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Le cardinal Robert Sarah et la liturgie

publié dans regards sur le monde le 5 septembre 2015


L’action silencieuse du cœur Pour une juste interprétation de la volonté conciliaire

« Il serait souhaitable qu’on insère en annexe d’une prochaine édition du missel le rite pénitentiel et l’offertoire de l’usus antiquior afin de souligner que les deux formes liturgiquess’éclairent mutuellement, en continuité et sans opposition. » CARDINAL ROBERT SARAH PRÉFET DE LA CONGRÉGATION POUR LE CULTE DIVIN

Publié dans L’Osservatore Romano le 12 juin dernier, traduit en plusieurs langues à travers le monde, ce texte très important du cardinal Robert Sarah, Préfet de la Congrégation pour le Culte divin et auteur du livre remarquable Dieu ou rien (1), n’a pas été traduit jusqu’ici en langue française. Avec son aimable autorisation, nous sommes honorés d’en donner ici l’intégralité.

 Une lecture trop rapide et surtout trop humaine en a conclu qu’il fallait que les fidèles soient sans cesse occupés. La mentalité occidentale contemporaine,façonnée par la technique et fascinée par les médias, a voulu faire de la liturgie une œuvre de pédagogie efficace et rentable. Dans cet esprit, on a cherché à rendre les célébrations conviviales. Les acteurs liturgiques, animés par des motivations pastorales, cherchent parfois à faire œuvre didactique en introduisant dans les célébrations des éléments profanes ou spectaculaires. Ne voit-on pas fleurir témoignages, mises en scènes    et autres applaudissements ? On croit ainsi favoriser la participation des fidèles, on réduit en fait la liturgie à un jeu humain.

Les effets du bruit

« Le silence n’est pas une vertu, ni le bruit un péché ; c’est vrai », écrit Thomas Merton, « mais le tumulte, la confusion et le bruit perpétuel qui règnent dans la société moderne » – et, pourrait-on ajouter, dans certaines liturgies eucharistiques en Afrique – « sont l’expression de l’ambiance de ses péchés les plus graves, de son impiété et de son désespoir. Un monde de propagande, d’arguments infinis, de vitupération, de critiques, ou simplement de bavardages est un monde dans lequel la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. La messe devient un vacarme confus ;les prières un bruit extérieur ou intérieur. » (ThomasMerton, Le Signe de Jonas,Albin Michel, Paris, 1955, p. 322) Le risque est réel de ne laisser aucune place à Dieu dans nos célébrations. Nous courons la tentation des Hébreux dans le désert. Ils cherchèrent à se créer un culte à leur mesure et à leur hauteur, n’oublions pas qu’ilsfinirent prosternés devant l’idole du veau d’or ! Il est temps de nous mettre à l’écoute du Concile !«La liturgie est principalement et avant tout le culte de la divine Majesté » (S.C.,n.33).Elle n’a de valeur pédagogique que dans la mesure où elle est tout entière ordonnée à la glorification de Dieu et au culte divin. La liturgie nous met réellement en présence de la transcendance divine.La participation véritable suppose de renouveler en nous cette « stupor » que saint Jean-Paul II tenait en haute estime (cf.EcclesiadeEucharistia, n. 6). Cette stupeur sacrée, cette crainte joyeuse, requiert notre silence devant la Majesté divine. On oublie souvent que le silence sacré est un des moyens que le Concile indique pour favoriser la participation. Si la liturgie est œuvre du Christ, est-il nécessaire que le célébrant y introduise ses propres commentaires ? On doit rappeler que, quand le missel autorise une intervention, celle-ci ne doit pas devenir un discours profane et humain, un commentaire plus ou moins habile de l’actualité, ou une salutation mondaine aux personnes présentes,mais une très brève exhortation à entrer dans le mystère (cf. Présentation générale du Missel Romain, n. 50). Quant à l’homélie, elle est elle-même un acte liturgique qui a ses règles propres. Entrer dans l’action sacrée par excellence La participatio actuosa à l’œuvre du Christ suppose donc de quitter le monde profane pour entrer dans « l’action sacrée par excellence » (S.C., n. 7).Car « nous prétendons, avec une certaine arrogance, rester dans l’humain pour entrer dans le divin » (1). En ce sens, il est regrettable que le sanctuaire de nos églises ne soit pas un lieu strictement réservé au culte divin, qu’on y pénètre en habits profanes, que l’espace sacré ne soit pas clairement délimité par l’architecture.Demême si, comme l’enseigne le Concile, le Christ est présent danssa Parole quand elle est proclamée, il est dommageable que les lecteurs n’aient pas une tenue appropriée qui manifeste qu’ils ne prononcent pas des mots humains mais une parole divine. La liturgie est une réalité fondamentalement mystique et contemplative, et par conséquent hors d’atteinte de notre action humaine, aussi la participatio est-elle une grâce de Dieu. Pourtant, elle suppose de notre part une ouverture au mystère célébré.Ainsi, laConstitution tout à la fois recommande la pleine intelligence des rites (S.C., n. 34), et prescrit « que les fidèles puissent dire ou chanter ensemble en langue latine les parties de l’ordinaire qui leur reviennent » (S.C., nn. 36 et 54). En effet, l’intelligence des rites n’est pas l’œuvre de la raison humaine laissée à elle seule, qui devrait tout saisir, tout comprendre,tout maîtriser.L’intelligence des rites sacrés est celle du sensus fidei, qui exerce la foi vive à travers le symbole et qui connaît par syntonie plus que par concept. Cette intelligence suppose d’approcher le mystère avec humilité. Mais aura-t-on le courage de suivre le Concile jusque-là ?

La liturgie, lieu d’évangélisation

Une telle lecture, illuminée par la foi, est pourtant fondamentale pour l’évangélisation. En effet, « la liturgie montre l’Église à ceux qui sont dehors comme un signal levé au milieu des nations, sous lequel les enfants de Dieu dispersés se rassemblent dans l’unité » (S.C., n. 2) Elle doit cesser d’être un lieu de désobéissance aux prescriptions de l’Église. Plus profondément, elle ne peut être une occasion de déchirures entre chrétiens.Leslectures dialectiques de Sacrosanctum Concilium, les herméneutiques de rupture dans un sens ou dans un autre ne sont pas le fruit d’un esprit de foi. Le Concile n’a pas voulu rompre avec les formes liturgiques héritées de la tradition,mais au contraire les approfondir. LaConstitution stipule que « les nouvelles formes doiven tsortir des formes anciennes par un développement en quelque sorte organique » (S.C., n. 23). En ce sens il est nécessaire que ceux qui célèbrentselon l’usus antiquior le fassent sans esprit d’opposition et donc dans l’esprit de Sacrosanctum Concilium. De même, il serait erroné de considérer la forme extraordinaire du rit romain comme relevant d’une autre théologie que la liturgie réformée. Aussi serait-il souhaitable qu’on insère en annexe d’une prochaine édition du missel le rite pénitentiel et l’offertoire de l’usus antiquior afin de souligner que les deux formes liturgiques s’éclairent mutuellement, en continuité et sans opposition. Si nous vivons dans cet esprit, alors la liturgie cessera d’être le lieu des rivalités et des critiques pour nous faire enfin participer activement à « cette liturgie qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem à laquelle nous tendons comme des voyageurs et où le Christ siège comme ministre du sanctuaire » (S.C., n. 8). ◆ 1.CardinalRobertSarah, Dieu ou rien, Entretien surla foi, p. 178,Fayard, 422 p., 21,90 €.

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