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Un entretien avec M l’abbé Troadec de la FSSPX

publié dans nouvelles de chrétienté le 2 juillet 2019


[FSSPX Actualités] Entretien avec l’abbé Troadec : au service des vocations sacerdotales et religieuses
SOURCE – FSSPX Actualités – 27 juin 2019

Après 23 ans à la tête du séminaire Saint-Curé d’Ars de Flavigny (France), l’abbé Patrick Troadec deviendra prieur de Brest, le 15 août prochain. DICI lui a demandé quels enseignements il tirait de ses nombreuses années consacrées à la formation des futurs prêtres et frères de la Fraternité Saint-Pie X.
DICI : Vous allez quitter au mois d’août le poste de directeur du séminaire de Flavigny que vous occupiez depuis 1996. Vous avez rencontré durant cette longue période un nombre impressionnant de séminaristes et de frères, n’est-ce pas ?
Abbé Troadec : En effet, j’ai accueilli 459 séminaristes et frères durant mon mandat, soit une moyenne de 20 jeunes gens par année.
Pouvez-vous donner quelques précisions sur la provenance des candidats au sacerdoce et à la vie religieuse ?
Le séminaire de Flavigny, comme tous ceux de la Fraternité, est international. Ce n’est pas un vain mot. En effet, si parmi les séminaristes et frères, les trois quarts sont Français, les autres sont venus essentiellement de Suisse et d’Italie, mais aussi d’autres pays d’Europe comme l’Angleterre, l’Irlande, l’Ecosse, la Pologne, l’Espagne, le Portugal. J’ai également accueilli des Africains, des Américains et même un jeune homme du Sri Lanka.
Y a-t-il un certain type de familles à l’origine des vocations ?
Les séminaristes sont issus de familles de 6 enfants en moyenne. Les trois quarts des Français ont été formés dans des écoles pleinement catholiques et la grosse majorité ont leur mère au foyer.

L’Eglise a toujours favorisé les familles nombreuses, encouragé les mères au foyer, et demandé avec insistance que les enfants soient formés dans des écoles foncièrement catholiques. Une analyse de l’origine des candidats au sacerdoce et à la vie religieuse confirme le bien-fondé de ces prescriptions.
Où ceux qui sont parvenus au sacerdoce exercent-ils leur ministère ?
Près de 40% sont prêtres à l’étranger, répartis dans 18 pays. La moitié d’entre eux sont en Europe et le reste sur les autres continents. Il y en a aux Etats-Unis, au Canada, au Mexique, en Argentine, au Gabon, au Kenya, en Afrique du Sud, au Zimbabwe, à Singapour, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Avec son sens catholique, Mgr Lefebvre a voulu que la Fraternité vienne au secours des fidèles du monde entier réclamant sa présence pour assurer le salut de leurs âmes.
Avez-vous vu des différences entre les jeunes gens que vous avez accueillis ces dernières années et ceux que vous aviez formés il y a 20 ans ?
La plupart des séminaristes ont reçu durant leur enfance et leur adolescence des grâces exceptionnelles qui leur ont permis de développer harmonieusement la grâce de leur baptême. Ils ont été souvent protégés du monde. Néanmoins, ils sont les jeunes de leur époque et le monde a laissé une empreinte sur certains d’entre eux.

Du temps où j’étais séminariste, Mgr Lefebvre disait que nous étions touchés par le libéralisme ambiant. De même aujourd’hui, le mode de vie de nos contemporains rejaillit en partie sur notre milieu.

En arrivant à Flavigny, je parlais de la « mentalité fast-food » qui touchait certains séminaristes, c’est-à-dire une difficulté à appréhender des sujets ardus. Il fallait déjà s’exprimer de façon simple pour se faire comprendre. Huit ans après, j’ai constaté ce que l’on pourrait appeler une « tendance au zapping », c’est-à-dire le souhait de ne pas rester longtemps sur le même sujet, lié à un désir récurrent de changement, et depuis huit ans environ, une partie de nos jeunes est touchée par ce que j’appellerai « l’ère du clic », c’est-à-dire le désir d’avoir réponse à tout et qui plus est de façon immédiate. Les paysans savent qu’il y a un temps entre les semailles et les récoltes, mais aujourd’hui les familiers de Google oublient cette donnée fondamentale de la nature.

