayez « en vue rien qui soit indigne de si hautes fonctions ».

« Ce point demande à être traité avec soin ».

Vous seriez indignes si vous cherchiez le Sacerdoce « par la soif des honneurs et par l’ambition ».

Vous seriez indignes si vous n’embrassiez l’état ecclésiastique que pour vous procurer uniquement les nourritures terrestres et le seul gain que le sacerdoce procure.

« Il est bien vrai, comme l’enseigne l’Apôtre, d’après la loi naturelle et la Loi divine, que « celui qui sert à l’Autel, doit vivre de l’Autel » (1 Cor 9 13), cependant c’est un grand sacrilège d’approcher de l’Autel en vue du profit qui en résulte ».

Vous seriez indignes si vous recherchiez les Ordres que pour vous enrichir. « Ce sont ceux-là que notre Sauveur appelle des mercenaires, et dont le Prophète Ezéchiel disait : « Ils se paissent eux-mêmes, et non leurs brebis » (Ezech 34 1). Leur bassesse et leur avidité ont déshonoré l’état ecclésiastique aux yeux des Fidèles ».

Si telle était votre intention, sachez que vous ne tireriez « point d’autre fruit de votre Sacerdoce, que celui que recueillit Judas de son apostolat, c’est-à-dire votre perte éternelle.

Il n’y a donc, conclut le Catéchisme, « que ceux qui, étant légitimement appelés de Dieu, embrassent la carrière ecclésiastique dans le seul but de travailler à sa Gloire, il n’y a que ceux-là dont on peut affirmer qu’ils entrent vraiment par la porte dans l’Eglise (Jn 10 12).

Dignité sacerdotale et la puissance ecclésiastique.

C’est donc en étudiant la nature même du sacerdoce que le Catéchisme du Concile de Trente veut faire ressortir la dignité de ce sacrement. Il faut, dit-il développer aussi les explications qui « se rattachent à proprement parler à la nature même du Sacrement, afin que les fidèles qui désirent entrer dans l’état ecclésiastique, sachent bien à quel genre de dignité ils sont appelés et quelle est l’étendue de la puissance que Dieu a donnée à son Eglise et à ses Ministres » (p. 306).

Il développe cette idée dans le paragraphe 2 intitulé : « De la puissance ecclésiastique ».

C’est ce que fera également saint Alphonse de Liguori dans son Traité sur le Sacerdoce. Nous le verrons.

Tout d’abord l’enseignement du Catéchisme du Concile de Trente

« La puissance ecclésiastique est double, dit-il ; elle se partage :

1°) en pouvoir d’Ordre,
2°) en pouvoir de Juridiction.

« Le pouvoir d’Ordre a pour objet le Corps adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la Sainte Eucharistie ».

Vous noterez immédiatement la relation que le Catéchisme établit entre le Sacerdoce et l’Eucharistie. Le Sacerdoce est pour l’Eucharistie. Il a été institué pour l’Eucharistie : « Faites ceci en mémoire de moi ». Nous aurons l’occasion d’y revenir.

« Le pouvoir de Juridiction s’exerce tout entier sur son Corps mystique. C’est à lui qu’il appartient de gouverner le peuple chrétien, de le conduire et de le diriger dans la voie de la céleste et éternelle félicité.

Le pouvoir d’Ordre n’a pas seulement la vertu et la propriété de consacrer l’Eucharistie ; il prépare encore les cœurs à recevoir ce Sacrement, il les en rend dignes et, en général, il s’étend à tout ce qui peut avoir quelque rapport avec l’Eucharistie.

Cf. : les statuts de l’IBP, de la FSSPX.

Le pouvoir de Juridiction : « Nos Saints Livres parlent de ce pouvoir en beaucoup d’endroits. Mais nulle part, il n’est exprimé plus clairement, ni d’une manière plus expresse, que dans saint Matthieu et dans saint Jean [8]. « Comme mon Père m’a envoyé, dit Notre-Seigneur, ainsi je vous envoie : recevez le Saint-Esprit : les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez ». Ailleurs, il disait : [9] « En vérité, Je vous le dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel ; et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel ». Ces deux textes pourront jeter une lumière très grande sur la Vérité que nous exposons, si les Pasteurs ont soin de les expliquer d’après la doctrine et l’autorité des saints Pères.

– Combien une telle puissance ne l’emporte-t-elle pas sur celle qui fut accordée sous la loi de nature aux hommes chargés du soin des choses sacrées ! Car l’âge qui précéda la Loi écrite, eut, lui aussi, son sacerdoce et son pouvoir spirituel, puisqu’il est certain qu’il avait sa loi : loi et sacerdoce tellement inséparables, au témoignage de l’Apôtre, que le changement de l’une entraîne nécessairement le changement de l’autre. Guidés par un instinct, ou plutôt par une inspiration naturelle, les hommes de ce temps-là sentaient qu’ils devaient honorer Dieu et, par une conséquence nécessaire, ils durent, dans chaque pays, confier à quelques personnes choisies, le soin des choses saintes et du service divin : ce qui constitue par le fait une sorte de pouvoir spirituel.

– Chez les Juifs, on vit aussi un pouvoir sacerdotal, bien supérieur, il est vrai, à celui dont les Prêtres étaient revêtus sous la loi de nature, et cependant infiniment moins excellent que la puissance spirituelle de la Loi Evangélique ; puissance toute céleste, qui surpasse celle des Anges mêmes, qui d’ailleurs vient, non de Moïse, mais de Jésus-Christ, Prêtre selon l’ordre de Melchisédech, et non selon l’Ordre d’Aaron. Oui, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, possédant le pouvoir de conférer la Grâce et de remettre les péchés, a laissé à son Eglise ce même pouvoir, en le limitant il est vrai dans son exercice, et en l’attachant aux Sacrements ».

Voilà la raison de la dignité des ministres de Dieu : « C’est pour exercer ce pouvoir que des Ministres particuliers ont été institués et consacrés avec des Cérémonies solennelles. Cette Consécration a reçu le nom de sacrement de l’Ordre ou de Sainte Ordination ». Et c’est par cette consécration et les cérémonies qui l’entourent que l’Eglise veut ainsi « faire mieux apprécier la dignité et l’excellence des Ministres de Dieu », de l’ordre sacerdotal.

Voilà le développement qu’en fait saint Alphonse de Liguori. Il développe la même idée :

« La dignité du prêtre se mesure encore au pouvoir qu’il a sur le corps réel, et sur le corps mystique de Jésus-Christ.

Quant au corps réel, c’est un article de foi que, quand le prêtre prononce les paroles de la Consécration, le Verbe Incarné est obligé d’obéir, et de venir entre ses mains sous les espèces sacramentelles. On est étonné quand on lit que Dieu obéit à Josué : obediente Deo voci hominis, et qu’il fit arrêter le soleil à la voix de cet homme : « Soleil, ne te meus point contre Gabaon… Le soleil s’arrêta au milieu du ciel » (Josué X, 12-13). Mais l’on doit s’étonner bien davantage que Dieu, obéissant à quelques paroles du prêtre : « Ceci est mon corps », descende sur l’autel, ou partout ailleurs où le prêtre l’appelle, et toutes les fois qu’il l’appelle, vienne se mettre dans les mains du prêtre, quand bien même il serait son ennemi. Et depuis qu’il y est descendu, il y reste à la disposition du prêtre, qui peut le transporter d’un lieu à l’autre, soit qu’il le renferme dans le tabernacle, soit qu’il l’expose sur l’autel, ou le transporte hors de l’église. Il est en son pouvoir, s’il le veut, de s’en nourrir lui-même ou de le donner aux autres.

Quant au corps mystique de Jésus-Christ qui consiste dans tous les fidèles, le prêtre a le pouvoir des clefs, c’est-à-dire qu’il peut délivrer le pécheur de l’Enfer, et le rendre digne du Paradis, en le rendant, d’esclave du démon qu’il était, un véritable fils de Dieu ; et Dieu Lui-même s’est obligé de sanctionner le jugement du prêtre, et de pardonner, ou de ne pas pardonner, selon que le prêtre absout le pénitent, ou le condamne, pourvu cependant qu’il soit bien disposé. « Le pouvoir de juger donné au prêtre est si grand que le jugement céleste se règle sur son propre jugement ».

Dieu confirme la sentence que le prêtre prononce : « La sentence de Pierre précède la sentence du Rédempteur ; le Seigneur suit le serviteur, et tout ce que ce dernier juge ici-bas, le Seigneur l’approuve au ciel », dit saint Pierre Damien.

Si notre Rédempteur descendait dans une église, et qu’il se mît dans un confessionnal pour administrer le sacrement de Pénitence, et qu’un prêtre se trouvât placé dans un autre confessionnal, Jésus dirait : « Ego te absolvo », le prêtre dirait en même temps, « Ego te absolvo », et les pénitents seraient également absous par l’un et par l’autre. Quel honneur ne serait-ce pas pour un sujet, si un roi lui accordait le privilège de délivrer de prison qui bon lui semblerait ? Mais n’est-il pas bien plus grand le pouvoir étonnant que Dieu le Père a accordé à Jésus-Christ, et Jésus-Christ aux prêtres, de délivrer de l’enfer non seulement les corps, mais encore les âmes, dit saint Jean Chrysostome.

Ainsi donc la dignité sacerdotale est la plus noble des dignités de ce monde. Elle est supérieure à toutes les dignités des rois, des empereurs et des anges, affirme saint Bernard. Saint Ambroise dit que la dignité des prêtres diffère de celle des rois, comme l’or diffère du plomb (…). Saint François d’Assise disait : « Si je voyais un ange du ciel et un prêtre ensemble, je plierais d’abord le genou devant le prêtre, ensuite devant l’ange ».

Le pouvoir du prêtre est supérieur à celui de la Sainte Vierge, car si la Mère de Dieu peut prier pour une âme, et obtenir en priant ce qu’elle veut, elle ne peut cependant l’absoudre de la moindre des fautes. Innocent III dit : « Bien que la Sainte Vierge fût plus excellente que les Apôtres, ce n’est pas à elle mais à eux que le Seigneur a confié les clefs du Royaume des Cieux ». Saint Bernardin de Sienne s’écrie : « Vierge bénie, je vous prie de m’excuser : je ne parle pas contre vous en disant que le Sacerdoce est au-dessus de vous ». Et il en donne pour raison que Marie conçut Jésus-Christ une seule fois, mais que le prêtre, en consacrant, le conçoit autant de fois qu’il le veut, de manière que si la personne du Rédempteur n’eût pas encore été dans le monde, le prêtre en proférant les paroles de la Consécration, ferait naître cette grande personne de l’Homme-Dieu. « Ô vénérable dignité des prêtres, dans les mains desquels le Fils de Dieu s’incarne comme dans le sein de la Vierge ! » dit saint Augustin.

(Fin du résumé).

La dignité sacerdotale et les Ordres qui précédent le Sacerdoce.

Et le Catéchisme de Trente enseigne ensuite que c’est en raison de la dignité du sacerdoce que l’Eglise a établi en son sein une succession d’ordres, les sept Ordres, les Ordres mineurs et les Ordres majeurs. Il écrit : « L’exercice d’un sacerdoce si sublime étant une chose toute divine, il était de toute convenance, pour y attacher plus de dignité et lui attirer plus de vénération, qu’il y eût dans l’Eglise plusieurs sortes de Ministres de rangs différents, et destinés à assister les Prêtres, chacun selon ses fonctions propres. Voilà pourquoi ces fonctions sont distribuées de telle sorte que ceux qui ont reçu la tonsure cléricale, sont élevés ensuite aux Ordres supérieurs, en passant par les Ordres inférieurs. II faudra donc enseigner – et l’Eglise catholique l’a toujours fait – que ces Ordres sont au nombre de sept, désignés sous les noms de Portier, de Lecteur, d’Exorciste, d’Acolyte, de Sous-Diacre, de Diacre et de Prêtre. Et c’est avec une grande sagesse que ces Ordres ont été établis en pareil nombre ».

Tous « sont nécessaires pour célébrer le Saint Sacrifice de la Messe, et pour administrer la Sainte Eucharistie. Car c’est pour ces deux fins qu’ils ont été spécialement institués. Ces Ordres se divisent en majeurs, et en mineurs. Les Ordres majeurs, qu’on appelle aussi Ordres sacrés, sont la Prêtrise, le Diaconat et le Sous-diaconat. Les Ordres mineurs sont ceux d’Acolyte, d’Exorciste, de Lecteur et de Portier. Nous allons dire un mot de chacun d’eux, afin que les Pasteurs puissent les expliquer, surtout à ceux qui, selon eux, seraient appelés à les recevoir ».

Il suit alors, dans le catéchisme, tout un exposé sur les différents ordres, mineurs et majeurs. (cf. pp. 309-315).

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Sollicitude envers les jeunes prêtres

Il ne faut pas non plus négliger les jeunes prêtres qui sortent des séminaires.

D’ailleurs, que les nouveaux prêtres, qui sortent du Séminaire, n’échappent pas pour cela aux sollicitudes de votre zèle. Pressez-les, Nous vous le recommandons du plus profond de Notre âme, pressez-les souvent sur votre cœur, qui doit brûler d’un feu céleste ; réchauffez-les, enflammez-les, afin qu’ils n’aspirent plus qu’à Dieu et à la conquête des âmes. Quant à Nous, Vénérables Frères, Nous veillerons avec le plus grand soin à ce que les membres du clergé ne se laissent point surprendre aux manœuvres insidieuses d’une certaine science nouvelle qui se pare du masque de la vérité et où l’on ne respire pas le parfum de Jésus-Christ ; science menteuse qui, à la faveur d’arguments fallacieux et perfides, s’efforce de frayer le chemin aux erreurs du rationalisme ou du semi-rationalisme, et contre laquelle l’Apôtre avertissait déjà son cher Timothée de se prémunir lorsqu’il lui écrivait : « Garde le dépôt, évitant les nouveautés profanes dans le langage, aussi bien que les objections d’une science fausse, dont les partisans, avec toutes leurs promesses, ont défailli dans la foi » (30). Ce n’est pas à dire que Nous ne jugions ces jeunes prêtres dignes d’éloges, qui se consacrent à d’utiles études dans toutes les branches de la science, et se préparent ainsi à mieux défendre la vérité et à réfuter plus victorieusement les calomnies des ennemis de la foi. Nous ne pouvons néanmoins le dissimuler, et Nous le déclarons même très ouvertement, Nos préférences sont et seront toujours pour ceux qui, sans négliger les sciences ecclésiastiques et profanes, se vouent plus particulièrement au bien des âmes dans l’exercice des divers ministères qui siéent au prêtre animé de zèle pour l’honneur divin.

