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La joie selon Saint Thomas d’Aquin

publié dans somme de saint thomas le 22 mai 2013


La joie selon Saint Thomas d’Aquin

Saint Thomas traite expressément de la joie dans la Somme dans la seconde partie, la IIa IIae, à l’article 28. Il y consacre quatre questions :
-la joie est-elle un effet de la charité
-cette joie est-elle compatible avec la tristesse
-peut-elle être plénière
-est-elle une vertu.
La joie est, pour saint Thomas, un des trois effets intérieurs de la charité. Avec la joie,( c’est la question 28) nous avons également, la paix (C’est la question 29), la miséricorde (C’est la question 30). Il y a aussi les effets extérieurs de la charité qui sont la bienfaisance (C’est la question 31) l’aumône (c’est la question 32) la correction fraternelle (C’est la question 33)
Nous allons étudier la joie et les vices opposés à la joie de la charité qui sont l’acédie étudiée par saint Thomas à la question 35 et la jalousie étudiée à la question 36.

§1- Et tout d’abord de la joie.

A- La joie est-elle un effet de la Charité ?

Saint Thomas expose tout d’abord des objections. Il en propose trois :
1. « Il ne semble pas, car l’absence de ce qu’on aime produit de la tristesse plutôt que de la joie. Mais Dieu, que nous aimons par la charité, est loin de nous, tant que nous sommes en cette vie. Comme dit S. Paul (2 Co 5, 6):  » Aussi longtemps que nous sommes dans notre corps, nous sommes loin du Seigneur.  » Donc la charité produit en nous de la tristesse plutôt que de la joie. »

Cette objection est intéressante car elle me permet déjà de dire que, dans la pensée de saint Thomas, la joie exige, à tout le moins, une « présence » de l’objet aimé. L’absence de l’objet aimé est raison de la tristesse de l’âme. Par contre sa présence cause sa joie. On peut comprendre très facilement cela dans l’exemple de deux êtres aimants, aimés. La présence de l’un entraine la joie de l’autre et vice versa, l’absence de l’un entraine la tristesse de l’autre. Saint Thomas dit très clairement : « l’absence ce qu’on aime produit de la tristesse plutôt que de la joie ».

Mais nous le savons, la charité est une amitié entre Dieu et l’homme, de par la volonté expresse de Dieu, elle a pour objet Dieu lui-même aimé pour lui-même en raison de sa Bonté infinie. Mais il est loin de nous Aussi Dieu que nous aimons en raison de la charité ne peut être raison de notre joie puisque le bien aimé par la charité est loin de nous. La charité est donc principe de tristesse et non de joie. « Donc la charité produit en nous de la tristesse plutôt que de la joie. »
Saint Thomas exprime une seconde objection :

2. C’est surtout par la charité que nous méritons la béatitude. Mais parmi ce qui nous obtient ce résultat, on doit compter les larmes, selon cette parole en S. Matthieu (5, 5): Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.  » Or les larmes expriment la tristesse. Celle-ci est donc plus que la joie un effet de la charité.

Cette objection est basée sur la notion de béatitude qui nous est méritée par la charité. Or la béatitude est principe de joie. C’est le sens même du mot : « bienheureux ». Mais pourtant parmi les béatitudes, on trouve : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ». Or les larmes expriment plutôt la tristesse. Ainsi la charité qui nous mérite la béatitude ne peut être cause de la joie.
Enfin saint Thomas exprime une troisième objection :

3. La charité, on l’a montré, est une vertu distincte de l’espérance. Or c’est de cette vertu que procède la joie selon S. Paul (Rm 12, 12):  » Soyez joyeux dans l’espérance.  » La joie n’est donc pas un effet de la charité ». mais plutôt de l’espérance
Cette objection est fondée sur la distinction entre la charité et l’espérance. La charité n’est pas l’espérance. Ce sont deux vertus distinctes. Or il est dit dans le NT, c’est une phrase de saint Paul : « Soyez joyeux dans l’espérance » (Rm 12 12). La joie ne serait donc pas un effet de la charité mais bien de l’espérance.