Heureusement, le cadre géographique exceptionnel du séminaire de Flavigny permet aux séminaristes un retour au réel, en vivant éloignés du monde informatique et en étant baignés dans une atmosphère favorable à la contemplation.
Quelle est la spécificité de la première année de séminaire ?
Le règlement du séminaire a été conçu par la sagesse de l’Eglise pour forger des tempéraments équilibrés. L’objet principal de la première année est la recherche d’une union intime avec Dieu. Une des conditions pour l’acquérir est le silence. Dieu parlant dans le silence, l’ambiance du séminaire est une atmosphère silencieuse. Le silence du séminaire n’est pas un vide, mais une plénitude. Le silence permet, en outre, d’unir les avantages de la solitude à ceux de la vie commune.

Une autre caractéristique de la vie au séminaire est la vie liturgique. Or, comme le disait saint Pie X, la liturgie est la première source de l’esprit chrétien. Il y a des grâces propres à chaque fête. Les séminaristes sont dans les meilleures dispositions pour les recevoir.

Un autre élément important pour les futurs prêtres est la vie commune. La Fraternité Saint-Pie X est une société de vie commune. Les séminaristes sont entraînés à la pratique des vertus par le soutien mutuel. Le fait de côtoyer d’autres jeunes gens animés du même idéal est pour les séminaristes une aide précieuse. Parmi eux, il y a une grande diversité, source d’enrichissement : certains ont dix-huit ans, d’autres sont plus âgés ; certains n’ont que le bac, d’autres ont fait des études supérieures ; certains sont nés dans la Tradition, d’autres sont des convertis ; il y a, comme je l’ai dit, des Français et des étrangers. Il y a donc un large éventail de séminaristes et de frères, ce qui rend la vie très agréable.

Maintenant, il ne faudrait pas idéaliser la vie du séminaire. Il n’y a pas de vie mystique sans vie ascétique, il n’y a pas d’union à Dieu sans renoncement. Pour être heureux au séminaire, il faut être généreux, se donner sans réserve ; il y a des concessions à faire pour parvenir à s’entendre avec des personnes si différentes, car si les différences entre les séminaristes peuvent être source d’enrichissement, elles peuvent aussi engendrer des mésententes. Aussi, Mgr Lefebvre donnait-il ce conseil précieux : « [Les séminaristes] s’efforceront de donner à tous la même estime, le même dévouement surtout à l’occasion des récréations, des sorties. Ils considéreront toujours plus ce qui les unit que ce qui les sépare. […] Qu’on ne se nourrisse pas d’illusions, ce bonheur s’achète par l’obéissance, l’abnégation, l’humilité, l’oubli de soi, le véritable zèle pour le règne de Notre-Seigneur. »
Parmi les séminaristes, vous avez parlé de convertis ? Y en a-t-il régulièrement qui frappent à la porte du séminaire et comment nous découvrent-ils ?
Après une période où le recrutement se faisait presque exclusivement dans la Tradition, régulièrement, depuis une dizaine d’années environ, des jeunes gens non issus du milieu traditionnel frappent à la porte du séminaire.

La plupart nous découvrent par Internet et beaucoup sont passés auparavant par des communautés bénéficiant de la messe tridentine, tout en étant sous la dépendance des évêques diocésains.
Qu’est-ce qui amène ces jeunes gens à venir jusqu’à nous ?
En général, les deux termes qui viennent spontanément à l’esprit des candidats au séminaire Saint-Curé d’Ars pour justifier leur entrée dans la Fraternité sont : « cohérence » et « Mgr Lefebvre ». Les jeunes gens qui frappent à la porte du séminaire apprécient la rigueur doctrinale de la Fraternité et sa liberté à dénoncer les erreurs qui se sont infiltrées dans l’Eglise depuis le concile Vatican II et qui ont cours actuellement.