« C’est pour Notre cœur une grande tristesse et une continuelle douleur » (31) de constater qu’on peut appliquer à nos jours cette plainte de Jérémie : « Les enfants ont demandé du pain et il n’y avait personne pour le leur rompre » (32). Il n’en manque pas, en effet, dans le clergé, qui, cédant à des goûts personnels, dépensent leur activité en des choses d’une utilité plus apparente que réelle ; tandis que moins nombreux peut-être sont ceux qui, à l’exemple du Christ, prennent pour eux-mêmes les paroles du Prophète : « L’esprit du Seigneur m’a donné l’onction, il m’a envoyé évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance, et la lumière aux aveugles » (33). Et pourtant, il n’échappe à personne, puisque l’homme a pour guide la raison et la liberté, que le principal moyen de rendre à Dieu son empire sur les âmes, c’est l’enseignement religieux.

Enseigner le catéchisme

Combien sont hostiles à Jésus-Christ, prennent en horreur l’Eglise et l’Evangile, bien plus par ignorance que par malice, et dont on pourrait dire : « Ils blasphèment tout ce qu’ils ignorent ! » (34). Etat d’âme que l’on constate non seulement dans le peuple et au sein des classes les plus humbles que leur condition même rend plus accessibles à l’erreur, mais jusque dans les classes élevées et chez ceux-là mêmes qui possèdent, par ailleurs, une instruction peu commune. De là, en beaucoup, le dépérissement de la foi ; car il ne faut pas admettre que ce soient les progrès de la science qui l’étouffent ; c’est bien plutôt l’ignorance ; tellement que là où l’ignorance est plus grande, là aussi l’incrédulité fait de plus grands ravages. C’est pour cela que le Christ a donné aux apôtres ce précepte : « Allez et enseignez toutes les nations » (35).

Une charité patiente.

« Mais pour que ce zèle à enseigner produise les fruits qu’on en espère et serve à former en tous le Christ, rien n’est plus efficace que la charité ».

C’est un conseil des plus importants. Faire quelques considérations sur le « zèle amer ». Cherchons à guérir plus qu’à condamner ou morigéner.

« Gravons cela fortement dans notre mémoire, ô Vénérables Frères, « car le Seigneur n’est pas dans la commotion » (36). En vain espérerait-on attirer les âmes à Dieu par un zèle empreint d’amertume ; reprocher durement les erreurs et reprendre les vices avec âpreté cause très souvent plus de dommage que de profit. Il est vrai que l’Apôtre, exhortant Timothée, lui disait : « Accuse, supplie, reprends, mais il ajoutait : en toute patience » (37). Rien de plus conforme aux exemples que Jésus-Christ nous a laissés.

C’est Lui qui nous adresse cette invitation : « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui gémissez sous le fardeau, et je vous soulagerai » (38). Et, dans sa pensée, ces infirmes et ces opprimés n’étaient autres que les esclaves de l’erreur et du péché. Quelle mansuétude, en effet, dans ce divin Maître ! Quelle tendresse, quelle compassion envers tous les malheureux ! Son divin Cœur nous est admirablement dépeint par Isaïe dans ces termes : « Je poserai sur lui mon esprit, il ne contestera point et n’élèvera point la voix : jamais il n’achèvera le roseau demi-brisé et n’éteindra la mèche encore fumante » (39).

Cette charité patiente et bénigne (40) devra aller au-devant de ceux-là mêmes qui sont nos adversaires et nos persécuteurs. « Ils nous maudissent », ainsi le proclamait saint Paul, « et nous bénissons ; ils nous persécutent, et nous supportons ; ils nous blasphèment, et nous prions » (41). Peut-être, après tout, se montrent-ils pires qu’ils ne sont. Le contact avec les autres, les préjugés, l’influence des doctrines et des exemples, enfin le respect humain, conseiller funeste, les ont engagés dans le parti de l’impiété ; mais au fond leur volonté n’est pas aussi dépravée qu’ils se plaisent à le faire croire ».

Voilà un rapide rappel des vertus sacerdotales qu’il faut former dans les jeunes lévites : charité, patience, mansuétude, compassion, bénignité. Voir les vertus sacerdotales dans le livre du Père Spicq : « La spiritualité sacerdotale ».

Se garder des conclusions hâtives.

« Pourquoi n’espérerions-nous pas que la flamme de la Charité dissipe enfin les ténèbres de leur âme et y fasse régner, avec la lumière, la paix de Dieu ? Plus d’une fois, le fruit de notre travail se fera peut-être attendre ; mais la charité ne se lasse pas, persuadée que Dieu mesure ses récompenses non pas aux résultats mais à la bonne volonté ».

De l’action catholique.

Si le premier moyen « de la rénovation des peuples par le Christ » est le clergé saint et studieux, le deuxième moyen, ce sont les fidèles « qui doivent se dévouer aux intérêts de Dieu et des âmes » sous la direction de la hiérarchie. C’est donc l’action catholique.

« Cependant, Vénérables Frères, ce n’est nullement Notre pensée que, dans cette œuvre si ardue de la rénovation des peuples par le Christ, vous restiez, vous et votre clergé, sans auxiliaires. Nous savons que Dieu a recommandé à chacun le soin de son prochain (42). Ce ne sont donc pas seulement les hommes revêtus du sacerdoce, mais tous les fidèles sans exception qui doivent se dévouer aux intérêts de Dieu et des âmes : non pas, certes, chacun au gré de ses vues et de ses tendances, mais toujours sous la direction et selon la volonté des évêques, car le droit de commander, d’enseigner, de diriger n’appartient dans l’Eglise à personne autre qu’à vous, « établis par l’Esprit-Saint pour régir l’Eglise de Dieu » » (43).

Pour bien connaître les idées de saint Pie X sur l’action catholique, il faut se rapporter à l’allocution qu’il a prononcée le 25 septembre 1904. Il demande que trois principes soient appliqués à cette action catholique : la piété, l’étude et l’action.

En premier lieu, la piété, d’abord prier, demander la grâce du Bon Dieu ! Ensuite, étudier l’enseignement de l’Eglise ; enfin, agir conformément aux principes d’une action vraiment catholique. L’action pour saint Pie X est la chose primordiale :

« L’action, voilà ce que réclament les temps présents ; mais une action qui se porte sans réserve à l’observation intégrale et scrupuleuse des lois divines et des prescriptions de l’Eglise, à la profession ouverte et hardie de la religion, à l’exercice de la charité sous toutes ses formes, sans nul retour sur soi ni sur ses avantages terrestres. D’éclatants exemples de ce genre donnés par tant de soldats du Christ auront plus tôt fait d’ébranler et d’entraîner les âmes, que la multiplicité des paroles et la subtilité des discussions ; et l’on verra sans doute des multitudes d’hommes foulant aux pieds le respect humain, se dégageant de tout préjugé et de toute hésitation, adhérer au Christ, et promouvoir à leur tour sa connaissance et son amour, gage de vraie et solide félicité ».

Le résultat.

« Certes, le jour où, dans chaque cité, dans chaque bourgade, la loi du Seigneur sera soigneusement gardée, les choses saintes entourées de respect, les sacrements fréquentés, en un mot, tout ce qui constitue la vie chrétienne remise en honneur, il ne manquera plus rien, Vénérables Frères, pour que Nous contemplions la restauration de toutes les choses dans le Christ. Et que l’on ne crie pas que tout cela se rapporte seulement à l’acquisition des biens éternels ; les intérêts temporels et la prospérité publique s’en ressentiront aussi très heureusement.

Car, ces résultats une fois obtenus, les nobles et les riches sauront être justes et charitables à l’égard des petits, et ceux-ci supporteront dans la paix et la patience les privations de leur condition peu fortunée ; les citoyens obéiront non plus à l’arbitraire, mais aux lois ; tous regarderont comme un devoir le respect et l’amour envers ceux qui gouvernent, et dont « le pouvoir ne vient que de Dieu ».

Il y a plus. Dès lors, il sera manifeste à tous que l’Eglise, telle qu’elle fut instituée par Jésus-Christ, doit jouir d’une pleine et entière liberté et n’être soumise à aucune domination humaine, et que Nous-même, en revendiquant cette liberté, non seulement Nous sauvegardons les droits sacrés de la religion, mais Nous pourvoyons aussi au bien commun et à la sécurité des peuples : « la piété est utile à tout » (45), et là où elle règne « le peuple est vraiment assis dans la plénitude de la paix » (46).

Saint Pie X, avant d’achever, exprime un vœu :

« Que Dieu, « riche en miséricorde » (47), hâte dans sa bonté cette rénovation du genre humain en Jésus-Christ, puisque ce n’est l’œuvre « ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais du Dieu des miséricordes » (48). Et nous tous, Vénérables Frères, demandons-Lui cette grâce « en esprit d’humilité » (49) par une prière instante et continuelle, appuyée sur les mérites de Jésus-Christ ».

Il se tourne enfin vers Notre-Dame et saint Joseph, saint Pierre et saint Paul :

Recourons aussi à l’intercession très puissante de la divine Mère. Et pour l’obtenir plus largement, prenant occasion de ce jour où Nous vous adressons ces Lettres, et qui a été institué pour solenniser le Saint Rosaire, Nous confirmons toutes les ordonnances par lesquelles Notre prédécesseur a consacré le mois d’octobre à l’auguste Vierge et prescrit dans toutes les églises la récitation publique du Rosaire. Nous vous exhortons, en outre, à prendre aussi pour intercesseurs le très pur Époux de Marie, patron de l’Eglise catholique, et les princes des apôtres saint Pierre et saint Paul.

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NB
A- analyse du livre de Dellinger : « Notre dyssociété, fille de Mai 68 », analyse paru dans Item du 21 novembre 2004, n° 18

Je termine de lire – ce n’est pas le moindre des avantages de ma situation actuelle de pouvoir lire – oui ! je termine le livre passionnant de Georges Dillinger sur « Mai 68 ou la mauvaise graine ».(distribution : Georges Dillinger, 10 Bd Diderot. 75012 Paris) Il appelle cet événement « révolutionnaire » : « l’embrasement libertaire » de notre société politique . Il relit – ce qu’il nomme avec Marcel de Corte, notre « dyssociété actuelle » – aux événements de mai 68.
Ces quelques mots, à eux seuls, peuvent laisser entendre la richesse du livre et son intérêt.

En quatre parties bien équilibrées, l’auteur brosse l’histoire de Mai 68, sa philosophie , ses conséquences politiques et sociales.

A -Première partie.

Il nous montre d’abord le « terreau » qui va préparer et expliquer Mai 68. C’est la première partie qu’il intitule : « le terreau : un terrain propice à un embrasement libertaire ». Là, en six chapitres, il va nous faire comprendre « les facteurs environnementaux qui ont favorisés les fermentations destructrices à un point jusqu’alors jamais atteints » (p12). Celles-ci ont été d’ordre spirituel, sociologique et politique. Il explique l’influence de la guerre d’Algérie qui se termine et du communisme asiatique(ch. 5). Il parle « d’une certaine nomenklatura juive »(ch.3), de l’influence du catholicisme progressiste (ch. 2 et 4). Il décrit la situation des parties politiques à la veille de Mai 68.(ch. 6). Mais j’ai retenu surtout son premier chapitre très spirituel sur la perte du sacré. C’est une de ses idées fortes.

a- La perte du sacré

Je retiens cette phrase : « D’autres forces ont convergé pour éradiquer le sacré, mettre à mal l’esprit de sacrifice, attaquer la religion ou la pervertir de l’intérieur ; force dont la franc-maçonnerie est une des plus actives et des plus redoutables. De nombreux auteurs en ont parlé. Mais il est vrai que le développement de la science et de la technique, à lui seul, rend compte d’une maladie profonde de toute forme de transcendance dans notre société moderne. Et sous l’effet de ce recul du sacré, tous les commandements, tous les préceptes, tous les tabous, toutes les règles qui s’imposaient auparavant se sont trouvés coupés de la force issue de la transcendance, se sont trouvés coupés de leurs racines, de leur légitimité. Tout cet héritage qui faisait l’armature même de notre société pouvait dès lors être remis en question par quiconque ». (p. 15)

J’aime cette analyse qui montre à contrario combien est précieux le rôle de l’Eglise dans la vie sociale et politique. Elle montre également le langage que ses prêtres doivent tenir : un langage d’abord et avant tout religieux et nullement socio-politique. Il ne peut y avoir de vraies valeurs morales vécues sans le respect préalable du sacré. Notre auteur le dit avec un aplomb qui fait plaisir à lire : « En vérité, dès lors que le sacré et la religion étaient mis à mal, l’ordre moral perdait ses supports essentiels. Dans ces conditions, ils devenaient à la fois difficiles à supporter et infiniment vulnérables. C’est la situation critique dont Mai 68 allait largement profiter » (p. 18)

Ou d’une manière encore plus nette et vraiment étonnante : « Toujours est-il que cette église occupée, ramollie, clairsemée, à la foi calcinée, n’assure plus en rien le rôle essentiel de ciment social. Recroquevillée au rang subalterne d’un des protagonistes du combat et du débat socio-politique, elle tente de compenser son extrême faiblesse vis-à-vis des autres protagonistes (syndicats, partis politiques…) par une radicalisation de plus en plus irréaliste et de plus en plus intolérable de nombre de ses positions anti-morales, antipatriotiques, bref antisociales. Et comment sans aucune incitation surnaturelle, sans aucun support transcendant, se seraient conservés dans notre société contemporaine l’esprit de sacrifice et toutes les vertus qu’il animait et vivifiait ? » (p. 17)
Ou encore :« En fait, si l’Eglise ne défendait pas mieux la civilisation occidentale et – pour commencer – ne se défendait pas mieux -, quand encore les clercs ne faisaient pas chorus avec les manifestants, c’est que trop de ces clercs avaient eux-mêmes perdu la foi, en tout cas la foi ardente qui, pendant près de deux millénaires, avait vivifié cette institution sacrée, en même temps que la société à laquelle elle donnait une âme. Dès lors, sans cette indispensable transcendance, sans le caractère sacré des commandements et des préceptes évangéliques, comment les contraintes morales auraient-elles pu continuer à être imposées et justifiées, en permettant aux hommes de s’y soumettre tant bien que mal et de les supporter ? » (p. 29)

J’aime, vous dis-je ce langage clair, net et viril. Ces caractéristiques ne sont pas les moindres qualités du style de Georges Dillinger que je ne connais pas sinon par téléphone. Il doit avoir même caractère. On est « son » style. On est à son image.

