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Le conflit ir­ré­so­lu

publié dans regards sur le monde le 10 décembre 2012


Le conflit ir­ré­so­lu
SOURCE – Bernard Dumont – Catholica – 18 nov 2012

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Va­ti­can II avait une visée pra­tique (dite « pas­to­rale ») : trou­ver les moyens de faire ces­ser l’in­ter­mi­nable conflit avec la mo­der­ni­té. Cin­quante ans après, bien que ce but ne soit pas at­teint, un ré­exa­men se heurte à un blo­cage.
Le cli­vage entre l’Eglise et le monde contem­po­rain est au­jourd’hui aigu, bien loin des at­tentes for­mu­lées lors de l’ou­ver­ture du concile Va­ti­can II, il y a cin­quante ans. La si­tua­tion d’alors était pré­oc­cu­pante. On en­trait dans la consom­ma­tion de masse, avec toutes les consé­quences mo­rales que cela an­non­çait et qui ef­fec­ti­ve­ment se me­su­raient déjà. The Af­fluent so­cie­ty, de John Ken­neth Gal­braith, pa­raît en 1962, cé­lé­bra­tion de l’abon­dance ma­té­rielle et pro­gramme d’ex­pan­sion ca­pi­ta­liste. The Gu­tem­berg Ga­laxy, de Mar­shall Mac Luhan, fait ap­pa­raître qu’un saut qua­li­ta­tif s’est pro­duit dans la pos­ses­sion des nou­veaux pou­voirs des mé­dias. Le com­mu­nisme pour­suit ses ac­ti­vi­tés ma­lé­fiques à tra­vers le monde, et ri­va­lise avec la su­per­puis­sance concur­rente dans la course aux ar­me­ments… Enfin à l’in­té­rieur de l’Eglise cir­culent les « opi­nions fausses qui risquent de rui­ner les fon­de­ments de la doc­trine ca­tho­lique » (Pie XII, Hu­ma­ni ge­ne­ris, 1950). On se ren­dra très vite compte que ces der­niers pé­rils n’étaient pas illu­soires, et se vé­ri­fient dans tous les do­maines de la vie ec­clé­siale, dans les doc­trines comme dans les pra­tiques « mo­der­ni­sa­trices » de l’Ac­tion ca­tho­lique, de syn­di­cats, par­tis po­li­tiques, uni­ver­si­tés consi­dé­rés comme ca­tho­liques, dé­sor­mais en voie de sé­cu­la­ri­sa­tion ra­pide. De tout cela cha­cun était conscient en 1962, de même que l’on sa­vait per­ti­nem­ment que cet état de choses ve­nait en fait d’assez loin dans le passé.Si les in­ter­ven­tions ini­tiales de Jean XXIII pas­sèrent très ra­pi­de­ment sur ces côtés né­ga­tifs, les textes aux­quels ont abou­ti les longs dé­bats conci­liaires pré­sentent pour une part des traits plus réa­listes. Paul VI, dans son dis­cours de conclu­sion (7 dé­cembre 1965), les a ré­su­més par un por­trait sai­sis­sant de l’homme de la mo­der­ni­té, clos sur lui-même et « tout en­tier oc­cu­pé de soi, […]qui se fait non seule­ment le centre de tout ce qui l’in­té­resse, mais qui ose se pré­tendre le prin­cipe et la rai­son der­nière de toute réa­li­té ». En consé­quence, af­fir­mait Paul VI, « la re­li­gion du Dieu qui s’est fait homme s’est ren­con­trée avec la re­li­gion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu ». Quant au texte conci­liaire le plus salué pour son « ou­ver­ture », Gau­dium et spes, il com­mence par un ta­bleau pré­li­mi­naire plu­tôt sombre de « la condi­tion hu­maine dans le