Par ailleurs, en ayant écouté des sermons de Mgr Lefebvre ou lu certains de ses ouvrages, ils ont été conquis par son esprit de foi, ainsi que par la profondeur et la simplicité de ses propos. Ils ont vu en lui l’homme de Dieu choisi par la Providence pour conduire les âmes sur le chemin du Ciel dans le contexte douloureux de la crise que l’Eglise traverse depuis 50 ans.
Vous avez parlé de 20 séminaristes et frères qui entrent au séminaire en moyenne. Le nombre des vocations stagne, alors qu’il y a plus d’élèves en proportion dans les écoles de la Fraternité aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Comment expliquer la difficulté à faire germer les vocations ?
Il y a plusieurs paramètres qui expliquent cette stagnation. Le facteur le plus important est sans doute l’accès à Internet qui détourne les âmes de l’essentiel en les enfermant dans le secondaire, le superficiel, l’éphémère, l’accidentel, l’événementiel, l’immédiateté… L’invasion du numérique produit des désastres chez nos contemporains. Elle empêche le développement de la vie intérieure. A cela s’ajoute hélas ! le problème majeur de l’impureté qui souille tant d’adolescents et même d’enfants par les images malséantes et même provocantes dans tant de films et de publicités. Plus on accorde à la vie de la chair, plus on retranche à la vie de l’esprit. Saint Paul dit bien que « l’homme animal ne perçoit pas les choses de Dieu ».

Un autre obstacle majeur à l’éclosion des vocations est l’esprit critique. Le Français est très critique. Or la critique des prêtres enlève chez l’adolescent le désir de se donner à Dieu. L’enfant croit et obéit, l’adolescent admire et choisit. Or, la critique à l’égard des prêtres tue chez les jeunes l’admiration.

Les difficultés internes que la Fraternité a connues ont contribué certainement à freiner l’élan de jeunes gens vers le séminaire. Même si cela n’est pas quantifiable, c’est indéniable. Le démon est le grand diviseur : à nous de ne pas entrer dans son jeu.
Quels conseils donneriez-vous aux parents pour favoriser l’éclosion de vocations dans leur foyer ?
Il me semble que les deux points essentiels pour favoriser les vocations se résument dans l’esprit de piété et de sacrifice.

L’esprit de piété naît naturellement chez l’enfant lorsqu’il voit que Dieu occupe la première place dans sa famille. Lorsque l’enfant constate que les grandes décisions de ses parents sont prises sous le regard de Dieu, quand il voit que les épreuves sont portées avec esprit surnaturel, lorsqu’il s’aperçoit que ses parents ont une haute idée de la vocation sacerdotale et religieuse, quand il les voit respecter les prêtres, lorsqu’il les entend en dire du bien, cela engendre naturellement en lui l’estime de la vocation. En respirant le parfum surnaturel dès le plus jeune âge, l’enfant acquiert l’instinct surnaturel, ce qui facilite grandement sa réceptivité à l’appel de Dieu. Bien sûr que la prière en famille tant recommandée par le pape Pie XII s’inscrit dans cette ligne directrice, ainsi que les pèlerinages, l’assistance à des ordinations ou prises de soutane, et également la lecture quotidienne de livrets de vie spirituelle.

A l’esprit de piété, il importe que les jeunes joignent également l’esprit de sacrifice. Les parents doivent communiquer cet esprit en étant fermes devant les caprices de leurs enfants et en les incitant à renoncer non seulement aux choses défendues, mais aussi à certaines choses permises en esprit d’expiation pour tant de péchés qui se commettent dans le monde. Le manque d’esprit de sacrifice rend l’homme vulnérable et le laisse sans résistance, notamment devant le vice impur. Paul Claudel disait à son ami Jacques Rivière : « On dit que la jeunesse est faite pour le plaisir ; en réalité, elle est faite pour l’héroïsme. » La jeunesse n’est pas faite pour le plaisir parce que le plaisir n’est pas une fin en soi. Dès qu’on cherche le plaisir pour lui-même, on se recherche soi-même, on nourrit son égoïsme, on cherche à satisfaire son moi, et l’on sombre peu à peu dans le narcissisme. L’homme n’est pas fait pour prendre, il est fait pour donner, il est fait pour se donner à la suite du bon Pasteur qui a donné sa vie pour ses brebis. Voilà pourquoi, les séminaristes et les prêtres fidèles à leur vocation sont si épanouis. Développons chez nos jeunes l’esprit de piété et de sacrifice pour leur permettre de résister au mal et de trouver leur bonheur en Dieu.