Son chapitre sur l’aspect « sociologique » du phénomène de Mai 68 n’est pas, non plus, sans intérêt. Il vaut même le détour. Ses considérations sur la « faillite des idéologies et des utopies », sur « la société marchande », sur la « société conçue comme oppressive », sur les « hippies et les beatniks », sur l’influence de la « TV » sont vraiment « mordantes »…Le lecteur ne s’ennuie pas tout au long de ses pages. Je vous assure.

La conclusion de cette première partie, vraiment, peut-être retenue.

b- La vraie « nature » de Mai 68

Elle nous donne la véritable nature de Mai 68 : « Si en 1968 la révolution a semblé viser de Gaulle (« la chienlit, c’est lui ») et son gouvernement, en fait, le grand ennemi, objet de toutes les haines était l’ordre moral et lui seul » (p. 90).

Voilà ce que notre auteur démontre fort bien dans cette première partie. C’est pourquoi il insiste tant – il le démontrera surtout dans sa quatrième partie – sur l’idée que le siècle que nous vivons…est le triste héritage de cette révolution de Mai 68. On comprend très bien mon sous-titre : « notre dyssociété est fille de Mai 68 ». Il est, du reste, de l’auteur lui-même.

D’où l’intérêt de ce regard sur Mai 68. Ne serait-ce que pour mieux « comprendre » ce siècle commençant et pour mieux lui « parler ». Ne perdons jamais notre but « missionnaire ». Ces phénomènes sociaux – nouveaux et étonnants, avouez-le ! – de « Pacs », de « mariage homosexuelle »…de drogue…de destruction de la famille, d’union libre, d’avortement…de « gay pride »…trouvent leur racine dans la destruction de l’ordre moral, destruction acquise, du moins, déjà dans les esprits en Mai 68.

B – La deuxième partie est plus historique.

Elle est consacrée au déroulement historique de cette révolution de la « jeunesse estudiantine».

La génération « actuelle », qui n’a pas connu cette « histoire », trouvera là un bon exposé. La violence, la destruction de l’ordre, la haine contre la police, le rôle des leaders « juifs », la destruction, la haine de toute autorité, de tout pouvoir politique mais aussi familiale sont bien rendus. L’attitude du partie communiste aussi. L’impuissance du général de Gaulle et de son gouvernement, sa « panique », son découragement, son entretien avec le général Massu…C’est le fameux chapitre 11 intitulé « la zizanie »… Tout cela se lit très vite, très bien , sans ennui. Un vrai « roman ». Le lecteur, il est vrai, n’en sortira pas « gaulliste ».

Mais au delà de l’aspect purement historique, ce qui est intéressant aussi c’est la démonstration, de nouveau, fort bien faite, de la nature même de cette subversion. C’est cela surtout qui est important. Il ne s’agissait nullement de renverser le pouvoir politique. Il en donne de nombreuses preuves. Il y en a une particulièrement éclairante, c’est lors de la manifestation du 22 mai. Nous sommes à la page 123 du livre : « Un fait particulièrement révélateur de l’état d’esprit des dirigeants gauchistes a eu lieu pendant ces manifestations du 22 mai. Un nombre important de manifestants, bien structuré, ont pensé que, tant qu’à faire la guerre aux services d’ordre, autant être convenablement armés. Dans ce but, ils sont tentés de fracturer le rideau qui protégeait une armurerie. Or ce ne sont pas les forces de police, bien incapables d’intervenir dans cette armée humaine, qui les ont empêchés. Ce sont deux à trois cents hommes de Krivine, bien structurés. Il est intéressant de citer les paroles de celui-ci, telles que les a restituées l’émission de France-Culture. « On a mis notre service d’ordre à coup de matraques pour empêcher des gens de piquer les armes, parce qu’on avait la compréhension du mouvement et l’on savait jusqu’où on pouvait aller…On sentait bien que ce n’était pas une révolution ? On ne pouvait pas faire n’importe quoi…En fonction des conditions qui existaient à l’époque, l’idée d’une lutte armée n’existait pas à l’époque. Et Krivine d’ajouter : « c’est aussi pourquoi, tout au long du mois de mai, ils (les soixante-huitards) se sont refusés à occuper des bâtiments officiels comme les ministères pour ne rien dire de Matignon ou de l’Elysée, ou les commissariats ». Il précise enfin qu’ils ont voulu éviter toutes les actions qui auraient pu contraindre les forces de l’ordre à faire usage des armes ».(p.123).

Notre auteur, au cours de son récit historique, en donne d’autres preuves.

Il semble certain que l’on puisse conclure : « Les leaders gauchistes n’ont jamais pensé à eux seuls tenter la moindre conquête politique. Leur objectif était ailleurs et ils l’ont atteint ». (p. 111)

Il est donc acquis que Mai 68 n’est pas une révolution politique, pour renverser un pouvoir, le pouvoir du Général de Gaulle. Non ! Ce mouvement est d’une autre nature. De quelle nature ? Il s’agit d’un « complot intellectuel ». Georges Dillijnger l’écrit nettement : « S’il y a bien eu complot, il ne s’agit que d’un complot intellectuel ». Et il ajoute très justement : « Mais ce n’est pas le type le moins dangereux ». (p. 97).

a-le rejet de la hiérarchie

Il essaye d’en préciser le contours. Il insiste sur le rejet de la hiérarchie qui l’anime :

« Fondamentalement, cette contestation universitaire est un refus et un rejet de la hiérarchie, récusant aussi bien les principes de l’autorité que le personnel enseignant et administratif qui détient celle-ci. A ce titre, l’état d’esprit qui sous-tend la révolte étudiante contient en germe le rejet de toute hiérarchie et autorité sociale. Le rejet qui a été le concept clé de la chienlit soixante-huitarde allait affecter tous les niveau de la société, depuis la famille jusqu’à la patrie » (p. 100).

b-« libération sexuelle

Il insiste aussi sur la « libération sexuelle ». Voilà une autre composante, dit-il, de ce programme « subversif ».

A la page 101 il écrit : « De même que la contestation universitaire n’était que le germe de la contestation de toute autorité, la revendication de la libération sexuelle – choisie dans la mesure où la pulsion sexuelle est une des plus fortes qui se manifeste chez l’homme – impliquait la soif de détruire toute morale, d’éradiquer tous les tabous, d’abolir tous les principes, de ruiner toutes les contraintes, bref, tout ce que l’on a constaté en Mai 68…et depuis ».
Ce « depuis » en dit long dans la pensée de l’auteur – C’est une de ses pensées fortes : la situation actuelle de notre société sur la licence des mœurs trouve sa source dans cette libération sexuelle de Mai 68. Il l’affirme. Il le démontre.

c- la passivité des forces de l’ordre

Il insistera, également, dans son récit historique, sur la passivité des forces de l’ordre. Faut-il conclure à la « concertation » ? à la « connivence » de l’autorité politique ? Il écrit :

« l’harmonisation des tactiques entre d’une part Grimauid (et au dessus de lui Pompidou puis de Gaulle lui-même) et d’autres part les leaders de la subversion étaient donc aussi parfaite que si elle avait été arrêtée dans une concertation impliquant une complicité absolue. Sous réserve d’éviter le premier coup de feu ou de ne pas occuper les bâtiments officiels où se terraient des autorités de papier mâché, les casseurs pouvaient tout faire : saccager la voirie, brûler les voitures, piller les magasins, blesser parfois grièvement des centaines de policiers, déclencher une grève générale paralysant la France et lui coûtant des milliards sans que les forces de l’ordre n’interviennent avec la sévérité qui s’imposait. Jamais dans notre histoire un gouvernement n’a été aussi passif face à tant d’exactions et alors qu’il disposait de forces loyales considérables et du soutien d’une majorité de la population. D’un autre côté, Krivine et ses complices, au milieu des pires débordements de leurs troupes, savaient s’arrêter avec la plus extrême rigueur, exactement à la limite qui aurait acculé inévitablement les forces de police au rétablissement de l’ordre ».(p.123) Pour conclure d’un mot qui fait froid au corps : « Que de connivence entre des forces officiellement et apparemment ennemis ». (p. 124)

C – la troisième partie.

C’est sur ce constat que s’ouvre la troisième partie du livre intitulée : « Un Mai 68 aux multiples facettes ». Là, notre auteur, dans un tout premier chapitre va donner la parole à des représentants de la « Nouvelle Droite ». Comment ont-ils jugé cet événement ? On est surpris de la légèreté des jugements ! Jugements très superficiels ! On est intéressé par le jugement d’Alain de Benoist. Beaucoup d’entre eux n’en restent qu’à l’éphémère, qu’à l’extérieur. Ils relèvent, dans le mouvement de Mai 68, la « débauche », la « joie et la solidarité fraternelle et collective », « la formidable expérience collective de volontarisme de rupture avec le quotidien, d’abolir le temps, les obligations » (p. 148), toute expérience merveilleuse. Mais ils ne relèveront pas « l’irréalisme complet », « l’utopie la plus débridée », « la fantaisie la plus échevelée ». Et vouloir voir « l’ébauche de nouvelles relations sociales, de nouveaux programmes de société dépasse et de beaucoup la jobardise commune » (p. 149). C’est le chapitre 12.
Certains insisteront sur une autre idée : celle d’une « volonté de rupture avec la société marchande ». C’est le chapitre 13. Certains s’arrêteront à l’idée que Mai 68 fut une simple « révolution étudiante » qui fut peu appréciée par les ouvriers de Boulogne-Billancourt. L’auteur écrit sur ce sujet : « Les ouvriers de Boulogne-Billancourt n’ont réservé qu’une fin de non-recevoir au cortège de ces jeunes braillards malgré le slogan « Ouvriers, étudiants, même combat ». Ecœurés par ces jeunes privilégiés qui cassaient et brûlaient ce qu’ils n’étaient pas capables de fabriquer, ces ouvriers ne se faisaient aucune illusion sur les potentialités du mouvement estudiantin de Mai 68 » (p. 162)

Dans son chapitre 15, notre auteur revient sur le problème de la finalité politique de mai 68. Mais c’est pour confirmer son jugement. Jamais ne fut constatée la volonté du renversement du régime gaulliste. Certes le pouvoir fut tenu en échec. Et comment ! Certes Lénine, Trotski furent invoqués, leurs portraits brandis au milieu des défilés. Mais « la seule motivation qui tenait aux tripes la plupart de ces soixante-huitards était la soif de détruire cette « société oppressive », locution qui revient comme un leitmotiv…Les jeunes cependant avaient un vernis politique : on a pu s’étonner de voir des étudiants et même des lycéens brandir des portraits de Lénine et de Trotski, dont les programmes, les objectifs et les réalisations n’avaient pas le moindre rapport direct avec la situation de la France en 1968. C’est là le fruit de l’intoxication marxiste, méthodiquement développée par les médias et plus encore par les enseignants, chez lesquels la mythologie des révolutions – depuis la Révolution française – a valeur de credo. Mais, après les désenchantements consécutifs au rapport Khrouchtchev, après les normalisations successives et l’écrasement militaire des pays de l’Est, il devenait difficile d’avaler tout le credo marxiste-léniniste ; on gardait la soif de détruire habitant tous les révolutionnaires ; mais on ne croyait plus à l’utopie d’une construction qui suivrait » (p. 167) Par contre – et c’est là l’idée essentielle que cherche à démontrer Georges Dillinger : avec Mai 68 « un phénomène considérable avait surgi avec la contestation sociale : la remise en question de l’ordre moral qui structure la société »(p. 174)

Voilà ce que notre auteur va démontrer dans le magnifique chapitre 16 – chapitre charnière du livre –. Il faudrait le citer et le lire en entier. Il y a là 10 pages qui font vibrer. Il a pour titre : « la sape des piliers de la société au profit de l’individu roi ». Il va dénoncer « cette œuvre quasiment satanique de dynamitage de la société » (p. 180) qui s’est inspirée « de l’idéologie partagée depuis quelques années par les groupes hippies. Il écrit tout au début de son chapitre son idée fondamentale : « Le mouvement de Mai 68 a été l’explosion à l’échelle de nations entières de l’idéologie partagée depuis quelques années par les groupes hippies. Ce mouvement s’est attaqué à certains piliers de la société humaine qui soutenaient la civilisation occidentale en générale et française en particulier : le sacré, la charité, la morale, le civisme, la culture… »(p. 179)

Voilà sa thèse clairement affirmée: « Dans les révolutions politiques du XXe siècle, les acteurs cherchaient à arracher les populations au joug de l’impérialisme et de l’exploitation capitalistes. La révolution de 68 avait un objectif infiniment plus radical et global : elle était la négation de toute autorité, de toute hiérarchie, de tout ordre, de toute contrainte, de tout tabou. On s’en est pris à toutes les formes de pouvoir ». (p. 179).

Mais attention, n’oubliions jamais ce caractère« avec une violence destructrice extrême ». Mai 68 ne fut pas un jeu de fillettes. Ceux qui ne l’ont pas vu, ne peuvent se l’imaginer. Il faut pourtant qu’ils le sachent et s’en souviennent. Georges Dillinger y insiste a juste titre. Il écrit : « Au chapitre du civisme encore, je dois revenir sur les comportements des soixantes-huitards à l’égard des forces de maintien de l’ordre. Au delà de la stupidité, de la monstruosité de slogans tels que « C.R.S.= S.S. », il y a eu pendant près d’un mois ces affrontements toujours suscités par les émeutiers d’une violence inouïe. On ne saurait imaginer pire incitation à la haine meurtrière à l’égard de compatriotes, une telle rage de faire couler le sang, de déchaîner le mal à l’encontre de leurs prochains qui ne faisaient que leur devoir et qui, comme l’a remarqué justement Pasolini en Italie, étaient en général plus prolétaires et plus fils de pauvres que ces petits salopards de fils de bourgeois qui leur assénaient billes de fonte et pavés avant d’aller retrouver, leurs forfaits accomplis, la quiétude l’home paternel. Ces attitudes induites par des meneurs pervers dénotent chez ceux-ci à la fois la haine de l’homme, la haine de l’ordre et, par dessus tout la haine de la France ». (p. 180)

Et notre auteur passe en revue les différents piliers de la société qui furent rejetés, attaqués.

a- le rejet de toute tradition

Il commence d’abord par citer : « le rejet de toute tradition ». et plus particulièrement par le rejet de la culture et du travail. Ce rejet de toute tradition, de la culture transmise, du travail aimé a été « développé à titre expérimental chez les hippies ». Il se trouve, aujourd’hui , dans tout le système scolaire. Là on fait « l’apologie systématique » et l’on voit « le triomphe de la subjectivité, de la spontanéité, de la créativité et de la liberté individuelle, toutes valeurs( ?) nouvelles substituées à l’enseignement de l’instituteur ou du professeur à l’élève, du maître au disciple. Laisser s’écouler sa créativité devenait plus important que le travail visant au progrès et au développement d’une tradition toujours respectée et toujours source de formation ».