Toutefois, c’est le sed contra de l’article Ium , l’Ecriture Sainte semble plutôt attribuer la joie à la charité selon l’argument suivant : L’Esprit Saint met dans nos cœurs la charité. Pour S. Paul (Rm 5, 5), « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné « . Or la joie est produite en nous par cet Esprit, selon une autre parole de l’Apôtre (Rm 14, 17): « Le règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture et de boisson, il est justice, paix et joie dans l’Esprit. » « Par conséquent la charité aussi est cause de joie ».

Que faut-il conclure ?
Saint Thomas va nous le dire dans son dicendum quod (on doit dire que)

Il ne faut pas opposés ces arguments scripturaires entre eux. Ils sont tous vraies. Mais il faut simplement distinguer. La joie et la tristesse procède l’une et l’autre de l’amour, « mais pour des motifs opposés ».

Nous allons trouver une parfaite définition de la joie, sa raison profonde ainsi qu’une parfaite définition de la tristesse dans l’âme et sa raison.
Sain Thomas dit : « La joie est causée par l’amour, ou bien parce que celui que nous aimons est présent, ou bien encore parce que lui-même est en possession de son bien propre, et le conserve ».

1- « ou bien parce que celui que nous aimons est présent » :
La joie est causée par la présence de l’objet aimé, nous dit tout d’abord saint Thomas. Et c’est le cas, grâce à la charité : par la charité qui a pour objet Dieu, l’âme jouit de la présence de Dieu qu’elle aime puisque, par la grâce, Dieu habite dans l’âme humaine d’une manière toute spéciale et intime, à titre d’ami. « Quiconque demeure dans la Charité, demeure en Dieu, nous dit saint Jean et Dieu en Lui » (I Jn 4 16). Nous pourrions multiplier les citations scripturaires.
La joie est causée, nous dit saint Thomas, par la présence de l’objet aimé.
Et cette présence de l’objet aimé, c’est la définition même de la vertu de charité. C’est sa raison. La charité est une amitié. L’amitié est un amour de bienveillance, i.e. elle veut du bien à l’être aimé. Mais l’amitié exige en outre que cette bienveillance soit réciproque entre les amis : réciprocité qui est elle-même fondée sur une certaine communauté de vie, permettant les échanges. Or il existe quelque chose de commun entre Dieu et l’homme du fait que Dieu se propose de communiquer à l’homme sa propre béatitude : « par lui, vous êtes appelés à entrer dans la société de son Fils, nous dit saint Paul (1 Cor 1 9). C’est sur cette base qu’est fondée la Charité : elle est une amitié entre Dieu et l’homme. Et dans cette amitié créée par la charité, nous sommes en possession de Dieu d’une manière imparfaite ici bas et d’une manière parfaite au ciel où les élus contemplent sa face (Apoc 22 3)
Et donc Saint Thomas a raison de dire que la « joie est causé par l’amour » qui est raison de la présence de l’objet aimé dans l’âme.
2- » ou bien encore parce que lui-même – i.e. celui que nous aimons – est en possession de son bien propre, et le conserve ». (vel etiam propter quod ipsi bono amato proprium bonum inest et conservatur)

Cette définition de la joie est merveilleuse. Elle vaut pour tout amour d’amitié, pour tout amour entre époux, pour l’amour de Dieu. La raison de l’amitié c’est la noblesse de la personne aimée. En cette noblesse, se trouve la joie de la personne aimante. Il faut attirer votre attention sur le terme utilisé par saint Thomas. Il parle de « proprium bonum » :