monde d’au­jourd’hui ». Il dé­nonce l’athéisme ins­ti­tu­tion­nel (même sans men­tion­ner di­rec­te­ment le com­mu­nisme) et le scien­tisme, émet la crainte que les nou­velles tech­niques mi­li­taires pro­voquent « une bar­ba­rie bien pire que celle d’au­tre­fois », conclut enfin sur l’« état la­men­table de l’hu­ma­ni­té » (n. 79). La mis­sion im­par­tie au concile était d’of­frir des ré­ponses pro­por­tion­nées aux an­goisses nées de cette si­tua­tion, mais aussi de dis­cer­ner les as­pi­ra­tions po­si­tives et leur ap­por­ter une ré­ponse dans une for­mu­la­tion adap­tée. Telle était la rai­son d’être du ca­rac­tère es­sen­tiel­le­ment pra­tique de ce concile, si­gni­fiée par l’ad­jec­tif « pas­to­ral » qui lui a été of­fi­ciel­le­ment at­tri­bué. Jean XXIII avait été très clair à ce sujet : il ne s’agis­sait pas de « dis­cu­ter de cer­tains cha­pitres fon­da­men­taux de la doc­trine de l’Eglise, et donc de ré­pé­ter plus abon­dam­ment ce que les Pères et théo­lo­giens an­ciens et mo­dernes ont déjà dit », mais bien d’opé­rer une mise à jour (c’est l’un des sens du mot ag­gior­na­men­to si sou­vent ré­pé­té), une adap­ta­tion pé­da­go­gique : « Il faut que cette doc­trine cer­taine et im­muable, qui doit être res­pec­tée fi­dè­le­ment, soit ap­pro­fon­die et pré­sen­tée de la façon qui ré­pond aux exi­gences de notre époque » (Dis­cours d’ou­ver­ture. La tra­duc­tion lit­té­rale de la ver­sion ita­lienne com­porte une va­riante : « […] soit étu­diée et ex­po­sée sui­vant la re­cherche et la pré­sen­ta­tion dont use la pen­sée mo­derne », for­mu­la­tion am­bi­guë, pou­vant s’en­tendre dans le sens d’une at­ten­tion por­tée à la ca­pa­ci­té de com­pré­hen­sion des au­di­teurs, ou bien d’une mise en adé­qua­tion avec les formes cultu­relles do­mi­nantes de l’Oc­ci­dent. Mais une am­bi­guïté sem­blable en­toure le mot « exi­gence » dans la ver­sion fran­çaise). L’opé­ra­tion était d’au­tant plus im­por­tante que l’on se trou­vait en pré­sence d’un bou­le­ver­se­ment gé­né­ral du monde face au­quel il conve­nait de ré­flé­chir avec d’au­tant plus de force que les at­ti­tudes adop­tées de­puis le XIXe siècle en­vers la mo­der­ni­té s’étaient sol­dées par des échecs suc­ces­sifs tou­jours plus pa­tents, entre autres parce que le dis­cours de l’Eglise n’était pas tou­jours ar­ri­vé à se for­mu­ler dans des termes im­mé­dia­te­ment ac­ces­sibles à ses des­ti­na­taires. Pour­quoi cette in­ten­tion pas­to­rale n’a-t-elle pas abou­ti ? Pour­quoi tant d’ef­forts dé­ployés n’ont-ils pas per­mis de trou­ver les moyens d’éla­bo­rer un mo­dèle re­nou­ve­lé de com­pré­hen­sion de la mo­der­ni­té, et de don­ner une im­pul­sion dé­ci­sive à une re­nais­sance de la culture chré­tienne apte à im­po­ser le res­pect ? On se conten­te­ra ici de consi­dé­rer deux points : l’op­tion ini­tiale qui a donné sa to­na­li­té aux tra­vaux conci­liaires, et la dif­fi­cul­té de com­prendre l’en­tê­te­ment avec le­quel la ligne posée à l’ori­gine n’a pas été mo­di­fiée en dépit de son in­ef­fi­ca­ci­té.