Tel est l’esprit actuel qui domine toute pédagogie dans notre enseignement et public et privé et religieux. Et bien cet esprit, cause du délabrement profond de notre enseignement public… « est dû en grande partie aux métastases de plus en plus totales de l’esprit de 68. Le refus de toute autorité – celle de la discipline, celle des connaissances, celle des vertus -, la perte du goût de l’effort, l’horreur de l’émulation, un égalitarisme avilissant et ramenant tout le monde au plus bas niveau, tels ont été les chevaux de bataille » de Mai 68. Tout cela enfonce notre jeunesse dans une misère poignante ». (p. 182)

b- rejet de la famille

L’esprit soixante-huitard : c’est le refus de la famille. Plus encore l’ennemi par excellence c’est la famille. Ce qui donne lieu a un magnifique passage que je ne résiste pas à vous faire lire : « Dans cette entreprise de destruction radicale de la société, la famille – la famille dite patriarcale – devait être l’ennemi par excellence. La famille traditionnelle est le fondement de la société, l’autorité et l’ordre y sont indissociablement unis à l’affection et à l’amour. C’est la famille qui fait d’un nouveau-né, vagissant et ne possédant rien si ce ne sont ses virtualités, l’ébauche d’une personne humaine dont l’éducation sera complétée – mais seulement complétée – par l’école et par la société. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux penseurs gauchistes –dont Wilhelm Reich – ont même pensé que la destruction de la famille était un préalable à toute véritable révolution et toute émancipation totale. Pendant des siècles, la famille a communiqué l’esprit du sacré et de la charité. Elle a transmis la morale, y compris ses interdits et ses tabous. Elle a été le berceau du civisme. Elle a été le premier lieu de transmission de la culture et elle a vénéré le travail dont elle donnait l’exemple. En vérité, il fallait détruire la famille. Un slogan suffira pour donner le ton du combat soixante-huitards dans ce domaine éminemment sacré : « papa pue ». Rappelons que ce slogan a même été prononcé – devant témoins – par des jeunes filles de bonne famille, dit-on, mais probablement de toutes petites cervelles. Il atteste de cette volonté de contestation familiale attisée jusqu’à la haine ». (p. 183)

c- rejet de la morale

L’esprit soixante-huitards c’est aussi « le rejet catégorique de la morale, de ses interdits, de ses idéaux » (p. 183)
Rappelons rapidement quelques slogans qui disent tout : « Il est interdit d’interdire », « Vivre sans temps mort et sans entraves », « Vivre au présent », « je jouis dans la pavés », « Aimez-vous les uns sur les autres », « faites l’amour pas la guerre », « Faites l’amour et recommencez ».
Les orgies de la Sorbonne… attestent que ces slogans ne restaient pas lettre morte…Nul doute que le mouvement de Mai 68 a transformé ce qui était une évolution rampante en une explosions des désirs et des acquis libérationnistes. Eradiquer toute morale, fondement d’une société civilisée, fut un des objectifs privilégiés de Mai 68. Et les arguments étaient faciles : « on disait vouloir s’éloigner du puritanisme ».
Sur ce sujet concluons en disant avec notre auteur : « le gauchisme soixante-huitards comme le politiquement correct triomphant trente ans plus tard a pour objectif la destruction de toute société au profit d’un individualisme débridé » (p. 185) « Certes, nous reconnaissons bien que « la société technicienne exploite le sexe », que « la société marchande profite du vice »Mais fondamentalement elles n’en sont pas les instigatrices. Rendons à César ce qui est à César et à l’esprit libertaire ce qui lui appartient » (p.186)

d- idéologie antisociale

Si donc Mai 68 peut se définir comme étant le « triomphe de l’hédonisme, du matérialisme de cet appétit de vivre et de jouir sans entraves et sans contraintes, sans tabous et sans morale » cet esprit ne peut pas ne pas engendrer l’individualisme le plus absolu. Voilà un autre caractéristique de Mai 68 : « l’esprit d’anarchie allait gangrené toute notre société et y développer un individualisme absolu » (p. 188) laissant l’individu dans une solitude terrible, nourri qu’il est par cette « idéologique antisociale » (190) qui ne peut finir que par être fatale.

D – La quatrième partie

Et c’est sur ces paroles que s’ouvrent la quatrième partie intitulée : « Et enfin de la mauvaise graine foisonne l’ivraie ».

Là, il développe l’idée fondamentale du livre : l’importance majeure de l’idéologie de Mai 68 dans la vie sociale actuelle. Il écrit – et le démontre tout au long de cette quatrième partie- : « Je crois l’évènement important, porteur de bien d’autres choses que des utopies plus ou moins folkloriques véhiculées et proclamées par quelques étudiants immatures » (p. 203). L’idéologie subversive de Mai 68, à savoir sa soif libertaire, son rejet de toutes les contraintes, de toute autorité, la satisfaction de toutes les pulsions, l’égocentrisme le plus cynique, a subverti les valeurs traditionnelles qui faisaient vivre la société d’hier, a conquis toute la classe politique. Non Mai 68 n’est pas obsolète. Mais bien au contraire triomphant. Il est devenu une composante essentielle de l’esprit moderne et mondialiste. Voilà la thèse essentielle de ce livre .

Georges Dillinger écrit : « C’est partout le triomphe de l’esprit de 68 ! Cet esprit de 68 reste présent et fait même preuve d’une extrême vigilance dans toute l’intelligentsia, qu’elle soit politicienne ou médiatique. Ses tables de la loi sont la doctrine des droits de l’homme ou plus exactement, l’esprit des droits de l’homme, c’est-à-dire un souci obsessionnel en faveur de l’individu et mieux encore – pour assurer la prééminence absolue de l’individu – en faveur de quiconque a transgressé les habitudes, les normes, les lois, les tabous de la société : le marginal, l’inactif, le délinquant, le criminel, le « hors-modèle » en règle général ». (p. 208) C’est l’idée central de son important chapitre 18.

Et il poursuivra cette idée pour en montrer le bien fondé dans tout son chapitre 20 qui contient des affirmations particulièrement pertinentes.

Donnons-en quelques unes.

Au début du Chapitre 20, vous pouvez lire : « Mai 68 et ses slogans – dont le fameux « Il est interdit d’interdire – n’a été qu’un cri en faveur de la liberté, de toutes les libertés. Et les séquelles de 68…résultent pour la plupart de cette exaspération de l’esprit libertaire, la liberté débouchant sur un hédonisme sans freins et sans limites, liberté de piétiner les commandements, la morale, ses interdits, ses tabous, ses devoirs, ses satisfactions, liberté à l’égard de toutes les contraintes, de tous les devoirs imposés par l’encadrement social et en particulier par la patrie, liberté de se détruire par les risques inconsidérés et stupides, par le suicide ou pire encore par la drogue, liberté de s’affranchir de toute famille, de toute communauté, liberté de mépriser et d’ignorer même tout un immense patrimoine culturel .. En 68, les contestataires, dans leur fureur de détruire tout ordre moral, étaient animés d’une rage homicide à l’encontre des forces de l’ordre. Depuis les clameurs se sont tues et la haine de tout ordre, de toute tradition, de toute morale, de tout patrimoine s’exerce autrement, recourant à des voies légales, sûres d’elles-mêmes et dominatrices, iniques et monstrueuses. Et ces lois si scandaleuses sont utilisées systématiquement par des associations anti-françaises, par des lobbies haineux, trouvant trop souvent des magistrats complaisants à leurs desseins ou acquis aux mêmes convictions. Et c’est la chasse au français fier de l’être, sous le prétexte mensonger de racisme et de xénophobie. C’est la pensée unique, substituée à la plus élémentaire liberté d’expression avec les lois Pleven et Gayssot. C’est le Code pénal de mars 1994, qui punit de la façon la plus lourde, sous le nom de discrimination, toute distinction opérée au motif de la nationalité. Dans le même esprit, c’est la télévision et l’ensemble des médias, c’est l’école qui combattent notre passé, tout ce qui a fait notre armature morale par la culpabilisation, par le mensonge, par la dérision ». (p. 214) ;

Beaucoup des chapitres de cette quatrième partie sont de cette veine. Il faut lire le chapitre 21. Il le consacre à la morale, à la femme, à la famille. C’est le titre même du chapitre. Il démontre qu’en tous ces domaines « Mai 68 a ouvert une ère nouvelle »(p. 222)

Nous nous limiterons à ce constat terrifiant et pourtant véridique : « Les premières réunions aux Beaux-arts des pédérastes et des lesbiennes ont rempli d’aise certains leaders de la contestation. Ils ne s’y trompaient pas : ils savaient quelle machine infernale ils mettaient en route. Et, effectivement, au cours des trente années écoulées depuis, on est passé de pratiques honteuses, dissimulées à des attitudes impudentes, arrogantes, agressives. Pour finir, au cours de ces toutes dernières années, à des invraisemblables défilés de pédérastes qui ont déshonoré nos grandes villes et en particulier notre capitale. Et, là encore, le mal spirituel qui gangrenait notre intelligentsia et nos lobbies s’est propagé sans obstacles, sans limites, à ceux qui devraient être nos élites et en particulier au corps législatif. Et enfin, en cette année 1999, avec le trop fameux PACS, notre République française a accordé à ces couples et ces pratiques contre-nature un statut le rapprochant de celui du mariage : une sorte de singerie de mariage assortie de nombreux avantages sociaux, sinon successoraux et autres. Ainsi les mêmes pratiques qui ont déchaîné la colère de Dieu et la destruction de Sodome et Gomorrhe reçoivent en cette fin de millénaire un label de normalité et de respectabilité qui suffit à déshonorer notre époque ». (p. 222).

Tout ce chapitre est de la même veine. C’est à lire.
En le lisant, loin d’être découragé, je me disais voilà l’objet de notre prédication sacerdotale: Iterum et iterum, prendre le contre pied de ce dévergondage. Et rappeler le droit naturel, la loi de Dieu. Car , figurez-vous ! la loi civile est sans valeur si elle va contre la loi de Dieu. Voilà pourtant ce dont se moque et « le milieu médiatique » gagné à cette idéologie de Mai 68, tout comme le « pouvoir législatif », la justice elle-même et la magistrature.

Le chapitre 24, tout consacré à la jeunesse et à l’enseignement, est particulièrement « poignant ». Là, on peut mesurer le drame que nous vivons en France. Notre auteur revient sur la pédagogie contemporaine qui anime la « transmission du savoir ». L’auto discipline a supplanté la discipline. L’auto évaluation a supplanté l’évaluation. L’enfant doit lui-même construire son savoir et s’épanouir librement suivant son projet personnel. On ne veut parler aujourd’hui que de « spontanéité » et de « créativité ». Il écrit : « ce qui affecte le plus gravement l’école, c’est l’éradication de l’autorité ; c’est-à-dire précisément la caractéristique fondamentale de l’esprit de 68 » (p. 247)

La conclusion du livre est à la fois terrible et plein d’espérance.

Je veux vous la donner intégralement : « L’hégémonie de plus en plus totale du rationalisme, de la technique, de la science et du matérialisme propres à notre modernité a ébranlé, voire détruit, les fondements de la société traditionnelle, sacralisée équilibrée. Ce sont là les conditions profondes qui sont à la source de Mai 68. Mais, suivant un phénomène de rétroaction classique, Mai 68 avec sa haine farouche de toute autorité humaine, civique, morale, spirituelle, transcendante, avec ses débordements et ses désordres et l’impunité dans laquelle ils se sont déroulés, a auto-aggravé cette désagrégation sociale, phénomène majeur de notre époque.
Le contraste entre la société traditionnelle, – vivante il y a si peu d’année encore – et la nouvelle société, est si total, si général, qu’il est difficile de le résumer, de le préciser en peu de mot. La première (la société traditionnelle) était animée – ne serait-ce que de façon sous-jacente – par le sacré, l’esprit de sacrifice et l’esprit de soumission, voire la joie de servir. La seconde, qui s’impose de façon hégémonique, hait les contraintes ainsi imposées et flambe de l’esprit libertaire. Et cet esprit libertaire désagrège la société jusqu’à l’atome : l’individu. Ce basculement fondamental rend compte, me semble-t-il, de la désaffection à l’égard de notre patrimoine culturel, sans doute le premier du monde. Il rend compte de la dévaluation du travail, alors que le travail était une vertu cardinale et millénaire de la France. L’extrême recul du sacré et de l’esprit de soumission a altéré de façon extrêmement grave la morale et les bonnes mœurs. La dégradation de ces fondements sacrés a entraîné la décadence de la famille. Car le mariage, les soins dus aux enfants, le souci des proches et de leur avenir, sont une source permanente de menus sacrifices et parfois de sacrifices plus importants. Le recul du sacré et de l’esprit de sacrifice ont eu pour séquelle la dégradation du civisme et l’opprobre jeté sur le patriotisme. L’esprit libertaire a rompu toute solidarité, qui fondait obligatoirement les communautés humaines. L’éradication du sacré a détruit l’esprit de charité, qui commandait de protéger le faible contre le fort et contre la brute. L’éradication du sacré retire à la société toute légitimité et par conséquent toute possibilité de recours à la force pour maintenir son identité, ses vertus et la paix dans la justice. L’éradication du sacré, c’est la mort d’une société et la désagrégation de toute communauté humaine en un troupeau d’individus esseulés. Ce sont là les conditions dans lesquelles la France se meurt.
L’individu au moins a-t-il gagné à cette libération sans précédent ?
On peut en douter dans la mesure où les vertus essentielles, celles du caractère, ne semblent pas être sorties indemnes de l’épreuve : ni le goût de l’effort, ni la maîtrise de soi, ni la force, ni le courage ne caractérisent positivement la majorité de nos jeunes contemporains. Comment leur en faire le reproche, dès lors que tout est acquis à cette gangrène libertaire : le pouvoir intellectuel, les milieux politiques et ce que l’on appelle encore les autorités morales, désormais par antiphrase, honteuses du passé pourtant magnifique de la religion.
Depuis 1968, toutes les communautés naturelles ont été considérées comme oppressives et combattues comme telles. Il faut y substituer des liens qui soient librement consentis, malheureusement tout aussi librement remis en question. C’est l’extension généralisée du concept de contrat social. Ainsi, cet individu-roi en se dégageant de toute contrainte et de tous liens organiques, a perdu du même coup toute solidarité humaine et se retrouve esseulé, isolé, et désolé. Il est libéré de toute gratitude à l’égard de la société à laquelle cependant il doit tout. Infiniment ingrat, il est infiniment puni de son ingratitude par la solitude qu’il reçoit en châtiment. Vae soli (malheur à l’homme seul) disait déjà l’Ecriture. Nous vivons le crépuscule d’une civilisation millénaire fondé sur la religion, la soumission au sacré. Quel substitut y trouvera l’individu ?
Objectivement, c’est aussi le crépuscule du peuple français, à la fois par le ramollissement de son caractère, par l’effondrement de sa natalité et par la dilution des Français au sein d’apports allogènes. Et pourra-t-on encore parler de France, dès lors que celle-ci ne sera plus peuplée de Français ?

