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Les vrais dangers de Vatican II

publié dans regards sur le monde le 18 janvier 2012


Louis-Marie Lamotte – « Contre Débat »] Compte rendu de la conférence de l’abbé Guillaume de Tanoüarn : Les vrais dangers de Vatican II
SOURCE – Louis-Marie Lamotte – « Contre Débat » – 15 janvier 2012

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Le 11 octobre 1962, le Pape Jean XXIII ouvrait le second concile du Vatican par le discours Gaudet Mater Ecclesia. Un peu plus de trois ans plus tard, ce même concile s’achevait, le 8 décembre 1965, par un discours où le Pape Paul VI le définissait lui-même comme la « rencontre du culte de l’homme qui se fait Dieu avec le culte du Dieu qui se fait homme ».

Au début de la conférence tenue à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’ouverture de Vatican II, l’abbé Guillaume de Tanoüarn, prêtre de l’Institut du Bon Pasteur, a montré à quel point une telle affirmation pouvait sembler datée, nul ne s’intéressant plus ni à l’un, ni à l’autre culte. En 2011, Benoît XVI désignait ainsi le christianisme comme une contre-culture, une résistance spirituelle à un ordre mondial en marche, et non comme une puissance en dialogue avec une autre puissance.
Une démarche fondamentale
Le caractère daté de Vatican II peut ainsi faire penser qu’il ne s’agit plus d’un enjeu : la révolution ayant eu lieu, tout apparaît comme à reconstruire. L’abbé de Tanoüarn a cependant mis en évidence que la reconstruction posait la question des matériaux qu’on utiliserait à cette fin, et s’est opposé résolument à une entreprise qui se bornerait à rassembler des débris épars afin de se construire une fidélité choisie et à la mode : il convient d’adopter une démarche fondamentale de recherche de ce qui est indestructible et divin dans l’Eglise. Dans Spe Salvi (§ 22), Benoît XVI parle ainsi d’ « autocritique du christianisme par retour à ses vrais fondements » : il faut partir du vrai fondement pour reconstruire, quitte à mener une autocritique, un discernement entre ce qui est humain, c’est-à-dire les modes et les écoles de théologie, et le code génétique divin de la véritable croissance de l’Eglise.

Cependant, cette démarche fondamentale ne suffit pas : selon l’abbé de Tanoüarn, il faut « poser loyalement la question de l’échec ». Vatican II s’est voulu une nouvelle Pentecôte, une nouvelle Epiphanie : pourquoi une ambition aussi extraordinaire n’a-t-elle pas été suivie d’effets, pourquoi le Concile a-t-il été impuissant à conjurer le mouvement de matérialisation du monde auquel il n’a apporté aucune réponse ? Non seulement la stratégie conciliaire, langage que l’abbé de Tanoüarn estimait approprié en raison du caractère profondément pastoral du Concile, n’a pas permis à l’Eglise de résister, mais elle lui a fait perdre jusqu’à son cœur de cible : on peut admettre que l’Eglise n’ait pas pu permis de reconquérir des parts de marché en raison d’une conjoncture défavorable, mais la perte d’une grande partie de sa clientèle acquise contraint à reconnaître qu’on ne sera pas quitte avec le Concile en essayant simplement de l’oublier, ce qui constituerait la tentation non seulement de la FSSPX, mais aussi, dans une moindre mesure, de Benoît XVI lui-même ; l’abbé de Tanoüarn rappelait ainsi que Spe Salvi ne contenait pas une seule citation de Vatican II : dans ses recherches les plus personnelles, Benoît XVI marque une tendance à faire comme si le Concile n’était pas arrivé, pour construire une fidélité à la foi et à ce qui y tient.

Cependant, il existe dans le Concile un problème ; il ne suffit pas de dire qu’il s’est trompé dans le choix de sa stratégie, mais il faut affronter la difficulté : où se situe le problème de Vatican II.

Le conférencier a mis tout d’abord en évidence la difficulté que représente une telle tâche. Le Concile apparaît comme un énorme monument, dont les textes paraissent très modérés et parfois très intéressants : l’abbé de Tanoüarn citait ainsi les documents sur la formation des prêtres, sur la vie religieuse ou l’apostolat des laïcs. Pourquoi donc un tel Concile semble-t-il avoir amplifié le mouvement de matérialisation du monde ?