Donc la joie dérive de l’amour
- soit en raison de la présence de l’être aimé
-soit lorsque l’on se réjouit du « bien » de l’être aimé, de sa richesse (morale), de son propre bonheur.
Et bien la charité procure la joie de cette double manière : elle se réjouit du bonheur de Dieu et cette joie est d’autant plus intense qu’elle sait le bonheur de Dieu parfait et immuable ; puis elle jouit de la présence de Dieu qu’elle aime puisque par la grâce, Dieu habite dans son âme, d’une manière toute spéciale et intime, à titre d’ami. Comme je l’ai dit tout à l’heure : « quiconque demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui » (I Jn 4 16)
Nous nous réjouissons du bonheur de Dieu pour lui-même, puis de la participation qui nous est accordée à ce bonheur divin, Dieu présent en nos âmes.
« Ce second motif, nous dit saint Thomas, concerne surtout l’amour de bienveillance qui nous rend joyeux du bien-être de notre ami, même en son absence ». En latin on a « aliquis gaudet de amico prospere se habente etiam si sit absens »

Cette joie vaut tant pour Dieu que pour un être aimé, par exemple son épouse, son époux. On se réjouit de « son bien être », de ses qualités, de sa perfection, de sa bonté. La joie de l’époux ce sont les qualités de l’épouse, c’est sa maternité, elle est principe de vie, « ciboire de vie », c’est sa propre joie que lui donne son propre époux, ses enfants, sa demeure, sa maisonnée…etc
Retenez bien ce deuxième aspect de la joie : « parce que lui-même – i.e. celui que nous aimons – est en possession de son bien propre, et le conserve ».

Je dirais volontiers que la perfection de l’être aimé est la raison de la joie de l’être aimant. Plus l’être aimé progresse en vertu et conserve cette perfection, plus la joie est grande dans l’âme de l’être aimant.
Donc plus le bien de la personne aimé est immense et immuable, plus la joie de l’être aimant est grande…puisque c’est le « bien être » de l’aimé qui est raison de la joie de l’aimant. C’est pourquoi il est bien vrai de dire que la joie spirituelle qui vient de Dieu est causée aussi par la charité. Plus on aime Dieu pour lui-même en raison de ce qu’il est en lui-même, bien souverain et immuable, plus une âme est dans la joie. C’’est la joie que connaisse les saints.

Ceci étant dit, on comprend que Saint Thomas puisse écrire que la tristesse procède aussi de la charité : « l’amour engendre la tristesse,
-« soit parce que celui qu’on aime est absent »,
L’âme est triste en raison de l’absence de l’objet aimé. Plus l’objet est aimé, plus l’âme est triste de son absence. La tristesse a bien son principe aussi dans l’amour. C’est bien la charité qui est au principe de cette tristesse.
soit encore parce que celui à qui nous voulons du bien est privé de son bien ou accablé de quelque mal ».

C’est bien également l’amour qui est principe de cette tristesse. L’âme d’une maman est triste de voir son fils ne pas marcher selon le bien, dans le bien, soit de son être propre, soit du bien familial qu’il trahit par un agir déréglé, désordonné. Cette tristesse est d’autant plus sentie que l’amour du bien et l’amour du patrimoine familial est grand dans le cœur de cette maman.
Il en est de même d’un mal physique : une mère, un père sont affligés du mal de leur enfant. Et cette tristesse prend son principe dans leur amour pour leur enfant.

Fort de cette doctrine sur la joie, on peut répondre aux trois objections de saint Thomas.
La joie est-elle l’effet de la charité ?
Il ne semble pas, dit saint Thomas. Parce que Dieu, dans le cheminement de cette vie, est absent de nous. Or la présence est principe de joie. Il est loin de nous tant que nous sommes en cette vie. En ce sens que nous n’avons pas de Dieu, ici bas, une claire vision. Certes. « . Mais, dit saint Thomas, dan sa réponse : « Dieu, même en cette vie, est présent à ceux qui l’aiment, par la grâce qui le fait habiter en eux ».

