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La « Réforme de la Réforme » liturgique en marche avec le cardinal Sarah

publié dans nouvelles de chrétienté le 5 septembre 2016


 

 Cardinal Sarah: «Les Pères du Concile ne vinrent pas à Rome, en octobre 1962, dans l’intention de produire une liturgie anthropocentrique»

SOURCE - Paix Liturgique – Paix Liturgique – lettre n°559 – 30 aout 2016

Tout au long de ce mois d’août, nous avons publié, sous forme de feuilleton, la très importante conférence prononcée le 5 juillet 2016 à Londres par le cardinal Robert Sarah, Préfet de la Congrégation du Culte divin et de la Discipline des sacrements, en ouverture des journées Sacra Liturgia 2016, présidées par Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon.

Comme séance de rattrapage pour les vacanciers et comme rappel utile pour nos lecteurs réguliers, nous vous proposons une sélection de citations marquantes issues de cette allocution qui, comme son intitulé l’indique (1), entend constituer un programme pour la mise en œuvre authentique de la réforme liturgique issue de Vatican II, y compris au moyen d’une « réforme de la réforme », dans le respect de la tradition de l’Église et en accord avec la mission confiée par le Pape François au cardinal Sarah. Nous vous les proposons en respectant le déroulé de la conférence du Cardinal :
  1. « Qu’est-ce que la sainte liturgie ? », réflexion sur l’esprit de la liturgie ;
  2. « Qu’elle était l’intention liturgique des Pères du Concile Vatican II ? »application d’une herméneutique de continuité à la Constitution conciliaire sur la liturgie ;
  3. « Qu’est-il advenu du projet liturgique conciliaire ? », évaluation du travail de réforme qui a suivi et des multiples abus ;
  4. « Comment avancer vers une mise en œuvre authentique de Sacrosanctum Concilium dans le contexte actuel ? », avec un énoncé de principes de mise en œuvre ;
  5. et, enfin, l’appel à tous les prêtres à célébrer, à partir du 1er dimanche de l’Avent 2016, vers le Seigneur.
Comme nous l’écrivions, ce texte, qui se situe dans la ligne de l’Entretien sur la foi de Joseph Ratzinger (Fayard, 1985) et de toute son action comme cardinal puis comme pape, a assurément une portée historique dans le déroulement de l’après-Concile avec, chez le disciple, une détermination qu’on ne trouvait pas toujours chez le maître. Le cardinal Sarah, dans la droite ligne de Benoît XVI, applique au texte conciliaire sur la liturgie une « herméneutique de continuité ». Le problème habituellement débattu à ce propos est de savoir si la réforme opérée par Paul VI était ou non dans la ligne de Sacrosanctum Concilium (2). Ce n’est pas ici le propos du cardinal Sarah, qui ne cherche pas, pour sa part, à lancer en 2016 une sorte de « bonne réforme » qui serait conforme à l’intention des Pères conciliaires. Il tient seulement à exprimer sa conviction que « les Pères du Concile n’ont pas voulu changer les choses uniquement par simple désir du changement », et que les modifications qu’ils désiraient n’étaient pas, dans leur esprit, un moyen pour une fin œcuménique.
Les Pères du Concile, estime le cardinal Sarah, n’ont pas voulu une révolution liturgique, mais seulement une restauration. Autrement dit, le ministre de la liturgie du Pape François se place sous l’affirmation implicite qu’après le Concile est intervenue une véritable rupture et, affirmant que le Concile ne voulait pas de rupture, se reconnaît le droit d’interpréter souverainement l’intention de Vatican II, de la même manière que Benoît XVI interprétait souverainement l’intention de Paul VI en affirmant dans Summorum Pontificum que la messe tridentine n’avait jamais été abrogée. Ce qui ouvre, on en conviendra, de très intéressantes perspectives d’involution.
1) Qu’est-ce que la sainte liturgie ?
« Il reste encore beaucoup à faire pour une assimilation correcte et complète de la Constitution sur la Sainte Liturgie de la part des baptisés et des communautés ecclésiales. Je me réfère en particulier à l’engagement en vue d’une initiation et d’une formation liturgiques solides et structurées, tant des fidèles laïcs que du clergé et des personnes consacrées. » Ces lignes du Pape François, adressées le 18 février 2014 aux participants au symposium célébrant le 50ème anniversaire de la Constitution Sacrosanctum Concilium du Concile Vatican II, constituent le fondement de la réflexion du cardinal Sarah, Préfet du Culte divin et de la discipline des sacrements soit, plus trivialement, le « ministre de la liturgie » que s’est choisi le Pape François en octobre 2014.
« La liturgie catholique est une chose sacrée, une chose sainte dans sa nature même. La liturgie catholique n’est pas une assemblée humaine ordinaire. »
« C’est Dieu et non l’homme qui est au centre de la liturgie catholique. Nous venons pour l’adorer. Dans la liturgie, il ne s’agit pas de vous ou de moi. Ce n’est pas le lieu où nous célébrons notre propre identité, nos réalisations, où nous exaltons ou promouvons notre propre culture et les valeurs de nos coutumes religieuses locales. La liturgie concerne et appartient d’abord et avant tout à Dieu et célèbre ce qu’il a fait pour nous »