Sacrosanctum Concilium et l’expérimentation liturgique
La première constitution, qui touche à la liturgie, est typique du style du Concile : bonnes intentions, quelques déclarations intéressantes, notamment sur l’usage du latin, du chant grégorien, sur le Christ-Prêtre. Sacrosanctum Concilium semble un document particulièrement modéré, de telle sorte que se manifeste parfois la tentation d’y revenir. Selon l’abbé de Tanoüarn, c’est négliger l’existence dans le texte, à côté de ces pieux rappels, de deux obsessions philosophiques mauvaises : l’adaptation des rites et l’expérimentation liturgique[1]. Ces deux concepts correspondent en fait au discours Gaudet Mater Ecclesia de Jean XXIII, qui parlait de distinguer le fond et la forme[2]. Une telle dissociation, en matière liturgique, signifie la désagrégation de la forme, car le rite est essentiellement une forme. La liturgie a ainsi connu une déritualisation effectuée au nom de Sacrosanctum Concilium lue à la lumière du discours de Jean XXIII.

Sacrosanctum Concilium, seul texte voté sous Jean XXIII, apparaît cependant comme un texte spécifique, en tant que la restauration liturgique est aujourd’hui en avance sur la restauration théologique. Il n’en porte pas moins deux concepts typiques de la mentalité des Trente Glorieuses, qui s’est communiquée au Concile. L’abbé de Tanoüarn montrait ainsi que le bouleversement postconciliaire ne reposait pas seulement sur une mauvaise interprétation du Concile et à certains égards était demeuré en-deçà de ce que le Concile prévoyait.

Il faut donc refuser cet esprit du Concile, qui, selon Benoît XVI, « doit être rejeté comme une rupture avec la Tradition ». Mais il faut reconnaître également que les prêtres qui ont saccagé l’Eglise agissaient en toute bonne foi et non par manque de piété. Il importe donc d’identifier les vrais dangers du Concile.
Vatican II comme « boussole » pour l’Eglise
L’abbé de Tanoüarn a commencé par écarter la perspective d’erreurs proprement théologiques dans les textes conciliaires. Ceux-ci, extrêmement composites, ont bénéficié de la vigilance de la minorité et de Paul VI et aucune hérésie n’a pu y trouver place. Même la liberté religieuse est un problème plus politique que religieux dès lors qu’est reconnue à l’Eglise son statut d’institution publique. Le conférencier a tenu de même à exprimer ses réserves vis-à-vis de l’entreprise de Mgr Gherardini, qui revient selon lui à préconiser un retour pur et simple à la théologie romaine des années 1950, théologie qui n’apporte pourtant aucune réponse toute faite aux questions importantes soulevées par le Concile, telles la catholicité de l’Eglise, l’appartenance à l’Eglise, le problème de l’humanisme chrétien, ou encore le rôle des laïcs, point sur lequel les traditionalistes, mouvement de laïcs sans mandat, sont de fait en avance sur le reste de l’Eglise. C’est en ce sens que Vatican II peut apparaître comme un événement providentiel et une « boussole », pour reprendre l’expression de Jean-Paul II, non pas au sens où il indiquerait le chemin à suivre, mais au sens où il pose les questions pertinentes.
Quatre points
Le vrai danger du Concile réside donc dans la philosophie immanente au texte du Concile. L’abbé de Tanoüarn a ainsi repris les huit points, réduits à quatre par souci de clarté, de la déclaration finale d’un symposium de 2002 sur Vatican II :

- 1) l’idée d’un progrès généralisé et fatal, dans la ligne d’Emmanuel Mounier, qui désignait Auschwitz comme la « petite peur du XXe siècle », le progrès étant à ce point fatal qu’il ne peut que tout emporter. Un tel progressisme optimiste et naïf paraît aujourd’hui particulièrement daté ;

- 2) l’inversion du moyen et de la fin : Gaudium et Spes[3] déclare que l’Eglise est au service de l’homme et instaure ainsi une logique de consommation, alors que l’Eglise existe au contraire par le service que lui rendent ses membres. L’Eglise court le risque d’adopter un personnalisme athée, faisant de l’homme la fin universelle. Le n°1 de Lumen Gentium[4], désignant l’Eglise comme « le signe et le moyen de l’unité du genre humain et de l’union avec Dieu » tend à transformer l’Eglise en produit. L’abbé de Tanoüarn n’hésitait pas à dire avec insistance qu’une telle Eglise de consommateurs n’était rien d’autre qu’une Eglise athée, dont la tentation est d’autant plus dangereuse qu’elle correspond à l’air du temps ;