La seconde objection était tiré des larmes de la béatitude : « bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés ». Il ne faut pas en conclure que la charité, mérite de la béatitude, est principe de tristesse, car ces larmes et la joie spirituelle proviennent de la même charité « car c’est pour une même raison qu’on se réjouit d’un bien, et qu’on s’attriste de ce qui s’y oppose ». La charité nous fait aimer le bien comme elle nous fait nous attrister devant tout ce qui s’y oppose.
La troisième objection est fondée sur la distinction entre la charité et l’espérance. Or saint Paul dit qu’il faut être joyeux dans l’espérance (Rm 12, 12): « Soyez joyeux dans l’espérance. ». Ergo.
Saint Thomas répond dans le ad 3 : « La joie spirituelle qui a Dieu pour objet peut avoir deux formes, suivant qu’on se réjouit du bien divin en lui-même, ou de ce même bien pour autant qu’on y participe ».
Donc nous nous réjouissons du bonheur de Dieu pour lui-même, puis de la participation qui nous est accordée à ce bonheur divin. De ces deux formes, « La première de ces joies est la meilleure, la plus noble parce que désintéressée et c’est celle là qui procède principalement de la charité. « Elle a sa source primordiale, dit saint Thomas dans la charité »; mais la seconde joie, plus intéressée « provient de l’espérance », en vertu de laquelle nous aspirons à partager le bonheur divin, « par laquelle, dit saint Thomas, nous attendons de jouir du bien divin ». « Toutefois, conclut saint Thomas, même cette jouissance parfaite ou imparfaite ne sera obtenue qu’à proportion de notre charité ».

B- Mais la joie spirituelle causée par la charité est-elle compatible avec la tristesse?

C’est l’article 2 de la question 28.

Saint Thomas va répondre différemment selon la forme de la joie qu’il considère ou mieux selon le principe qui inspire cette joie.

On a dit que notre joie peut avoir pour principe Dieu considéré en lui-même.
C’est la principale forme de la joie, elle est propre à la charité, « elle a pour objet le bien divin considéré en lui-même ». « Cette joie, dit saint Thomas ne peut être mêlée de tristesse, elle ne peut connaître la moindre éclipse, « pas plus que le bien sur lequel elle porte ne peut être mêlé d’un mal quelconque ». C’est en ce sens que S. Paul disait (Ph 4, 4):  » Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur. »
Par contre, la seconde forme de joie par laquelle nous aspirons à partager le bonheur divin peut être mêlée d’inquiétudes et de peines dans la proportion où nous mesurons les obstacles qui entravent la participation au bonheur divin soit par nous même soit par nos ennemis.
Voilà les termes mêmes de saint Thomas : « La charité, nous venons de le dire, produit en nous deux sortes de joie ayant Dieu pour objet. La première, qui est la principale, et qui est propre à la charité, a pour objet le bien divin considéré en lui-même. Cette joie ne peut être mêlée de tristesse, pas plus que le bien sur lequel elle porte ne peut être mêlé d’un mal quelconque. C’est en ce sens que S. Paul disait (Ph 4, 4):  » Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur. « 

La seconde a pour objet le bien divin considéré comme étant notre partage. Or cette participation peut rencontrer quelque obstacle. Il en résulte que par là même de la tristesse peut se mêler à la joie, selon que nous nous attristons de ce qui, en nous-mêmes, empêche de participer au bien divin ».

C- Mais un jour viendra où cette joie sera pleine et entière conformément à la promesse du Christ : « Que ma joie soit en vous et que votre joie soit pleinement accomplie » (Jn 15 11)

C’est l’objet de l’article 3 de la question 28 : « Cette joie peut-elle être plénière?

Il semble que oui selon la parole du Christ : (Jn 15, 11):  » Que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite.  »
Là aussi il faut distinguer. Ce que fait saint Thomas/

Il pose le principe, merveilleux de richesse, que nous avons utilisé plus haut :
« On peut considérer la plénitude de la joie sous un double rapport. D’abord par rapport à la réalité dont on se réjouit, de sorte qu’on se réjouit d’elle autant qu’elle en est digne. En ce sens, il est clair que Dieu seul peut avoir de lui-même une joie plénière, car sa joie est infinie, correspondant ainsi à sa bonté infinie, tandis qu’en toute créature la joie est nécessairement finie ».
Ainsi si le « bonum proprium » de l’être aimé est source de joie en l’être aimant, cette joie ne peut être malgré tout dans l’être créé que limitée et partielle puisque le bien de toute créature est limité et finie, sauf en Dieu. Il est le bien infini et parfait. Aussi peut-il avoir de lui-même « une joie plénière ». Ce qui est impossible pour toute créature finie.