L’assistance au saint sacrifice de la messe est le moyen par excellence pour favoriser l’esprit de piété et l’esprit de sacrifice. En voyant tout ce que Notre-Seigneur a enduré pour nous durant sa Passion, en le voyant s’immoler sur nos autels, cela nous encourage à le suivre sur le chemin de la vertu qui est le chemin du Ciel.
Que diriez-vous à des jeunes gens pour les aider à discerner la volonté de Dieu ?
Je les inviterais en premier lieu à avoir un directeur spirituel. Un des moyens les plus propres à aider des jeunes gens à discerner la volonté de Dieu est en effet la direction spirituelle. Celle-ci aide à découvrir la beauté d’une vie d’union à Dieu et à mettre en place une stratégie pour lutter contre le vieil homme.
J’inciterais également le jeune homme à faire partie d’un bon mouvement de jeunesse. Un bon mouvement aide à développer le don de soi et à susciter le zèle missionnaire.

Enfin, je conseillerais aux jeunes gens de faire une retraite spirituelle au moins tous les deux ans. Le cadre d’une retraite est propice au développement de la vie intérieure et aide à se mettre dans les conditions les plus favorables pour entendre la voix de Dieu.
Vous avez parlé de la vocation sacerdotale. Mais à Flavigny, vous avez eu aussi la responsabilité de la formation des frères. Quelle est leur spiritualité propre ?
Les frères sont des religieux. Ils émettent les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, et sont auxiliaires des prêtres. Ils partagent leur vie de prière et de communauté et les soulagent dans des tâches très variées comme la responsabilité de la sacristie, la direction de la chorale, le jardin, ou encore les travaux divers de la maison.

Parmi ceux que j’ai accueillis, 35 aujourd’hui sont frères profès dont 30% à l’étranger. Ils sont très précieux, notamment dans les écoles mais aussi dans les prieurés et même au séminaire.

Par leur régularité, ils sont un soutien pour les prêtres. En école, ils sont d’excellents intermédiaires entre les enfants et les prêtres et permettent à ces derniers d’exercer une action plus profonde sur les élèves. En prieuré, ils favorisent grandement la vie de prière et sont très appréciés par les prêtres. Ce fut pour moi une grande joie sacerdotale de voir le développement des vocations de frères dans la Fraternité.

Aujourd’hui encore, des jeunes gens ont les qualités pour être d’excellents frères mais ne s’engagent pas dans cette voie par méconnaissance de la nature de cette vocation ou par crainte de ne pas correspondre aux exigences de cet état de vie. Il est vrai que l’esprit d’indépendance insufflé dans le monde ne favorise pas non plus l’éclosion de cette vocation. Je souhaite ardemment que les prêtres et les parents mettent toujours davantage en valeur la beauté de cette vocation afin de renforcer dans la Fraternité l’esprit religieux que Mgr Lefebvre a voulu lui transmettre. Heureusement, nous avons aussi la grâce d’avoir les Sœurs de la Fraternité qui sont également pour nous de précieuses auxiliaires !
Vous allez quitter le séminaire pour un prieuré. Cela va vous faire un grand changement !
Oui, c’est vrai. Je vais retrouver un poste analogue à celui que j’ai connu avant d’être à Flavigny, mais puisque la Fraternité a pour mission première le sacerdoce et tout ce que s’y rapporte, je vais transmettre à Brest aux familles et aux enfants les bases qui permettront de faire naître chez les jeunes, je l’espère, de nouvelles vocations. Ma prochaine mission restera donc tournée vers le sacerdoce et ce qui est sa raison d’être, le saint sacrifice de la messe dont nous recevons toutes les grâces de rédemption.

Séminaire International Saint-Curé-d’Ars, Maison Lacordaire, F-21150 Flavigny-sur-Ozerain

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Entretien par Novopress le 17/07/2011

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