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Le ca­rac­tère propre de Va­ti­can II ne ré­side pas tant dans sa « pas­to­ra­li­té », c’est-à-dire dans la pré­oc­cu­pa­tion pra­tique qui lui était as­si­gnée, que dans la ma­nière dont celle-ci s’est concré­ti­sée et dans le conte­nu des dé­ci­sions qui en sont ré­sul­tées, au­jourd’hui ju­gées par les faits comme un échec. Après tout, ce concile au­rait pu être « pas­to­ral » d’une tout autre ma­nière. Et la façon dont il le fut a été tri­bu­taire d’un cer­tain nombre de don­nées, tout au­tant que le long pro­ces­sus qui a suivi. La pre­mière parmi ces don­nées est une dé­ci­sion d’op­ti­misme. Cette voie, gé­né­ra­le­ment im­pu­tée au concile dans son en­semble, a été im­po­sée par Jean XXIII. La bulle d’in­dic­tion Hu­ma­nae sa­lu­tis, l’acte ju­ri­dique de convo­ca­tion du concile (25 dé­cembre 1961), évoque certes de ma­nière assez pré­cise les « guerres meur­trières qui, au­jourd’hui, se suc­cèdent sans in­ter­rup­tion » – on pense à ce qui se pas­sait alors en Al­gé­rie, au Viêt-Nam, en An­go­la, etc. –, mais en tire une in­ter­pré­ta­tion po­si­tive qui lais­se­ra des traces par la suite : « […] cela pousse les hommes à s’in­ter­ro­ger, à re­con­naître plus fa­ci­le­ment leurs propres li­mites, à as­pi­rer à la paix, à ap­pré­cier la va­leur des biens spi­ri­tuels ; et cela ac­cé­lère le pro­ces­sus […] qui conduit de plus en plus tous les in­di­vi­dus, les classes so­ciales et les na­tions elles-mêmes à s’unir ami­ca­le­ment, à s’aider, à se com­plé­ter et à se per­fec­tion­ner mu­tuel­le­ment ». Cette convic­tion du pas­sage à dans un accès col­lec­tif à la sa­gesse a pour co­rol­laire dans le même texte une pre­mière cri­tique à l’en­droit de ceux qui la met­traient en doute, et qui « ne voient que té­nèbres en­ve­lop­pant notre monde ». A peine six mois plus tard, le pro­pos se fera plus acerbe. Jean XXIII qua­li­fie­ra de « pro­phètes de mal­heur » ceux « qui ont cou­tume de dire que notre époque a pro­fon­dé­ment em­pi­ré par rap­port aux siècles pas­sés » ; et il si­tue­ra les re­proches qu’il leur adresse sur un ter­rain de prin­cipe, af­fir­mant qu’« ils se conduisent comme si l’his­toire, qui est maî­tresse de vie, n’avait rien à leur ap­prendre […] », pré­sup­po­sant et confir­mant ainsi l’idée fort peu réa­liste que l’on as­sis­tait à un bas­cu­le­ment po­si­tif vers une ère nou­velle d’apai­se­ment (Dis­cours d’ou­ver­ture du concile, 11 oc­tobre 1962). On n’a ja­mais su exac­te­ment qui était visé par cette cri­tique, peut-être était-elle seule­ment pré­ven­tive, en tout cas une ligne était énon­cée, d’ailleurs co­hé­rente avec la dé­fi­ni­tion des ob­jec­tifs as­si­gnés à l’as­sem­blée qui s’ou­vrait, consis­tant non à com­battre les prin­cipes qui sont à la ra­cine des maux contem­po­rains, et les sys­tèmes qui en ré­sultent (le mar­xisme, le li­bé­ra­lisme, etc.), mais à « re­cou­rir au re­mède de la mi­sé­ri­corde plu­tôt qu’à bran­dir les armes de la sé­vé­ri­té ». La jus­ti­fi­ca­tion de ce choix, très nou­veau dans la pra­tique de l’Eglise qui avait tou­jours mêlé les deux, est don­née dans le même dis­cours d’ou­ver­ture : les er­reurs, y lit-on, s’op­po­sant les unes aux autres « s’éva­nouissent comme brume au so­leil », bien plus, les contem­po­rains « semblent com­men­cer à les condam­ner d’eux-mêmes ». Jean XXIII don­nait même un