« Nous devons être très clairs quant à la nature du culte catholique si nous voulons faire une lecture correcte et une mise en application fidèle de la Constitution sur la Sainte Liturgie du Concile Vatican II. Les Pères du Concile avaient été imprégnés de l’enseignement magistériel des Papes du XXe siècle [et] saint Jean XXIII ne convoqua pas un Concile œcuménique pour saper cet enseignement qu’il défendait lui-même. Les Pères du Concile ne vinrent pas à Rome, en octobre 1962, dans l’intention de produire une liturgie anthropocentrique. »
2) Qu’elle était l’intention liturgique des Pères du Concile Vatican II ?
« Il me semble opportun de bien nous préciser ce qu’on entend par inculturation. Si vraiment nous comprenons la signification du terme connaissance comme pénétration du Mystère de Jésus Christ, nous possédons alors la clé de l’inculturation, qui n’est pas à présenter comme une quête ou une revendication pour la légitimité d’une africanisation ou d’une latino-américanisation ou asianisation à la place d’une occidentalisation du christianisme. L’inculturation n’est pas une canonisation d’une culture locale ni une installation dans cette culture au risque de l’absolutiser. L’inculturation est une irruption et une épiphanie du Seigneur au plus intime de notre être. Et l’irruption du Seigneur dans une vie provoque en l’homme une déstabilisation, un arrachement en vue d’un cheminement selon des références nouvelles qui sont créatrices d’une culture nouvelle porteuse d’une Bonne Nouvelle pour l’homme et sa dignité d’enfant de Dieu ».
« Il est très important que nous lisions vraiment Sacrosanctum Concilium dans son contexte, comme un document qui devait promouvoir un développement légitime (tel que le plus grand usage des langues vernaculaires) dans la continuité de la nature, de l’enseignement et de la mission de l’Église dans le monde moderne. Nous ne devons pas y lire des choses qui ne s’y trouvent pas. Les Pères n’avaient pas l’intention de faire la révolution, mais une évolution, une réforme modérée. »
« Si nous voulons avancer vers une mise en œuvre authentique de Sacrosanctum Concilium, ce sont les buts, les fins que nous devons garder à l’esprit d’abord et avant tout. Il se peut que si nous les étudions avec un regard nouveau et le bénéfice de l’expérience de ces dernières cinq décennies, nous verrons certaines réformes des rites et certaines règles liturgiques sous un jour différent. Si, aujourd’hui, pour « faire progresser de jour en jour la vie chrétienne chez les fidèles » et pour « appeler tous les hommes dans le sein de l’Église », certaines réformes doivent être reconsidérées, demandons alors au Seigneur de nous donner l’amour, l’humilité et la sagesse de le faire. »
3) Qu’est-il advenu du projet liturgique conciliaire ?
« Je ne pense pas que nous pouvons honnêtement lire aujourd’hui ne serait-ce que le premier article de Sacrosanctum Concilium, et se satisfaire de ce qui a été fait. Mes frères, où sont les fidèles dont parlaient les Pères du Concile ? Beaucoup des fidèles de naguère sont aujourd’hui « infidèles ». Ils ne viennent plus du tout à la messe. »
« Il est vrai également, comme Mgr Bugnini le dit clairement, que certaines prières et certains rites furent construits ou révisés à partir de l’esprit du temps, en particulier à partir des sensibilités œcuméniques. »
« Que ce soit pour de bonnes raisons ou non, des personnes pouvaient ou ne voulaient pas participer aux rites réformés. Ils demeuraient à l’extérieur, ou participaient seulement à la liturgie non-réformée là où ils pouvaient la trouver, y compris lorsque ces célébrations n’étaient pas autorisées. De cette manière, la liturgie devint l’expression de la division au sein de l’Église, au lieu d’être le lieu de l’unité de l’Église catholique. Le Concile n’avait pas voulu que la liturgie nous divise les uns des autres ! Saint Jean-Paul II œuvra pour guérir cette division, avec l’aide du Cardinal Ratzinger, qui, devenu Benoît XVI, chercha à faciliter la nécessaire réconciliation au sein de l’Église. Par le Motu proprio Summorum Pontificum, du 7 juillet 2007, ce dernier déclara que les individus ou les groupes qui souhaitent puiser dans la forme ancienne du rite romain les richesses qu’elle contient, peuvent la pratiquer librement. Grâce à la Providence divine, il est désormais possible de célébrer notre unité catholique tout en nous respectant, et même en nous réjouissant, de la légitime diversité des pratiques rituelles. »
« Il faut prêter attention aux paroles des Pères du Concile : il serait « futile » d’espérer un renouveau liturgique sans une formation liturgique approfondie. Sans une formation essentielle, le clergé pourrait même altérer la foi des fidèles dans le mystère eucharistique. »
4) Comment avancer vers une mise en œuvre authentique de Sacrosanctum Concilium dans le contexte actuel ?