Le crépuscule précède la nuit qui, normalement, va voir renaître l’aurore. Mais, en ce tournant de millénaire, qui pourra affirmer qu’il y aura une aurore, et dans l’affirmative, sous quelle forme ?

Il reste cependant une question. Et cette question révèle non point une lumière mais une lueur d’espérance dans les ténèbres qui nous entourent. Mai 68 proclamait : « il est interdit d’interdire ». Et, depuis trente ans, cet esprit libertaire a totalement triomphé, pourquoi ces gens là nous appliquent-ils l’intolérance absolue ? Pourquoi Mai 68, qui dénonçait avec fureur la société oppressive, a-t-il pour descendance le totalitarisme du politiquement correct ? Pourquoi l’intelligentsia, qui tient tous les pouvoirs en mains, est-elle aussi acharnée par exemple à l’encontre de la tradition catholique, attaché non point au passé – comme on le dit – mais à un progrès quoi s’enracine dans la tradition et qui est le seul qui ne soit pas utopique ?
Pourquoi, si la société traditionnelle est définitivement défaite et si notre résistance est désormais totalement vaine, pourquoi sont-ils si férocement, si malhonnêtement agressifs à l’égard de quiconque veut encore défendre ou restaurer un minimum d’ordre moral et social, l’esprit de sacrifice, voire le devoir de l’éducation, la formation des vertus de caractère, la patriotisme ou au moins la préférence nationale la plus élémentaire et la plus naturelle ?
Je serai tenté de dire que nos ennemis sont moins optimistes sur leur victoire que nous sommes parfois pessimistes sur notre défaite. Il serait bien tôt pour se réjouir d’un « cela s’appelle l’aurore ». mais, c’est la lueur qui nous reste et c’est seulement cela. Les plus volontaires, les plus rebelles au découragement face aux réalités les plus évidentes et les plus sombres, voudront y voir le phénomène prémonitoire de cette aurore dont on pouvait croire disparues non seulement l’attente mais même l’espérance » (p. 280-282)

28 août 1998- 10 mars 2000. Georges Dillinger.

Ma conclusion : ce livre est une bonne analyse politique de la situation dans laquelle se trouve notre pays. Il doit être lu.

Ce livre pourra paraître sombre et pessimiste à plusieurs. Mais il contient, si l’on en fait une lecture attentive, le contre-poison du mal.

C’est en dire l’intérêt.

Je n’aime pas, en effet, l’esprit négatif, purement négatif et pessimiste qui, trop souvent, occupe l’esprit de ceux qui se disent les vrais « défenseurs » de la « Tradition ». Si vous le souhaitez, je peux vous en dire les noms…mais uniquement à l’oreille.

C’est tout le contraire dans ce livre de Georges Dillinger.

Tout en fustigeant le mal et en l’analysant, et avec quel profondeur, il donne, en même temps, vous dis-je, les remèdes au mal actuel.

Face à l’individualisme hédoniste où la France se trouve par suite du triomphe de la « philosophie » de Mai 68, il faut que se développent, de nouveau, parmi nos compatriotes, et en particuliers, les plus jeunes, le goût de la famille en raison de sa beauté, avec le sens retrouvé de la procréation, l’amour des sociétés naturelles qui, seules, sont de nature à protéger les individus et à les garder, précisément de cet « individualisme hédoniste soixante-huitard », l’amour de l’école formatrice et éducatrice, l’amour des vertus, l’amour de la patrie, lié à celui de la civilisation chrétienne et de sa sagesse et enfin l’amour de la Religion chrétienne et de ses deux principes fondamentaux , à savoir la notion de « sacrifice » et de « soumission ». Je retrouve, là, l’enseignement même de Mgr Lefebvre.

Entre parenthèse, ce sont, précisément, les vertus majeurs du Christ dans sa Passion et le mystère de la Rédemption.

Lisez ce livre de Georges Dillinger …(à commander chez l’auteur : 10 Bd Diderot Paris 75012)
Au lieu, le soir, de vous mettre, par habitude, devant votre poste TV, installez-vous dans votre fauteuil, avec ce livre dans les mains , vous y trouverez occasion de réflexions et de discutions avec votre femme et vos enfants. La France se meurt de sa TV. Elle pourrait revivre avec la lecture appliquée des bons livres de nos meilleurs auteurs. Celui-ci en fait partie.

Vous trouverez également sur le site ITEM, dans la rubrique « doctrine politique » un article intitulé : « Notre dyssociété est fille de Mai 68 » qui, finalement est un merveilleux résumé de ce livre par Georges Dillinger lui-même. Il l’avait publié, cet article, voici quelques mois dans « Présent ». Cet article m’avait plus avant même que je connaisse son livre . Si vous n’avez pas le temps de lire le livre, lisez au moins cet article. Il est très riche et substantiel. Il vous donnera le goût d’aller acheter le livre lui-même.

B- l’article de Présent : « Notre dyssociété est fille de Mai 68 »
« Prégnance de la société sur l’individu »

Quelques mots de présentation

Cet article est, en effet, une bonne analyse politique de la situation dans laquelle se trouve notre pays.

Cette analyse pourra paraître sombre et pessimiste à plusieurs. Mais elle contient, si l’on en fait une lecture attentive, le contre-poison du mal.

C’est en dire l’intérêt.

Je n’aime pas, en effet, l’esprit négatif, purement négatif et pessimiste qui, trop souvent, occupe l’esprit de ceux qui se disent les vrais « défenseurs » de la « Tradition ». Si vous le souhaitez, je peux vous en dire les noms…mais uniquement à l’oreille.

C’est tout le contraire dans cet article de Georges Dillinger.

Tout en fustigeant le mal et en l’analysant, et avec quel profondeur, il donne, en même temps, vous dis-je, les remèdes au mal actuel.

Face à l’individualisme hédoniste où la France se trouve par suite du triomphe de la « philosophie » de Mai 68, il faut que se développent, de nouveau, parmi nos compatriotes, et en particuliers, les plus jeunes, le goût de la famille en raison de sa beauté, avec le sens retrouvé de la procréation, l’amour des sociétés naturelles qui, seules, sont de nature à protéger les individus et à les garder, précisément de cet « individualisme hédoniste soixantehuitard », l’amour de l’école formatrice et éducatrice, l’amour des vertus, l’amour de la patrie, lié à celui de la civilisation chrétienne et de sa sagesse et enfin l’amour de la Religion chrétienne et de ses deux principes fondamentaux , à savoir la notion de « sacrifice » et de « soumission ». Je retrouve, là, l’enseignement même de Mgr Lefebvre.

Entre parenthèse, ce sont, précisément, les vertus majeures du Christ dans sa Passion et le mystère de la Rédemption. C’est pourquoi je me réjouis tant de la prochaine diffusion du film : « la Passion du Christ » de Mel Gilson. Ce film va avoir une puissance extraordinaire de conversion dans nos pays. Il va apporter la « Bonne Nouvelle » dans les pays asiatiques et musulmans si difficilement joignables et si fermés à la Parole de l’Eglise catholique ? Je ferme la parenthèse

Lisez ce jugement de Georges Dillinger … pour vous donner envie de lire l’article intégralement :

« Quelles vertus millénaires étaient aux antipodes de l’esprit de Mai 68 ? A l’évidence, c’était l’esprit de sacrifice et, plus banalement, le simple esprit de soumission. Ces vertus sont celles qui avaient été enseignées, entretenues et vivifiées par le christianisme depuis près de deux millénaires…Autant dire que ces vertus entretenues par l’Eglise millénaire avaient sous-tendu notre société, lui avaient conféré son extraordinaire force de vivre et l’impératif du bien commun premier servi. »

C’est tout à l’encan

Prenez le temps de le lire. Il vous prendra, peut-être une petite demi heure de votre précieux temps. Vous y trouverez plus de grandeur et de joie de vivre et de combattre que dans les innombrables heures que vous passez devant votre « foutue » TV qui vous appauvrit et vous ramollit devant le mal.

Au lieu, le soir, de vous mettre, par habitude, devant votre poste TV, installez-vous dans votre fauteuil, avec vos articles et vos livres, ou devant votre « portable », vous y trouverez occasion de réflexions et de discussions avec votre femme et vos enfants. La France se meurt de sa TV qui ne vaut souvent pas grand-chose alors qu’il y a tant à lire, même sur Internet. Ne serait-ce que sur ITEM. Tous les soirs, avant de passer devant la TV, faites un petit tour sur votre ordinateur et cliquez ITEM. C’est irrésistible.

Notre dyssociété est fille de Mai 68

Prégnance de la société sur l’individu

Nos contemporains sont incarcérés dans une situation administrative de plus en plus prégnante. Marqués de leur numéro national, ils sont astreints à une multitude de déclarations auprès des services les plus divers. Ils sont depuis la naissance – et même avant – l’objet d’examens, de contrôles obligatoires, de visites et de contre-visites. Ils ont aussi l’obligation de payer pour leur retraite, pour les risques de leur santé ou du chômage, pour les risques qu’ils peuvent faire courir aux autres. Leurs revenus, leurs frais professionnels, leurs dons et leur charité, les travaux auxquels ils se livrent, tout doit faire l’objet de déclarations précises dûment contrôlables et souvent contrôlées. Leur résidence, leur voiture, leurs biens ne sont pas l’objet de moins d’obligations d’assurance, de contrôle, d’autorisations, etc.
Cet invraisemblable carcan administratif, sécrété par une bureaucratie tentaculaire, est malheureusement complété dans le domaine économique et fiscal par une multitude de contraintes qui entravent l’activité et l’efficacité des Français. Tout cela explique que nombreux sont ceux qui souhaitent une libération des individus et qui se font les chantres de l’individualisme.
Nous allons cependant tenter de montrer ici que le drame de notre époque réside bien plus dans une libération des comportements et des mentalités des individus – l’unité la plus petite en laquelle puisse se diviser la société.

L’objectif véritable de Mai 68

Les journées de mai-juin 1968 ont été la manifestation spectaculaire et symbolique d’un mouvement qui cheminait et se développait depuis longtemps. Ces journées révolutionnaires n’avaient pas d’objectif politique immédiat. Elles s’inscrivaient dans un mouvement qui consistait en une révolution des mœurs, une anarchie de l’esprit et du comportement, ruinant tous les fondements de notre société et mettant à mal ses défenses immunitaires. Trente-cinq ans plus tard, notre société est profondément défaite. C’est plus que jamais une dyssociété au sens de Marcel De Corte.
Car l’objectif des soixante-huitards était clair : ce qui sous-tendait les slogans extravagants accompagnant leurs manifestations destructrices et si souvent sanguinaires, c’était l’individu, érigé comme la seule et unique valeur, aux dépens de toute forme de société, de tout résidu de société, éliminant du même coup le souci du bien commun. Toute une idéologie profondément libertaire sous-tendait en fait cette chienlit soixante-huitarde, où les uns n’ont voulu voir qu’une manifestation étudiante, d’autres une irruption de vandalisme et de furie sanguinaire ; d’autres enfin l’expression d’une sorte de folie collective marquée par les excès des slogans martelés pendant des semaines et une violence sans rapport avec les revendications (?).

Des principes incendiaires

Cette idéologie reposait d’abord sur les principes d’égalité et de liberté, poussés jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’absurde, jusqu’à la plus terrible nocivité.
Le concept politique séculaire d’égalité exigeait un poids identique de chaque citoyen dans les élections, un même traitement par la justice, par le fisc, les mêmes devoirs envers la nation et sa défense. Il impliquait enfin une tentative de rétablir une égalité des chances face aux différents handicaps, aux différences de talents ou de conditions sociales, présentes dans toute société humaine. Mais l’idéologie de 68, qui n’a cessé de se développer depuis, va bien au-delà. C’est par exemple l’identité – et bientôt la parité – entre l’homme et la femme, s’inscrivant en faux contre leurs aptitudes et la complémentarité de leur fonction sociale, découlant de leur vocation biologique différente et complémentaire. C’est l’identité de droit sur notre patrimoine du citoyen français – qui avec ses ancêtres a concouru à enrichir ce patrimoine – et du dernier venu de l’autre bout du monde qui, non content de s’être invité chez nous, entend s’imposer à la première place. C’est la mise à plat de tous les individus quels que soient leurs efforts, leurs mérites, leur travail, leur conduite, leur respect de la loi et des obligations civiques ou morales. Plus généralement et dans tous les champs de la vie sociale, c’est l’égalité du bien et du mal, comme en d’autres domaines du beau et du laid, du vrai et du faux.
La liberté poussée à l’extrême n’est pas moins dangereuse, pas moins destructrice. « Il est interdit d’interdire », c’est le refus de tous les commandements, de tous les devoirs – patriotiques, civiques, familiaux, individuels –, de toutes les contraintes – morales en particulier –, de toutes les règles, de toutes les décences. La combinaison de ces deux brûlots ruine toute organisation sociale, qui ne peut reposer que sur une certaine autorité, une certaine hiérarchie et un minimum de soumission. Se trouvent ainsi évacués le respect et l’obéissance dus au chef de famille, à l’enseignant, au supérieur hiérarchique, au patron, à l’autorité morale et politique de la cité. Cette idéologie débouche sur une anarchie de l’esprit et du comportement, spectaculairement étalée tout au long de ces journées et de ces nuits de manifestations déchaînées. L’individu ne connaît plus de limites. La société n’a plus sa place. Le bien commun n’est plus qu’une vieille lune.
L’anathème jeté – souvent par cette arme redoutable qu’est la dérision – sur les valeurs spirituelles, morales et civiques de l’Occident, dissout la force qui avait caractérisé la civilisation occidentale, qui l’avait mise en tête du monde et qui l’avait fait bientôt imiter de tous.
Trente-cinq ans après Mai 68, le concept dominateur de notre dyssociété se trouve dans l’esprit des droits de l’homme. Les Déclarations des droits de l’homme visaient en principe à protéger la liberté et la dignité des individus contre les emprises et les abus de tel ou tel pouvoir politique. L’esprit des droits de l’homme, quant à lui, va en fait bien au-delà. Cet esprit, d’inspiration libertaire, a glissé de cette défense de la liberté politique à l’approbation et à l’encouragement d’une révolution contre toutes les contraintes exercées par la société : morale, exigences familiales, devoirs envers l’enfant, et obéissant aux règles civiques, patriotiques, etc. Une nouvelle dérive a mené de cette libération des contraintes sociales à l’attention bienveillante apportée aux auteurs de transgressions caractérisées des règles et des lois. Jamais l’intelligentsia n’a été aussi sourcilleuse sur les droits de l’assassin, jamais aussi indifférente sur le malheur de sa victime.