exemple : « C’est le cas par­ti­cu­liè­re­ment pour ces ma­nières de vivre au mé­pris de Dieu et de ses lois, en met­tant une confiance exa­gé­rée dans le pro­grès tech­nique, en fai­sant consis­ter la pros­pé­ri­té uni­que­ment dans le confort de l’exis­tence » (ibid.). La tour­nure d’es­prit du « bon pape Jean » lui a sur­vé­cu, mais avec Paul VI, elle a re­vê­tu une ex­pres­sion plus ré­so­lue que l’at­tente d’une « nou­velle Pen­te­côte » ou d’un « nou­veau bond en avant du royaume du Christ dans le monde » an­non­cée par son uto­pique pré­dé­ces­seur (8 dé­cembre 1962). Re­pre­nons le dis­cours de Paul VI du 7 dé­cembre 1965, sou­vent cité, sans doute à cause de son ly­risme : « La re­li­gion du Dieu qui s’est fait homme s’est ren­con­trée avec la re­li­gion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il ar­ri­vé ? Un choc, une lutte, un ana­thème ? La vieille his­toire du Sa­ma­ri­tain a été le mo­dèle de la spi­ri­tua­li­té du concile. Une sym­pa­thie sans bornes l’a en­va­hi tout en­tier… » C’est donc en pleine conscience que le concile a été pous­sé dans cette di­rec­tion : « […] il faut re­con­naître que ce concile, dans le ju­ge­ment qu’il a porté sur l’homme, s’est ar­rê­té bien plus à [… l’] as­pect heu­reux de l’homme qu’à son as­pect mal­heu­reux. Son at­ti­tude a été net­te­ment et vo­lon­tai­re­ment op­ti­miste ». Le reste du dis­cours in­siste sur ce choix dé­li­bé­ré, se tra­dui­sant par « un cou­rant d’af­fec­tion et d’ad­mi­ra­tion […] sur le monde hu­main mo­derne ». Il ne s’agit plus ici de cette bien­veillance in­gé­nue que les Ita­liens ap­pellent le buo­nis­mo, mais d’un pos­tu­lat, d’un re­gard dé­li­bé­ré­ment sé­lec­tif. Ce choix, qui n’est pas celui de la lu­ci­di­té mais un aprio­risme rap­pe­lant ce qu’un psy­cho­logue très en vogue à l’époque, Carl Ro­gers, nom­mait la « consi­dé­ra­tion po­si­tive in­con­di­tion­nelle », doit lui-même être com­pris dans son contexte. Une pre­mière ex­pli­ca­tion a l’avan­tage de la sim­pli­ci­té ; elle re­pose en outre sur beau­coup d’in­dices et aussi d’aveux ex­pli­cites. Un bas­cu­le­ment s’est opéré dès la pre­mière se­maine, en oc­tobre 1962, lorsque cin­quante-neuf des soixante sché­mas pré­pa­ra­toires pré­sen­tés par la curie ro­maine ont été re­je­tés. Elle est le ré­sul­tat des ef­forts d’un petit noyau d’ac­ti­vistes de ten­dance mo­der­niste plus ou moins af­fi­chée, ha­bile à s’im­po­ser en face de per­son­nages ec­clé­sias­tiques ne com­pre­nant pas le sens d’une ac­tion de dé­bor­de­ment menée avec l’appui de quelques évêques, sous le re­gard bien­veillant d’un Jean XXIII mul­ti­pliant les gestes d’ou­ver­ture. C’est une don­née, as­su­ré­ment. Mais elle n’est pas suf­fi­sam­ment pro­bante, en ce sens que Jean XXIII avait préa­la­ble­ment fait son choix en fa­veur du chan­ge­ment. D’autre part, si « parti » ré­vo­lu­tion­naire il y eut, les his­to­riens qui se sont pen­chés sur le sujet at­testent qu’il ne prit à l’ori­gine que la forme élé­men­taire d’un état d’es­prit com­mun, porté par des ré­seaux dis­tincts et en re­la­tions oc­ca­sion­nelles, et non d’une or­ga­ni­sa­tion for­mée d’avance et dotée d’un pro­gramme co­hé­rent. En outre, et cela est im­por­tant, une as­pi­ra­tion confuse à sor­tir d’une am­biance bu­reau­cra­tique et ta­tillonne consti­tuait un point d’appui moral pour ces ini­tia­tives, no­tam­ment dans les