- 3) la promotion de la conscience comme sujet de la religion et critère du vrai et du faux, nette dans le n°1 de Dignitatis Humanae[5] : de nouveau apparaît la tentation d’un libre service spirituel. L’abbé de Tanoüarn s’étonnait ainsi que le n°3 de Dignitatis Humanae[6], qui place la foi au terme d’une liberté de recherche et de dialogue, n’ait pas suscité davantage de critiques ; il rappelait que la foi, dont les mystères échappent précisément à la conscience, finit par s’imposer hors de tout dialogue, par l’autorité de Dieu, comme le rappelait le P. Garrigou-Lagrange, dont la théologie demeure sur ce point très utile. Une telle promotion de la conscience porte donc un doute profond contre la présence en nos cœurs du Saint-Esprit et fait courir à l’Eglise le risque d’une faillite pure et simple ;

- 4) le concept de l’unité spirituelle du genre humain, qui laisse penser que tous les hommes sont sauvés et fait disparaître la nécessité de la proclamation par l’Eglise du salut en Jésus-Christ. La foi se réduit désormais à une conscience plus aiguë du mystère de l’homme ; cessant d’être religion de salut, la religion catholique devient une religion de sagesse, de confort et de psychologie.

La conférence valait tout d’abord par son extrême clarté, même si l’on peut bien évidemment regretter que certains points, en raison de sa relative brièveté, n’aient pas fait l’objet d’un traitement plus développé. Elle établissait également avec force, notamment par le refus d’attribuer les échecs de l’après-Concile seulement à la malhonnêteté ou à l’incompétence supposées de la génération de Vatican II, le lien entre des formules ou des idées hasardeuses et le bouleversement connu par l’Eglise après le Concile : l’abbé de Tanoüarn donnait ainsi l’exemple des prêtres en recherche des années postconciliaires, qui auraient appliqué avec zèle et sincérité l’enseignement de Dignitatis Humanae sur la libre recherche. L’ensemble de la réflexion, qui s’inscrit nettement dans le sillage de Vatican II et l’Evangile, publié par l’abbé de Tanoüarn en 2003[7], apparaît donc comme une belle contribution au débat actuel sur le Concile.

Louis-Marie Lamotte

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Note : Cet article est issu d’une conférence tenue par Monsieur l’abbé Guillaume de Tanoüarn au Centre culturel chrétien St-Paul le 10 janvier 2012. J’espère n’en avoir pas trahi le propos. L’abbé de Tanoüarn résumait lui-même ainsi sur le Metablog sa propre conférence : http://ab2t.blogspot.com/2012/01/vatican-ii-reponses.html

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[1] Sacrosanctum Concilium, n°44 : « Il est à propos que l’autorité ecclésiastique ayant compétence sur le territoire, mentionnée à l’article 22 §2, institue une commission liturgique qui aura le concours d’experts en science liturgique, en musique sacrée, en art sacré et en pastorale. Cette commission, dans la mesure du possible, sera aidée par un Institut de pastorale liturgique composé de membres parmi lesquels on admettra, si c’est utile, des laïcs compétents en cette matière. Il reviendra à cette commission, sous la direction de l’autorité ecclésiastique territoriale mentionnée plus haut, de diriger la pastorale liturgique dans l’étendue de son ressort, de promouvoir les recherches et les expériences nécessaires chaque fois qu’il s’agira de proposer des adaptations au Siège apostolique. »
Et n°45 : « Dans la même ligne, il y aura une commission de liturgie dans chaque diocèse pour promouvoir l’action liturgique sous la direction de l’évêque. »
Les textes conciliaires cités le sont dans la version disponible sur le site du Vatican : http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/index_fr.htm

[2] « Autre est le dépôt lui-même de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées. »

[3] Gaudium et Spes, n°3 « Le service de l’homme »

[4] « L’Eglise étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de mettre dans une plus vive lumière, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l’enseignement des précédents Conciles, sa propre nature et sa mission universelle. »

[5] « Tous les hommes, d’autre part, sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Église ; et, quand ils l’ont connue, de l’embrasser et de lui être fidèles.
De même encore, le saint Concile déclare que ces devoirs concernent la conscience de l’homme et l’obligent, et que la vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance. »

[6] « La vérité doit être cherchée selon la manière propre à la personne humaine et à sa nature sociale, à savoir par une libre recherche, par le moyen de l’enseignement ou de l’éducation, de l’échange et du dialogue grâce auxquels les hommes exposent les uns aux autres la vérité qu’ils ont trouvée ou pensent avoir trouvée, afin de s’aider mutuellement dans la quête de la vérité ; la vérité une fois connue, c’est par un assentiment personnel qu’il faut y adhérer fermement. »

[7] Cet ouvrage, épuisé, peut être lu dans son intégralité sur la toile : http://www.vatican2.free.fr/

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