La mise à mal des entités sociales fondamentales

La désagrégation propagée atteint en premier lieu la cellule de base de toute société humaine : la famille. Un des thèmes obsessionnels de Mai 68 a été la libération sexuelle. Dévier et dénaturer la pulsion sexuelle en la coupant de sa fonction biologique, la procréation, pour la fourvoyer dans l’érotisme, est une entreprise vieille comme le monde. Mais celle-ci n’a sans doute jamais été pousée avec autant de détermination – et d’efficacité – qu’en mai 1968. Peut-on s’étonner dès lors que, dans des cas si nombreux, se soient substitués au mariage – institution existant dans toutes les sociétés humaines et revêtue du sceau du sacré – des associations de hasard, des compagnonnages éphémères. Notons que ces pratiques dont la nouveauté tient à la généralisation ravalent l’homme au-dessous de l’animal, comme le prouve la fidélité qui est de règle dans tant d’espèces d’oiseaux ou de mammifères à la lumière d’études éthologiques modernes. Bien entendu ce recul de la nuptialité, qui contribue à marquer le triomphe de l’individualisme, fragilise considérablement notre société (1). En outre, il est une des raisons du recul de la natalité, qui annonce la fin des Français sinon la fin de l’espèce…
La soif de libération de tous les instincts, de toutes les perversions, a débouché aussi sur ce qu’on appelle l’homosexualité, mise à égalité avec une prétendue hétérosexualité – terme parfaitement redondant. Tous les médias se sont conjugués pour faire la promotion de ce vice et de cette déviation. La loi en donnant au PACS un statut légal l’a mis à égalité et en concurrence avec le mariage, alors qu’il n’en est que la singerie, et alors que, dans la plus parfaite opposition avec le mariage, il ne peut marquer que le refus de l’engendrement.
L’école a fait l’objet d’un effort de démolition tout particulier, alors qu’elle était restée tant bien que mal un instrument de formation et de promotion sociale remarquable jusqu’en 1968. L’embrasement libertaire et égalitaire poussait à détruire le goût de l’effort, à dénoncer l’émulation, à mépriser les connaissances et l’étude, à dévaloriser le respect dû aux maîtres, à ruiner l’indispensable discipline. Trente-cinq ans plus tard, nous prenons la mesure des ravages opérés.
Dans de trop nombreux cas, l’école n’est plus qu’un champ de ruines où les maîtres et les élèves peuvent être soumis aux pires sévices et aux pires exactions. Une pédagogie fumeuse, qui ne veut plus enseigner les connaissances et prétend les faire découvrir, met en péril le cursus des élèves qui ne peuvent être aidés chez eux. Cette école soixante-huitarde développe et aggrave ainsi l’inégalité sociale qu’autrefois l’institution avait combattue avec efficacité. En pleine décadence, cette école produit une proportion croissante d’analphabètes, d’illettrés et d’individus désocialisés.
Le patriotisme n’est pas moins maudit. Le mouvement de Mai 68, dans la descendance directe des mouvements beatniks et hippies, a dénoncé la guerre, toutes les guerres – du moins celles faites par une puissance occidentale – avec la dernière véhémence. Il a refusé la conscription et ses intellectuels ont adulé l’insoumission et la trahison. Il n’a pas été suffisamment souligné à quel point ce prétendu « refus de la violence » faisait partie de l’idéologie de mort qui caractérise ce mouvement libertaire et sa descendance. Car le refus de se défendre, de défendre sa patrie, sa société, sa civilisation, ses citoyens, est en réalité un repli sur soi qui signe la mort de la communauté au sein de laquelle on le laisse se développer.

Les ressorts de la démoralisation

Dans l’idéologie libertaire, on ne se contente pas de tourner le dos systématiquement aux pratiques et aux vertus du passé. On nous a conduits à nous focaliser sur des fautes réelles, exagérées ou purement imaginaires commises par notre civilisation. En fait, il en est une si grave qu’elle écrase toutes les précédentes, c’est la Shoah. Puisqu’une société occidentale a commis la Shoah, toute société – et toute contrainte qu’une société ne saurait éviter d’exercer est mauvaise. Puisqu’une armée et la police ont participé à la Shoah, l’uniforme est donc maudit (« CRS = SS »). Puisque les responsables de la Shoah ont en même temps mené une guerre aux démocraties, toute guerre et toute violence sont maudites (« Faites l’amour, pas la guerre »). C’est la haine de l’ordre, la haine de l’uniforme qui fait respecter l’ordre, la haine de notre société, la haine de soi. Dans cette idéologie, le patriotisme, le combat pour la défense de la nation et du territoire, l’attachement au patrimoine ne sont pas seulement des valeurs ringardes. Ce sont des pratiques et des concepts maudits qui ont un relent de fascisme. Etonnons-nous après cela que l’on ne puisse même plus parler de préférence nationale. Notre France défaite est agenouillée ! En même temps, les liens de solidarité qui unissaient de tous temps nos compatriotes se sont distendus, quand ils n’ont pas tout bonnement disparu. L’individu a voulu être libre : il l’est jusqu’à être solitaire.
Que pèse une société qui n’est plus constituée que par ses individus esseulés, sans patrie, sans famille, sans passé, sans encadrement solidaire ?

Complicité de fait de la Rome moderniste

Quelles vertus millénaires étaient aux antipodes de l’esprit de Mai 68 ? A l’évidence, c’était l’esprit de sacrifice et, plus banalement, le simple esprit de soumission. Ces vertus sont celles qui avaient été enseignées, entretenues et vivifiées par le christianisme depuis près de deux millénaires. Car si l’impérieux commandement « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel » ne soumettait qu’à Dieu, cette soumission s’était naturellement prolongée à l’égard des hiérarchies humaines, des règles, des lois et des autorités profanes. C’est bien pour cela que depuis des siècles, la religion cristallisait toutes les haines et la furie destructrice révolutionnaire. Quant au sacrifice, n’était-il pas inscrit dans les Croisades, dans les missions et dans les martyrs, et ne s’était-il pas projeté également dans la défense de valeurs civiles, du royaume – de droit divin – à la patrie, même laïque et républicaine ? Autant dire que ces vertus entretenues par l’Eglise millénaire avaient sous-tendu notre société, lui avaient conféré son extraordinaire force vive et l’impératif du bien commun premier servi.
L’Eglise moderniste triomphant avec le concile Vatican II est pétrie de doutes et se complaît en questionnements. Les certitudes dogmatiques ne font plus l’unanimité et – ce qui aurait été considéré naguère comme une apostasie – les clercs préfèrent souvent un message humanitarosocial au souci de la vie éternelle qui devrait, à la lumière de l’Evangile, dominer l’esprit du chrétien en chacun des instants de sa vie terrestre.
En outre, l’Eglise moderniste a eu tendance à transférer à la société les devoirs enjoints par le Christ à la personne. Le glissement est aussi illégitime qu’il est pernicieux et lourd de conséquences. La paix du Christ est un commandement individuel. Il n’est pas admissible d’en déduire l’exclusion de la vertu de force et une obligation de non-violence pour la société à laquelle on dénierait ainsi le droit et le devoir de se défendre, de défendre ses citoyens, leur patrimoine, leur territoire, leur avenir, leur survie. Pourquoi d’ailleurs le Christ aurait-il rappelé la distinction entre Dieu et César ? Que chaque chrétien ait un devoir de compassion active à l’égard de l’étranger ou du prisonnier n’implique en rien d’enjoindre à la nation de se laisser envahir totalement ou de fermer les prisons comme le réclament des modernistes. Le parti qui peut être tiré de ces dérives au profit de l’idéologie soixante-huitarde est évident et catastrophique.

Triomphe de l’idéologie soixante-huitarde

La solidarité entre les Français s’est défaite alors qu’on n’en a jamais autant parlé dans notre pays. Recroquevillés dans leur égoïsme, les Français n’ont plus aucune notion de leurs devoirs mutuels, ni de la nécessité de préserver et de défendre un avenir commun.
Malheureusement l’esprit soixante-huitard n’est plus l’apanage de quelques révolutionnaires d’époque, vieillis, et de quelques intellectuels propageant un individualisme forcené, sous le coup d’une haine destructrice à l’égard de notre société et de tous ses fondements. Dans les trois décennies et demie écoulées depuis l’explosion de ce cloaque, l’idéologie que dévoilaient les slogans les plus délirants a étendu ses ravages à tout un chacun. Elle a gagné sans conteste les pouvoirs médiatiques, l’enseignement, la plus grande partie du pouvoir judiciaire, mais aussi éminemment les pouvoirs politiques.
Une multitude de lois plus permissives les unes que les autres seraient à citer. Leur objectif, plus ou moins apparent, plus ou moins évident, est toujours de libérer l’individu non seulement de toutes les contraintes, de tous les commandements, de tous les tabous de la morale, mais même des lois de la nature. En particulier le pouvoir législatif, qu’il soit de gauche ou qu’il se prétende de droite, propage lui-même les pires abominations aux dépens de notre société. Il a apporté un concours déterminant à l’idéologie de mort qui étend tous les jours davantage son spectre sur nous. Et il a agi ainsi en substituant à cette union sacrée qu’était le mariage une institution de plus en plus lâche, de plus en plus fragile – avec un divorce de plus en plus facile et accordé primordialement aux caprices des individus – et, en lui suscitant la concurrence abjecte du PACS, en banalisant et en officialisant l’union d’individus du même sexe, en autorisant l’usage de pilules abortives du lendemain, en légalisant et en remboursant l’avortement qui assassine des centaines de milliers d’enfants chaque année. Les pratiques immorales, contre nature ou même criminelles, que rien ne pouvait favoriser plus efficacement que l’estampille législative, ont été l’un des facteurs principaux de la fin de l’engendrement qui signera la fin de notre société.
Nos lois et nos magistrats s’avèrent d’une complaisance sans limites à l’égard des incitations à l’érotisme propagées par tant de vecteurs : la pornographie de la publicité, les turpitudes étalées dans de si nombreux films à la télévision et de ce tout-à-l’égout qu’est devenue une grande partie de la littérature contemporaine, sans parler encore d’incitations scolaires scandaleuses. L’intérêt porté à ces turpitudes et leur pratique avilissent le caractère et détournent les individus de leur vocation à la procréation. Une complaisance qui confine à la complicité accompagne la pratique de la drogue qui corrompt une population et, généralisée, la tue à petit feu. Or on sait de quelles sollicitudes sont entourées maintenant ces ignobles rave-parties, au sujet desquelles les députés ont rejeté avec horreur la simple obligation d’une déclaration préalable que voulait instituer une proposition d’amendement… Bien entendu, les collectivités territoriales ne veulent pas rester en arrière par rapport au pouvoir central : il n’est que de voir ces Gay Pride dûment autorisées, dûment encouragées, qui souillent nos cités et incitent des jeunes à incliner à leur tour vers la perversion.

Conclusion

Bien entendu, c’est largement avant mai 1968 que se sont déjà affaiblies les vertus transcendantes qui font la force d’une société et sont indispensables à sa santé et à sa simple survie : religion, imprégnation par le sacré qui s’incarne dans chaque homme sous la forme de l’esprit de sacrifice. Ce sont ces vertus et c’est cet esprit qui faisaient la cohésion et l’union des entités sociales : familles, collectivités, patrie, animées d’une véritable communion interne. Dès lors que cette sacralité, seule source de force respectable, était altérée ou éradiquée, la désagrégation de notre société était irrémédiablement en marche.
Mais la révolution de mai 1968 allait accélérer considérablement le processus. Ses slogans, ses proclamations, les pires comportements débridés et étalés eurent d’autant plus d’impact qu’ils étaient accompagnés de manifestations violentes et même sanguinaires, que les médias leur donnaient une diffusion générale et de tous les instants, et qu’on a fait croire qu’ils étaient véhiculés par la jeunesse estudiantine, censée représenter l’avenir – avec la jeunesse et l’intelligence – en tant que mouvement étudiant. Et ce fut la proclamation de l’individu, érigé en valeur suprême, libéré de tout ordre et tout spécialement d’ordre moral. Et ce fut l’obsession proclamée et réalisée de l’hédonisme sous toutes ses formes jusqu’aux pires abjections sexuelles, jusqu’à cet instrument de déchéance et de mort qu’est la drogue. Ce fut la haine proclamée du service militaire, l’anathème jeté sur les forces de l’ordre, etc. L’Occident connaissait déjà le matérialisme triomphant, hérité à la fois des succès du rationalisme et du consumérisme. Mai 1968 allait contribuer à imposer la recherche du plaisir comme idéal de vie : la course aux gadgets, les spectacles, les voyages, la jouissance sous toutes ses formes.
Mai 1968 fut le départ d’une permissivité sans précédent dans le droit fil des turpitudes étalées tout au long de cette chienlit. Ce fut d’abord une permissivité d’esprit. La tolérance fit l’objet d’une véritable promotion. Elle n’était plus ce qu’elle avait toujours été : le fait de supporter un mal qui ne peut présentement être éradiqué. Elle était devenue la liberté d’exercer le mal mis à égalité avec le bien. De là on est passé à une permissivité plus concrète, par exemple celle de tant de magistrats, ajoutant au refus de la condamnation morale la réduction maximale de la sanction pénale. Et l’on sait la flambée de la violence, de la délinquance et du crime dont ce laxisme est responsable.
La société vivante avec ses devoirs sacrés, avec ses solidarités fraternelles, avec son encadrement salutaire, avec sa communion des esprits et des âmes, tout cela a vécu. Les entités sociales les plus sacrées telles que la famille ou la patrie ont été machiavéliquement mises à mal, ont perdu leur sens, leur valeur, voire même leur validité. Notre société, désacralisée, est déréglée. Elle est décomposée, au sens de la décomposition qui affecte un cadavre. Il ne reste que des individus, pleins d’eux-mêmes et vides du reste, boursouflés dans leur orgueil, démesurés dans leur égoïsme, obsédés de même de leurs droits et d’une libido hégémonique. C’est un troupeau d’individus sans âme, sans foi, sans ardeur, sans défenses immunitaires. Il est mûr pour le servage.
Observons encore que dans ce nihilisme intégral, c’est la jeunesse qui est la principale victime. Elle souffre tragiquement de la perte de tout idéal, de toute transcendance. Elle souffre de cet immoralisme totalement démoralisant. Elle souffre de l’affaiblissement, de la débâcle des familles, dont le rôle affectif et éducatif était irremplaçable pour conduire un nouveau-né à la dignité d’une personne humaine.
Nous connaissons la révolution ultime. Car il est impossible de diviser la société au-delà de l’individu qui en est, comme son nom l’indique, l’unité indivisible. Ces sociétés libérales en décomposition avancée que sont les social-démocraties modernes présentent le masque quasiment mortuaire de la plus totale désagrégation sociale.
G.D.