ordres re­li­gieux et les épis­co­pats na­tio­naux. Ce n’est qu’au cours des ses­sions sui­vantes du concile que des liens plus étroits se tis­se­ront, sans ja­mais ce­pen­dant abou­tir à quelque ins­tance cen­tra­li­sée, en re­vanche en sym­biose tou­jours plus grande avec le monde ex­té­rieur des mé­dias, des groupes de pres­sion et des la­bo­ra­toires de pen­sée.L’époque était aux « ré­vo­lu­tions co­per­ni­ciennes », aux re­tour­ne­ments d’al­liances, et pas seule­ment parce que cer­tains jusqu’alors tenus à l’écart avaient saisi l’oc­ca­sion in­es­pé­rée de prendre leur re­vanche sur les conser­va­teurs qui leur fai­saient obs­tacle. De ma­nière plus gé­né­rale et sur­tout plus vaste dans la durée, le rap­port entre le monde ca­tho­lique et le « monde mo­derne » qui consti­tuait son en­vi­ron­ne­ment res­sem­blait à un com­bat pour la sur­vie, l’Eglise, dans son as­sise so­ciale se trou­vant dans une condi­tion de confi­ne­ment, en dépit de cer­taines conjonc­tures lo­ca­le­ment et tem­po­rai­re­ment fa­vo­rables et de quelques ter­ri­toires en­core pri­vi­lé­giés. Cette si­tua­tion était in­te­nable à terme, tout le monde est d’ac­cord sur ce point. Par le passé, une stra­té­gie de contour­ne­ment avait été ten­tée, sous la di­rec­tion de Léon XIII : ainsi s’in­ter­prètent la po­li­tique du Ral­lie­ment (1892) et la ten­ta­tive de maî­trise d’un élec­to­rat ca­tho­lique conçu comme une puis­sante masse de ma­noeuvre pou­vant dé­fendre les in­té­rêts de l’Eglise ; et de même l’ac­tion so­ciale sys­té­ma­tique, en­cou­ra­gée à par­tir de l’en­cy­clique Rerum no­va­rum (1891), de­vant la place vide lais­sée par le li­bé­ra­lisme sau­vage. La même stra­té­gie sera pro­lon­gée sous Pie XI sur­tout, à un moindre degré sous Pie XII, qui en verra l’épui­se­ment. Au début des an­nées 1960, on peut ad­mettre l’hy­po­thèse d’une nou­velle ten­ta­tive, de re­tour­ne­ment cette fois, com­pa­rable à ce qui se pro­duit dans le jeu de Go où il suf­fit de peu de choses pour que d’as­sié­gé on de­vienne as­sié­geant. En l’oc­cur­rence, plu­tôt que de contrer le monde mo­derne et son hu­ma­nisme ido­lâ­trique, il était ima­gi­nable de se pro­cla­mer soi-même mo­derne et plus hu­ma­niste que l’hu­ma­nisme contem­po­rain : « Nous aussi, nous plus que qui­conque, nous avons le culte de l’homme » cla­mait Paul VI dans son dis­cours du 7 dé­cembre 1965. Ce que l’on peut consi­dé­rer comme une pre­mière of­fen­sive de com­mu­ni­ca­tion sera sui­vie de bien d’autres au cours de la pé­riode post­con­ci­liaire, mais même avec le cha­risme per­son­nel de Jean-Paul II, elle n’at­tein­dra guère son but. L’une des rai­sons de cet échec est d’ordre tech­nique : dès le dé­part, le concile s’est lais­sé in­ves­tir par les mé­dias ; en­trant en béo­tiens dans une struc­ture étroi­te­ment liée aux fi­na­li­tés de la mo­der­ni­té, heu­reux de trou­ver une tri­bune fa­cile pour la dif­fu­sion de leurs idées ou sim­ple­ment pour pa­raître, de nom­breux ex­perts, évêques et porte-pa­role ont placé le concile en si­tua­tion de dé­pen­dance à l’égard du « ma­gis­tère » hé­gé­mo­nique dé­te­nu par les fai­seurs d’opi­nion pu­blique. Le concile est de­ve­nu l’évé­ne­ment conci­liaire, du­ra­ble­ment. En dé­fi­ni­tive, le re­tour­ne­ment de si­tua­tion ne s’est pas pro­duit, en dépit du lourd tri­but payé à la culture do­mi­nante dan­ge­reu­se­ment flat­tée.