« Ceux qui sont en formation pour le ministère pastoral devraient vivre la liturgie aussi pleinement que possible dans les séminaires et les maisons de formation. Les candidats au diaconat permanent devraient être immergés dans une intense vie de prière liturgique pour une période prolongée. J’ajoute que la célébration pleine et riche de la forme ancienne du rite romain, l’usus antiquior, devrait être une part importante de la formation liturgique du clergé. Sans cela, comment commencer à comprendre et à célébrer les rites réformés dans l’herméneutique de la continuité si l’on n’a jamais fait l’expérience de la beauté de la tradition liturgique que connurent les Pères du Concile eux-mêmes et qui a façonné tant de Saints pendant des siècles ? »
« La Célébration eucharistique doit être essentiellement vécue de l’intérieur. C’est au-dedans de nous que Dieu désire nous rencontrer. Les Pères voulaient que les fidèles chantent, qu’ils répondent au prêtre, qu’ils assurent les services liturgiques leur appartenant. Mais les Pères insistent également pour que les fidèles « participent de façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée ». »
« Le Pape François m’a demandé d’étudier la question d’une réforme de la réforme et la manière dont les deux formes du rite romain pourraient s’enrichir mutuellement. Ce sera un travail long et délicat et je vous demande de la patience et l’assistance de vos prières. »
« Nous, prêtres et évêques, portons une grande responsabilité. Autant notre exemple vertueux produit de bonnes pratiques liturgiques, autant notre négligence, notre routine ou nos mauvaises manières de faire blessent l’Église et sa liturgie ! »
« Nous, prêtres, devons avant tout être des ministres du culte. […] Nous devons nous souvenir que nous ne sommes pas les maîtres de la liturgie, mais ses humbles ministres, sujets à une discipline et à des lois. »
« Aucun évêque, prêtre, ou diacre habillé pour le service liturgique ou présent dans le sanctuaire ne devrait prendre de photographies, même pendant les messes avec un grand concours de concélébrants. Le fait est que tristement cela arrive souvent au cours de ces messes, ou encore que des prêtres parlent entre eux ou que d’autres s’assoient nonchalamment. C’est urgent, à mon sens, de réfléchir et de poser la question de l’idonéité de ces immenses concélébrations, surtout si des prêtres adoptent des attitudes si scandaleuses et indignes du mystère célébré, ou si la taille extrême de ces concélébrations conduit à un risque de profanation de la Sainte Eucharistie. »
5) L’appel à célébrer vers le Seigneur
« Chers frères dans le sacerdoce, prêtons l’oreille aux lamentations de Dieu proclamées par le prophète Jérémie :
– Car ils tournent vers moi leur dos, et non leur visage. (Jr 2,27)
Tournons-nous à nouveau vers le Seigneur ! »
« Je voudrais aussi très humblement et fraternellement lancer un appel à mes frères évêques : conduisez vos prêtres et vos fidèles vers le Seigneur de cette façon, particulièrement lors des grandes célébrations de votre diocèse et dans votre cathédrale. Formez vos séminaristes à cette réalité : nous ne sommes pas appelés à la prêtrise pour être, nous-mêmes, au centre du culte, mais pour conduire les fidèles au Christ comme des fidèles compagnons unis dans une même adoration. Encouragez cette simple, mais profonde réforme dans votre diocèse, votre cathédrale, vos paroisses et vos séminaires.»
« Tous les ministres de la liturgie devraient, périodiquement, faire un examen de conscience. Pour ce faire, je recommande la deuxième partie de l’exhortation apostolique Sacramentum Caritatis de Benoît XVI (22 février 2007) : « le développement du rite eucharistique ».»
« Le Pape François m’a demandé de continuer l’œuvre liturgique extraordinaire entreprise par Benoît XVI. (cf. le message à la conférence Sacra Liturgia de 2015 à New York, aux États-Unis). Ce n’est pas parce que nous avons un nouveau Pape que la vision de son prédécesseur est invalidée. Tout au contraire, le Saint-Père le Pape François a un immense respect pour la vision liturgique et les mesures mises en œuvre par le Pape émérite Benoît XVI, dans la fidélité scrupuleuse aux intentions et aux objectifs des Pères du Concile. »
« Permettez-moi de mentionner d’autres manières, plus modestes, de contribuer à une mise en œuvre plus fidèle de Sacrosanctum Concilium. La première est que nous devons chanter la liturgie […] Nous devons trouver un bon équilibre entre les langues vernaculaires et l’usage du latin dans la liturgie. […] Nous devons nous assurer que l’adoration est au cœur de nos célébrations liturgiques. […] Il en va de même pour l’agenouillement lors de la consécration (à moins d’être malade) : il est essentiel. […] Veiller à l’habillement convenable de tous les ministres de la liturgie dans le sanctuaire, y compris les lecteurs, est aussi très important, si nous voulons que ceux-ci soient considérés comme d’authentiques ministres. »
——-
(1) « Vers une authentique mise en œuvre de Sacrosanctum Concilium ».
(2) On peut se reporter, à ce propos, à l’étude nuancée d’Alcuin Reid, l’artisan des colloques Sacra Liturgia, dans The Organic Development of the Liturgy (Saint Michael’s Abbey Press, Londres, 2004), ouvrage préfacé par Joseph Ratzinger.

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