(1) Parmi les naissances encore enregistrées, 40 % à l’heure actuelle se produisent déjà en dehors du mariage. N’est-il pas évident que les enfants issus de ces rencontres – librement consenties mais aussi librement défaites – ont les chances les plus faibles de profiter longuement de l’indispensable stabilité du couple qui les a engendrés ? La considération du destin de ces êtres de chair et de sang, fruits du plaisir, ne saurait suffire à contrecarrer la sacro-sainte liberté individuelle.

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E SUPREMI
LETTRE ENCYCLIQUE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIE X
SUR LA CHARGE DE SOUVERAIN PONTIFE

Aux Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres ordinaires en paix et en communion avec le siège apostolique.

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique,
Au moment de vous adresser, pour la première fois, la parole du haut de cette chaire apostolique où Nous avons été élevé par un impénétrable conseil de Dieu, il est inutile de vous rappeler avec quelles larmes et quelles ardentes prières Nous Nous sommes efforcé de détourner de Nous la charge si lourde du Pontificat suprême. Il Nous semble pouvoir, malgré la disproportion des mérites, Nous approprier les plaintes de saint Anselme, quand, en dépit de ses oppositions et de ses répugnances, il se vit contraint d’accepter l’honneur de l’épiscopat.
Les témoignages de tristesse qu’il donna alors, Nous pouvons les produire à Notre tour, pour montrer dans quelles dispositions d’âme et de volonté Nous avons accepté la mission si redoutable de pasteur du troupeau de Jésus-Christ. Les larmes de mes yeux m’en sont témoins, écrivait-il (1), ainsi que les cris, et pour ainsi dire les rugissements que poussait mon cœur dans son angoisse profonde. Ils furent tels que je ne me souviens pas d’en avoir laissé échapper de semblables en aucune douleur avant le jour où cette calamité de l’archevêché de Cantorbéry vint fondre sur moi. Ils n’ont pu l’ignorer, ceux qui, ce jour-là, virent de près mon visage. Plus semblable à un cadavre qu’à un homme vivant, j’étais pâle de consternation et de douleur. A cette élection, ou plutôt à cette violence, j’ai résisté jusqu’ici, je le dis en vérité, autant qu’il m’a été possible. Mais maintenant, bon gré mal gré, me voici contraint de reconnaître de plus en plus clairement que les desseins de Dieu sont contraires à mes efforts, de telle sorte que nul moyen ne me reste d’y échapper. Vaincu moins par la violence des hommes que par celle de Dieu, contre qui nulle prudence ne saurait prévaloir, après avoir fait tous les efforts en mon pouvoir pour que ce calice s’éloigne de moi sans que je le boive, je ne vois d’autre détermination à prendre que celle de renoncer à mon sens propre, à ma volonté, et de m’en remettre entièrement au jugement et à la volonté de Dieu.
Certes, Nous non plus ne manquions pas de nombreux et sérieux motifs de Nous dérober au fardeau. Sans compter que, en raison de Notre petitesse, Nous ne pouvions à aucun titre Nous estimer digne des honneurs du Pontificat, comment ne pas Nous sentir profondément ému en Nous voyant choisi pour succéder à celui qui, durant les vingt-six ans, ou peu s’en faut, qu’il gouverna l’Eglise avec une sagesse consommée, fit paraître une telle vigueur d’esprit et de si insignes vertus, qu’il s’imposa à l’admiration des adversaires eux-mêmes et, par l’éclat de ses œuvres, immortalisa sa mémoire ?
En outre, et pour passer sous silence bien d’autres raisons, Nous éprouvions une sorte de terreur à considérer les conditions funestes de l’humanité à l’heure présente. Peut-on ignorer la maladie si profonde et si grave qui travaille, en ce moment bien plus que par le passé, la société humaine, et qui, s’aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu’aux moelles, l’entraîne à sa ruine ? Cette maladie, Vénérables Frères, vous la connaissez, c’est, à l’égard de Dieu, l’abandon et l’apostasie ; et rien sans nul doute qui mène plus sûrement à la ruine, selon cette parole du prophète : « Voici que ceux qui s’éloignent de vous périront » (2). A un si grand mal Nous comprenions qu’il Nous appartenait, en vertu de la charge pontificale à Nous confiée, de porter remède ; Nous estimions, qu’à Nous s’adressait cet ordre de Dieu : « Voici qu’aujourd’hui je t’établis sur les nations et les royaumes pour arracher et pour détruire, pour édifier et pour planter » (3) ; mais pleinement conscient de Notre faiblesse, Nous redoutions d’assumer une œuvre hérissée de tant de difficultés, et qui pourtant n’admet pas de délais.
Cependant, puisqu’il a plu à Dieu d’élever Notre bassesse jusqu’à cette plénitude de puissance, Nous puisons courage en Celui qui nous conforte ; et mettant la main à l’œuvre, soutenu de la force divine, Nous déclarons que Notre but unique dans l’exercice du suprême Pontificat est de « tout restaurer dans le Christ » (4) afin que « le Christ soit tout et en tout » (5).
Il s’en trouvera sans doute qui, appliquant aux choses divines la courte mesure des choses humaines, chercheront à scruter Nos pensées intimes et à les tourner à leurs vues terrestres et à leurs intérêts de parti. Pour couper court à ces vaines tentatives, Nous affirmons en toute vérité que Nous ne voulons être et que, avec le secours divin, Nous ne serons rien autre, au milieu des sociétés humaines, que le ministre du Dieu qui Nous a revêtu de son autorité.
Ses intérêts sont Nos intérêts; leur consacrer Nos forces et Notre vie, telle est Notre résolution inébranlable. C’est pourquoi, si l’on Nous demande une devise traduisant le fond même de Notre âme, Nous ne donnerons jamais que celle-ci : Restaurer toutes choses dans le Christ.
Voulant donc entreprendre et poursuivre cette grande œuvre, Vénérables Frères, ce qui redouble Notre ardeur, c’est la certitude que vous Nous y serez de vaillants auxiliaires. Si nous en doutions, Nous semblerions vous tenir, et bien à tort, pour mal informés, ou indifférents, en face de la guerre impie qui a été soulevée et qui va se poursuivant presque partout contre Dieu. De nos jours, il n’est que trop vrai, « les nations ont frémi et les peuples ont médité des projets insensés » (6) contre leur Créateur; et presque commun est devenu ce cri de ses ennemis : « Retirez-vous de nous » (7). De là, en la plupart, un rejet total de tout respect de Dieu. De là des habitudes de vie, tant privée que publique, où nul compte n’est tenu de sa souveraineté. Bien plus, il n’est effort ni artifice que l’on ne mette en œuvre pour abolir entièrement son souvenir et jusqu’à sa notion.
Qui pèse ces choses a droit de craindre qu’une telle perversion des esprits ne soit le commencement des maux annoncés pour la fin des temps, et comme leur prise de contact avec la terre, et que véritablement « le fils de perdition » dont parle l’Apôtre (8) n’ait déjà fait son avènement parmi nous. Si grande est l’audace et si grande la rage avec lesquelles on se rue partout ã l’attaque de la religion, on bat en brèche les dogmes de la foi, on tend d’un effort obstiné à anéantir tout rapport de l’homme avec la Divinité ! En revanche, et c’est là, au dire du même Apôtre, le caractère propre de l’Antéchrist, l’homme, avec une témérité sans nom, a usurpé la place du Créateur en s’élevant « au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu. C’est à tel point que, impuissant à éteindre complètement en soi la notion, de Dieu, il secoue cependant le joug de sa majesté, et se dédie à lui-même le monde visible en guise de temple, où il prétend recevoir les adorations de ses semblables. Il siège dans le temple de Dieu, où il se montre comme s’il était Dieu lui-même » (9).
Quelle sera l’issue de ce combat livré à Dieu par de faibles mortels, nul esprit sensé ne le peut mettre en doute. Il est loisible assurément, à l’homme qui veut abuser de sa liberté, de violer les droits et l’autorité suprême du Créateur; mais au Créateur reste toujours la victoire. Et ce n’est pas encore assez dire : la ruine plane de plus près sur l’homme justement quand il se dresse plus audacieux dans l’espoir du triomphe. C’est de quoi Dieu lui-même nous avertit dans les Saintes Ecritures. « Il ferme les yeux », disent-elles, « sur les péchés des hommes » (10), comme oublieux de sa puissance et de sa majesté; mais bientôt, après ce semblant de recul, « se réveillant ainsi qu’un homme dont l’ivresse a grandi la force » (11), « il brise la tête de ses ennemis » (12), afin que tous sachent que « le roi de toute la terre, c’est Dieu » (13), « et que les peuples comprennent qu’ils ne sont que des hommes » (14).
Tout cela, Vénérables Frères, nous le tenons d’une foi certaine et nous l’attendons. Mais cette confiance ne nous dispense pas, pour ce qui dépend de nous, de hâter l’œuvre divine, non seulement par une prière persévérante : « Levez-vous, Seigneur, et ne permettez pas que l’homme se prévale de sa force » (15), mais encore, et c’est ce qui importe le plus, par la parole et par les œuvres, au grand jour, en affirmant et en revendiquant pour Dieu la plénitude de son domaine sur les hommes et sur toute créature, de sorte que ses droits et son pouvoir de commander soient reconnus par tous avec vénération et pratiquement respectés.
Accomplir ces devoirs, n’est pas seulement obéir aux lois de la nature, c’est travailler aussi à l’avantage du genre humain. Qui pourrait, en effet, Vénérables Frères, ne pas sentir son âme saisie de crainte et de tristesse à voir la plupart des hommes, tandis qu’on exalte par ailleurs et à juste titre les progrès de la civilisation, se déchaîner avec un tel acharnement les uns contre les autres, qu’on dirait un combat de tous contre tous ? Sans doute, le désir de la paix est dans tous les cœurs, et il n’est personne qui ne l’appelle de tous ses vœux. Mais cette paix, insensé qui la cherche en dehors de Dieu ; car, chasser Dieu, c’est bannir la justice; et la justice écartée, toute espérance de paix devient une chimère. « La paix est l’œuvre de la justice » (16). Il en est, et en grand nombre, Nous ne l’ignorons pas, qui, poussés par l’amour de la paix, c’est-à-dire de la tranquillité de l’ordre, s’associent et se groupent pour former ce qu’ils appellent le parti de l’ordre. Hélas ! Vaines espérances, peines perdues ! De partis d’ordre capables de rétablir la tranquillité au milieu de la perturbation des choses, il n’y en a qu’un : le parti de Dieu. C’est donc celui-là qu’il nous faut promouvoir ; c’est à lui qu’il nous faut amener le plus d’adhérents possible, pour peu que nous ayons à cœur la sécurité publique.
Toutefois, Vénérables Frères, ce retour des nations au respect de la majesté et de la souveraineté divine, quelques efforts que nous fassions d’ailleurs pour le réaliser, n’adviendra que par Jésus-Christ. L’Apôtre, en effet, nous avertit que « personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé et qui est le Christ Jésus » (17). C’est lui seul « que le Père a sanctifié et envoyé dans ce monde » (18), « splendeur du Père et figure de sa substance » (19), vrai Dieu et vrai homme, sans lequel nul ne peut connaître Dieu comme il faut, car « personne n’a connu le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils aura voulu le révéler » (20).
D’où il suit que tout restaurer dans le Christ et ramener les hommes à l’obéissance divine sont une seule et même chose. Et c’est pourquoi le but vers lequel doivent converger tous nos efforts, c’est de ramener le genre humain à l’empire du Christ. Cela fait, l’homme se trouvera, par là même, ramené à Dieu. Non pas, voulons-Nous dire, un Dieu inerte et insoucieux des choses humaines, comme les matérialistes l’ont forgé dans leurs folles rêveries, mais un Dieu vivant et vrai, en trois personnes dans l’unité de nature, auteur du monde, étendant à toute chose son infinie providence, enfin législateur très juste qui punit les coupables et assure aux vertus leur récompense.
Or, où est la voie qui nous donne accès auprès de Jésus-Christ ? Elle est sous nos yeux : c’est l’Eglise. Saint Jean Chrysostome nous le dit avec raison : « L’Eglise est ton espérance, l’Eglise est ton salut, l’Eglise est ton refuge » (21).
C’est pour cela que le Christ l’a établie, après l’avoir acquise au prix de son sang, pour cela qu’il lui a confié sa doctrine et les préceptes de sa loi, lui prodiguant en même temps les trésors de la grâce divine pour la sanctification et le salut des hommes.
Vous voyez donc, Vénérables Frères, quelle œuvre nous est confiée à Nous et à vous. Il s’agit de ramener les sociétés humaines, égarées loin de la sagesse du Christ, à l’obéissance de l’Eglise ; l’Eglise, à son tour, les soumettra au Christ, et le Christ à Dieu. Que s’il Nous est donné, par la grâce divine, d’accomplir cette œuvre, Nous aurons la joie de voir l’iniquité faire place à la justice, et Nous serons heureux d’entendre « une grande voix disant du haut des cieux : Maintenant c’est le salut, et la vertu, et le royaume de notre Dieu et la puissance de son Christ » (22).
Toutefois, pour que le résultat réponde à Nos vœux, il faut, par tous les moyens et au prix de tous les efforts, déraciner entièrement cette monstrueuse et détestable iniquité propre au temps où nous vivons et par laquelle l’homme se substitue à Dieu ; rétablir dans leur ancienne dignité les lois très saintes et les conseils de l’Evangile ; proclamer hautement les vérités enseignées par l’Eglise sur la sainteté du mariage, sur l’éducation de l’enfance, sur la possession et l’usage des biens temporels, sur les devoirs de ceux qui administrent la chose publique ; rétablir enfin le juste équilibre entre les diverses classes de la société selon les lois et les institutions chrétiennes.
Tels sont les principes que, pour obéir à la divine volonté, Nous Nous proposons d’appliquer durant tout le cours de Notre Pontificat et avec toute l’énergie de Notre âme.
Votre rôle, à vous, Vénérables Frères, sera de Nous seconder par votre sainteté, votre science, votre expérience, et surtout votre zèle pour la gloire de Dieu, « ne visant à rien autre qu’à former en tous Jésus-Christ » (23).
Quels moyens convient-il d’employer pour atteindre un but si élevé ? Il semble superflu de les indiquer, tant ils se présentent d’eux-mêmes à l’esprit. Que vos premiers soins soient de former le Christ dans ceux qui, par le devoir de leur vocation, sont destinés à le former dans les autres. Nous voulons parler des prêtres, Vénérables Frères. Car tous ceux qui sont honorés du sacerdoce doivent savoir qu’ils ont, parmi les peuples avec lesquels Ils vivent, la même mission que Paul attestait avoir reçue quand il prononçait ces tendres paroles : « Mes petits enfants, que j’engendre de nouveau jusqu’à ce que le Christ se forme en vous » (24). Or, comment pourront-ils accomplir un tel devoir, s’ils ne sont d’abord eux-mêmes revêtus du Christ ? Et revêtus jusqu’à pouvoir dire avec l’Apôtre : « Je vis, non plus moi, mais le Christ vit en moi » (25). « Pour moi, le Christ est ma vie » (26). Aussi, quoique tous les fidèles doivent aspirer à « l’état d’homme parfait à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ » (27), cette obligation appartient principalement à celui qui exerce le ministère sacerdotal. Il est appelé pour cela un autre Christ ; non seulement parce qu’il participe au pouvoir de Jésus-Christ, mais parce qu’il doit imiter ses œuvres et par là reproduire en soi son image.
S’il en est ainsi, Vénérables Frères, combien grande ne doit pas être votre sollicitude pour former le clergé à la sainteté ! II n’est affaire qui ne doive céder le pas à celle-ci. Et la conséquence, c’est que le meilleur et le principal de votre zèle doit se porter sur vos Séminaires, pour y introduire un tel ordre et leur assurer un tel gouvernement, qu’on y voie fleurir, côte à côte l’intégrité de l’enseignement et la sainteté des mœurs. Faites du Séminaire les délices de votre cœur, et ne négligez rien de tout ce que le Concile de Trente a prescrit dans sa haute sagesse pour garantir la prospérité de cette institution. Quand le temps sera venu de promouvoir les jeunes candidats aux saints Ordres, ah ! N’oubliez pas ce qu’écrivait saint Paul à Timothée : « N’impose précipitamment les mains à personne » (28) ; vous persuadant bien que, le plus souvent, tels seront ceux que vous admettrez au sacerdoce, et tels seront aussi dans la suite les fidèles confiés à leur sollicitude. Ne regardez donc aucun intérêt particulier, de quelque nature qu’il soit ; mais ayez uniquement en vue Dieu, l’Eglise, le bonheur éternel des âmes, afin d’éviter, comme nous en avertit l’Apôtre, « de participer aux péchés d’autrui » (29).