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Com­ment se fait-il que mal­gré les dé­men­tis du réel, il soit tou­jours très dif­fi­cile d’ima­gi­ner re­mettre en cause une po­li­tique dont l’in­ef­fi­ca­ci­té, cin­quante ans après, est pa­tente ? Il semble que l’on puisse avan­cer deux hy­po­thèses, ayant en com­mun une même no­tion de contrainte. La pre­mière concerne le fait, déjà abor­dé, d’une in­ser­tion de l’Eglise dans la sphère mé­dia­tique, for­tuite, im­pré­pa­rée, ra­pi­de­ment étouf­fante et ja­mais sou­mise à ré­exa­men, alors même qu’abondent les moyens d’ana­lyse dis­po­nibles sur ce sujet. Avant même de pen­ser le sta­tut de l’Eglise post­con­ci­liaire en termes de par­ti­ci­pa­tion à l’es­pace pu­blic – au­jourd’hui mis à l’ordre du jour sous l’angle par­ti­cu­lier de la laïcité – celle-ci était réa­li­sée de facto. La prin­ci­pale consé­quence de cette nou­veau­té his­to­rique n’a pas été, sinon de ma­nière se­con­daire, un élar­gis­se­ment de la pré­sence pu­blique de l’Eglise dans la vie so­ciale, compte tenu du fait que toute in­ter­ven­tion dans le champ mé­dia­tique a pour contre­par­tie im­mé­diate de la voir « tra­duite » en termes ré­duc­teurs, ai­sé­ment dé­for­més jusqu’à la sub­ver­sion to­tale (les af­faires de Ra­tis­bonne, en 2006, puis le trai­te­ment du cas William­son, en 2009, sont à cet égard dans toutes les mé­moires). Tout au long de la pé­riode de l’après-concile, l’Eglise a été ainsi sou­mise à la cen­sure poin­tilleuse des puis­sances qui dis­posent de l’ins­tru­ment mé­dia­tique, as­sor­tie de me­naces dès que le moindre écart, réel ou ima­gi­naire, a pu être re­le­vé. Cette si­tua­tion d’em­pri­son­ne­ment est due à l’ori­gine à une mé­con­nais­sance de la struc­ture du pou­voir dans la so­cié­té dé­mo­cra­tique, dont le mo­deste Dé­cret sur les moyens de com­mu­ni­ca­tion so­ciale Inter mi­ri­fi­ca, le texte le plus court et cer­tai­ne­ment le plus faible pro­duit par le concile, té­moigne élo­quem­ment. Or les mé­dias font par­tie in­té­grante du sys­tème du pou­voir de la mo­der­ni­té tar­dive et l’igno­rance de ses règles et de ses fi­na­li­tés in­ternes ne fait que tra­duire celle de l’en­semble plus vaste dont il n’est qu’un rouage par­ti­cu­lier. Comme au sein de l’Eglise il ne manque pas d’es­prits de qua­li­té et de com­pé­tence in­dis­cu­tables, il semble que pour une part au moins, le peu d’in­té­rêt porté à ces réa­li­tés ré­sulte, comme l’op­ti­misme d’il y a cin­quante ans, d’un acte de vo­lon­té. L’autre contrainte est liée aux lo­giques théo­riques éla­bo­rées pen­dant le pro­ces­sus conci­liaire lui-même. L’in­ten­tion d’alors était de par­tir des as­pi­ra­tions de l’homme contem­po­rain pour leur don­ner une sorte d’achè­ve­ment chré­tien. On a vu que le mo­dèle pris en compte était une image moyenne de l’Oc­ci­den­tal mo­der­ni­sé, re­plié sur son égoïsme, fas­ci­né par la tech­nique et cla­mant son au­to­suf­fi­sance, ayant des « exi­gences de li­ber­té » et une conscience ac­crue de sa di­gni­té in­trin­sèque – on di­rait au­jourd’hui de ses « fier­tés » – (cf. la Dé­cla­ra­tion Di­gni­ta­tis hu­ma­nae en par­ti­cu­lier). Il s’agis­sait d’une ré­duc­tion, à la fois so­cia­le­ment – cette re­pré­sen­ta­tion étant sur­tout celle des cadres mo­teurs de la mo­der­ni­sa­tion – et géo­gra­phi­que­ment, à une époque où l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion du monde n’avait pas at­teint les pro­por­tions ac­tuelles. Et ce­pen­dant c’est à par­tir de ce mo­dèle – que le sys­tème des mé­dias a lar­ge­ment contri­bué à mettre en va­leur – que toute une concep­tion an­thro­po­lo­gique s’est consti­tuée, sur le socle pré­exis­tant du per­son­na­lisme ca­tho­lique éla­bo­ré dans les an­nées d’avant-guerre, et dans la conti­nui­té de cou­rants théo­lo­giques an­té­rieu­re­ment re­je­tés. Et le dis­cours idéo­lo­gique qui a si­mul­ta­né­ment émer­gé sur « l’Eglise des pauvres » n’a pas contre­ba­lan­cé cette vi­sion, ser­vant, de fait, dans les cir­cons­tances d’agi­ta­tion ré­vo­lu­tion­naire de l’époque, à confor­ter un sen­ti­men­ta­lisme pro­gres­siste d’où sor­ti­ront quelque temps plus tard les théo­lo­gies de la li­bé­ra­tion.
* * *
Il est im­pos­sible de sé­pa­rer ques­tion po­li­tique et ques­tion re­li­gieuse, trans­for­ma­tions du dis­cours ad extra et éla­bo­ra­tion théo­rique ad intra, bien que la clé ré­side dans le désir pre­mier de sur­mon­ter le conflit avec le monde de la mo­der­ni­té, un conflit in­dis­so­cia­ble­ment théo­lo­gique, phi­lo­so­phique et po­li­tique. De même, il est dif­fi­cile de ré­cu­ser le fait que même les pro­duc­tions les plus stric­te­ment tour­nées vers la vie in­terne de l’Eglise – son au­to­dé­fi­ni­tion dans Lumen gen­tium, les textes sur la for­ma­tion des prêtres, l’épis­co­pat, la Ré­vé­la­tion… – aient été pen­sées in situ, et à plus forte rai­son toutes celles qui touchent aux re­la­tions avec les autres, qu’il s’agisse d’oe­cu­mé­nisme, de li­ber­té re­li­gieuse, de par­ti­ci­pa­tion à la « construc­tion du monde » en com­mun avec les in­croyants, et ainsi de suite. Ce n’est qu’une consé­quence na­tu­relle de l’op­tion pas­to­rale ini­tiale. Il faut ajou­ter le fait que la longue pé­riode post­con­ci­liaire, si elle a connu des nuances, a dog­ma­ti­sé le cor­pus consti­tué entre 1962 et 1965 – alors que son ca­rac­tère pas­to­ral im­pli­que­rait lo­gi­que­ment de faire un point pé­rio­dique sur sa per­ti­nence, te­nant compte des chan­ge­ments de cir­cons­tances. Il est vrai que dans cer­tains cas cette di­men­sion es­sen­tiel­le­ment pra­tique a été ou­tre­pas­sée pour se pré­sen­ter comme pro­grès doc­tri­nal, ou­vrant la porte à une in­ter­mi­nable in­ter­ro­ga­tion sur la por­tée de cer­tains textes, leur conti­nui­té ou leur rup­ture avec l’en­sei­gne­ment ac­quis. Pa­ral­lè­le­ment le re­gard uni­la­té­ra­le­ment po­si­tif sur le monde a lais­sé place à une au­to­cé­lé­bra­tion pé­rio­dique, pen­dant que la cen­sure ex­té­rieure se montre tou­jours plus op­pres­sante. Ce fai­sant, par un étrange pa­ra­doxe, nous en re­ve­nons, cin­quante ans après, à la si­tua­tion de conflit sans fin à la­quelle vou­lait échap­per le concile. Il est donc dif­fi­cile, dans ces condi­tions, d’ima­gi­ner la pos­si­bi­li­té de faire l’éco­no­mie d’un ré­exa­men.

A pro­pos de l’au­teur – Ber­nard Du­mont: Di­rec­teur de la revue Ca­tho­li­ca, est éga­le­ment membre du co­mi­té de ré­dac­tion de la revue tri­mes­trielle de phi­lo­so­phie po­li­tique Be­he­moth (Rome). Pro­mo­teur des tra­duc­tions fran­çaises des oeuvres du phi­lo­sophe Au­gus­to Del Noce (L’époque de la sé­cu­la­ri­sa­tion, L’ir­ré­li­gion oc­ci­den­tale, di­rec­tion d’un col­lec­tif sur Del Noce in­ter­prète du XXe siècle), il as­sure la di­rec­tion de col­loques in­ter­na­tio­naux, tels que « La culture du refus de l’en­ne­mi. Mo­dé­ran­tisme et re­li­gion au seuil du XXIe siècle » (Paris, 2004), et « Guerre ci­vile et mo­der­ni­té » (Lau­sanne, 2008). Il co-di­rige la col­lec­tion « Phi­lo­so­phie po­li­tique » aux édi­tions Ar­tège.

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