D’ailleurs, que les nouveaux prêtres, qui sortent du Séminaire, n’échappent pas pour cela aux sollicitudes de votre zèle. Pressez-les, Nous vous le recommandons du plus profond de Notre âme, pressez-les souvent sur votre cœur, qui doit brûler d’un feu céleste; réchauffez-les, enflammez-les, afin qu’ils n’aspirent plus qu’à Dieu et à la conquête des âmes. Quant à Nous, Vénérables Frères, Nous veillerons avec le plus grand soin à ce que les membres du clergé ne se laissent point surprendre aux manœuvres insidieuses d’une certaine science nouvelle qui se pare du masque de la vérité et où l’on ne respire pas le parfum de Jésus-Christ ; science menteuse qui, à la faveur d’arguments fallacieux et perfides, s’efforce de frayer le chemin aux erreurs du rationalisme ou du semi-rationalisme, et contre laquelle l’Apôtre avertissait déjà son cher Timothée de se prémunir lorsqu’il lui écrivait : « Garde le dépôt, évitant les nouveautés profanes dans le langage, aussi bien que les objections d’une science fausse, dont les partisans avec toutes leurs promesses ont défailli dans la foi » (30). Ce n’est pas à dire que Nous ne jugions ces jeunes prêtres dignes d’éloges, qui se consacrent à d’utiles études dans toutes les branches de la science, et se préparent ainsi à mieux défendre la vérité et à réfuter plus victorieusement les calomnies des ennemis de la foi. Nous ne pouvons néanmoins le dissimuler, et Nous le déclarons même très ouvertement, Nos préférences sont et seront toujours pour ceux qui, sans négliger les sciences ecclésiastiques et profanes, se vouent plus particulièrement au bien des âmes dans l’exercice des divers ministères qui siéent au prêtre animé de zèle pour l’honneur divin.
« C’est pour Notre cœur une grande tristesse et une continuelle douleur » (31) de constater qu’on peut appliquer à nos jours cette plainte de Jérémie : « Les enfants ont demandé du pain et il n’y avait personne pour le leur rompre » (32). Il n’en manque pas, en effet, dans le clergé qui, cédant à des goûts personnels, dépensent leur activité en des choses d’une utilité plus apparente que réelle ; tandis que moins nombreux peut-être sont ceux qui, à l’exemple du Christ, prennent pour eux-mêmes les paroles du Prophète : « L’esprit du Seigneur m’a donné l’onction, il m’a envoyé évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance et la lumière aux aveugles » (33). Et pourtant, il n’échappe à personne, puisque l’homme a pour guide la raison et la liberté, que le principal moyen de rendre à Dieu son empire sur les âmes, c’est l’enseignement religieux.
Combien sont hostiles à Jésus-Christ, prennent en horreur l’Eglise et l’Evangile, bien plus par ignorance que par malice, et dont on pourrait dire : « Ils blasphèment tout ce qu’ils ignorent » (34) ! Etat d’âme que l’on constate non seulement dans le peuple et au sein des classes les plus humbles que leur condition même rend plus accessibles à l’erreur, mais jusque dans les classes élevées et chez ceux-là mêmes qui possèdent, par ailleurs, une instruction peu commune. De là, en beaucoup, le dépérissement de la foi; car il ne faut pas admettre que ce soient les progrès de la science qui l’étouffent ; c’est bien plutôt l’ignorance ; tellement que là où l’ignorance est plus grande, là aussi l’incrédulité fait de plus grands ravages. C’est pour cela que le Christ a donné aux apôtres ce précepte: « Allez et enseignez toutes les nations » (35).
Mais pour que ce zèle à enseigner produise les fruits qu’on en espère et serve à former en tous le Christ, rien n’est plus efficace que la charité ; gravons cela fortement dans notre mémoire, ô Vénérables Frères, « car le Seigneur n’est pas dans la commotion » (36). En vain espérerait-on attirer les âmes à Dieu par un zèle empreint d’amertume ; reprocher durement les erreurs et reprendre les vices avec âpreté cause très souvent plus de dommage que de profit. Il est vrai que l’Apôtre, exhortant Timothée, lui disait : « Accuse, supplie, reprends, mais il ajoutait : en toute patience » (37). Rien de plus conforme aux exemples que Jésus-Christ nous a laissés.
C’est lui qui nous adresse cette invitation : « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui gémissez sous le fardeau, et je vous soulagerai » (38). Et, dans sa pensée, ces infirmes et ces opprimés n’étaient autres que les esclaves de l’erreur et du péché. Quelle mansuétude, en effet, dans ce divin Maître ! Quelle tendresse, quelle compassion envers tous les malheureux ! Son divin Cœur nous est admirablement dépeint par Isaïe dans ces termes : « Je poserai sur lui mon esprit, il ne contestera point et n’élèvera point la voix : jamais il n’achèvera le roseau demi-brisé et n’éteindra la mèche encore fumante » (39).
Cette charité patiente et bénigne (40) devra aller au-devant de ceux-là mêmes qui sont nos adversaires et nos persécuteurs. « Ils nous maudissent », ainsi le proclamait saint Paul, « et nous bénissons ; ils nous persécutent, et nous supportons ; ils nous blasphèment, et nous prions » (41). Peut-être après tout se montrent-ils pires qu’ils ne sont. Le contact avec les autres, les préjugés, l’influence des doctrines et des exemples, enfin le respect humain, conseiller funeste, les ont engagés dans le parti de l’impiété ; mais au fond, leur volonté n’est pas aussi dépravée qu’ils se plaisent à le faire croire. Pourquoi n’espérerions-nous pas que la flamme de la Charité dissipe enfin les ténèbres de leur âme et y fasse régner, avec la lumière, la paix de Dieu ? Plus d’une fois le fruit de notre travail se fera peut-être attendre ; mais la charité ne se lasse pas, persuadée que Dieu mesure ses récompenses non pas aux résultats mais à la bonne volonté.
Cependant, Vénérables Frères, ce n’est nullement Notre pensée que, dans cette œuvre si ardue de la rénovation des peuples par le Christ, vous restiez, vous et votre clergé, sans auxiliaires. Nous savons que Dieu a recommandé à chacun le soin de son prochain (42). Ce ne sont donc pas seulement les hommes revêtus du sacerdoce, mais tous les fidèles sans exception qui doivent se dévouer aux intérêts de Dieu et des âmes : non pas, certes, chacun au gré de ses vues et de ses tendances, mais toujours sous la direction et selon la volonté des évêques, car le droit de commander, d’enseigner, de diriger n’appartient dans l’Eglise à personne autre qu’à vous, « établis par l’Esprit-Saint pour régir l’Eglise de Dieu » (43).
S’associer entre catholiques dans des buts divers, mais toujours pour le bien de la religion, est chose qui, depuis longtemps, a mérité l’approbation et les bénédictions de Nos prédécesseurs. Nous non plus, Nous n’hésitons pas à louer une si belle œuvre, et Nous désirons vivement qu’elle se répande et fleurisse partout, dans les villes comme dans les campagnes. Mais, en même temps, Nous entendons que ces associations aient pour premier et principal objet de faire que ceux qui s’y enrôlent accomplissent fidèlement les devoirs de la vie chrétienne. Il importe peu, en vérité, d’agiter subtilement de multiples questions et de disserter avec éloquence sur droits et devoirs, si tout cela n’aboutit à l’action.
L’action, voilà ce que réclament les temps présents; mais une action qui se porte sans réserve à l’observation intégrale et scrupuleuse des lois divines et des prescriptions de l’Eglise, à la profession ouverte et hardie de la religion, à l’exercice de la charité sous toutes ses formes, sans nul retour sur soi ni sur ses avantages terrestres. D’éclatants exemples de ce genre donnés par tant de soldats du Christ auront plus tôt fait d’ébranler et d’entraîner les âmes, que la multiplicité des paroles et la subtilité des discussions ; et l’on verra sans doute des multitudes d’hommes foulant aux pieds le respect humain, se dégageant de tout préjugé et de toute hésitation, adhérer au Christ, et promouvoir à leur tour sa connaissance et son amour, gage de vraie et solide félicité.
Certes, le jour où, dans chaque cité, dans chaque bourgade, la loi du Seigneur sera soigneusement gardée, les choses saintes entourées de respect, les sacrements fréquentés, en un mot, tout ce qui constitue la vie chrétienne remis en honneur, il ne manquera plus rien, Vénérables Frères, pour que Nous contemplions la restauration de toutes les choses dans le Christ. Et que l’on ne crie pas que tout cela se rapporte seulement à l’acquisition des biens éternels ; les intérêts temporels et la prospérité publique s’en ressentiront aussi très heureusement.
Car, ces résultats une fois obtenus, les nobles et les riches sauront être justes et charitables à l’égard des petits, et ceux-ci supporteront dans la paix et la patience les privations de leur condition peu fortunée; les citoyens obéiront non plus à l’arbitraire, mais aux lois; tous regarderont comme un devoir le respect et l’amour envers ceux qui gouvernent, et dont « le pouvoir ne vient que de Dieu » (44).
Il y a plus. Dès lors, il sera manifeste à tous que l’Eglise, telle qu’elle fut instituée par Jésus-Christ, doit jouir d’une pleine et entière liberté et n’être soumise à aucune domination humaine, et que Nous-même, en revendiquant cette liberté, non seulement Nous sauvegardons les droits sacrés de la religion, mais Nous pourvoyons aussi au bien commun et à la sécurité des peuples : « la piété est utile à tout » (45), et là où elle règne « le peuple est vraiment assis dans la plénitude de la paix » (46).
Que Dieu, « riche en miséricorde » (47), hâte dans sa bonté cette rénovation du genre humain en Jésus-Christ, puisque ce n’est l’œuvre « ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais du Dieu des miséricordes » (48). Et nous tous, Vénérables Frères, demandons-lui cette grâce « en esprit d’humilité » (49) par une prière Instante et continuelle, appuyée sur les mérites de Jésus-Christ. Recourons aussi à l’intercession très puissante de la divine Mère. Et pour l’obtenir plus largement, prenant occasion de ce jour où Nous vous adressons ces Lettres, et qui a été institué pour solenniser le Saint Rosaire, Nous confirmons toutes les ordonnances par lesquelles Notre prédécesseur a consacré le mois d’octobre à l’auguste Vierge et prescrit dans toutes les églises la récitation publique du Rosaire. Nous vous exhortons, en outre, à prendre aussi pour intercesseurs le très pur Époux de Marie, patron de l’Eglise catholique, et les princes des apôtres saint Pierre et saint Paul.
Pour que toutes ces choses se réalisent selon Nos désirs et que tous vos travaux soient couronnés de succès, Nous implorons sur vous, en grande abondance, les dons de la grâce divine. Et comme témoignage de la tendre charité dans laquelle Nous vous embrassons, vous et tous les fidèles confiés à vos soins par la divine Providence, Nous vous accordons en Dieu de grand cœur, Vénérables Frères, ainsi qu’à votre clergé et à votre peuple, la Bénédiction Apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 4 Octobre de l’année 1903, de Notre Pontificat la première.

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