« Ensuite, par rapport à celui qui éprouve la joie »,
Saint Thomas pose le principe : Il dit :
« La joie est au désir ce que le repos est au mouvement. Or le repos est plénier quand plus rien ne reste du mouvement; de même, la joie est plénière quand il ne reste plus rien à désirer.

Tant que nous sommes en ce monde, le mouvement intérieur du désir ne reste pas en repos, car il nous est toujours possible de nous rapprocher davantage de Dieu par la grâce. Mais quand nous aurons atteint la béatitude parfaite, il ne restera plus rien à désirer, parce qu’on aura la pleine jouissance de Dieu, en laquelle nous obtiendrons aussi tout ce qui aura pu être l’objet de nos désirs pour les autres biens, suivant la parole du Psaume (103, 5)  » Il comble de biens tous nos désirs.  » Ainsi, ce ne sera pas seulement le désir que nous avons de Dieu qui trouvera son repos, mais également tous nos autres désirs.
La joie des bienheureux est donc absolument plénière, et même plus que plénière, puisqu’ils obtiendront plus qu’ils n’auront pu désirer, car dit l’Apôtre (1 Co 2, 9):  » Le cœur de l’homme n’a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qu’il aime.  » Et c’est ce qu’on lit en S. Luc (6 , 38):  » C’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans le pli de votre vêtement.
 » Toutefois, puisque nulle créature n’est capable d’une joie de Dieu qui soit digne de lui, il faut dire que cette joie absolument parfaite n’est pas contenue dans l’homme, mais que c’est plutôt lui qui y pénètre, selon cette parole en S. Matthieu (25, 21):  » Entre dans la joie de ton maître. »

La joie est au désir ce que le repos est au mouvement : le repos est complet lorsque tout mouvement a cessé, la joie est complète lorsque tout désir est comblé. Ici bas le désir ne cesse jamais et il suscite l’effort perpétuel pour que l’âme se rapproche de Dieu. Et nous l’avons dit l’âme peut connaître la crainte de perdre Dieu. Mais dans la Patrie céleste, la possession du bien infini apaise tous les désirs : alors la joie des bienheureux est pleine et même débordante car le « cœur de l’homme ne peut soupçonner ce que Dieu réserve à ceux qu’il aime (1 Cor 2 9)

§-2 les vices opposés à la joie.

Il y a deux vices qui s’opposent à la joie, c’est l’acédie et la jalousie.
L’acédie est étudiée par saint Thomas dans la question 35 et la jalousie, dans la question 36
Commençons pas l’acédie.

A- L’acédie.

Saint Thomas aborde quatre questions
1. Est-elle un péché? – 2. Est-elle un vice particulier? – 3. Est-elle un péché mortel? – 4. Est-elle un vice capital?

a- L’acédie est-elle un péché?

Il faut d’abord définir ce que c’est que l’acédie. Saint Thomas, s’inspirant des auteurs anciens, donne deux définitions :
-S’inspirant de saint Damascène, il écrit : L’acédie, selon S. Jean Damascène, est «  une tristesse accablante «  qui produit dans l’esprit de l’homme une dépression telle qu’il n’a plus envie de rien faire…Et c’est pourquoi l’acédie implique un certain dégoût de l’action.
- S’inspirant d’autres arteurs, il écrit : « Certains la définissent une torpeur de l’esprit qui ne peut entreprendre le bien ».
C’est un peu identique.

Dans l’article 4 ad 3um, saint Thomas précise sa pensée sur ce vice, il dit : « s’attrister du bien divin, cela fait partie de la définition de l’acédie, qui se tourne vers une inaction coupable en tant qu’elle dédaigne le bien divin ».
C’est sous ce rapport qu’il va étudier la tristesse ou l’acédie
Saint Thomas enseigne qu’ « une telle tristesse est toujours mauvaise »
1- parfois en elle-même,
2-parfois en ses effets.
« En elle-même, est mauvaise la tristesse qui provient d’un mal apparent et d’un bien véritable; à l’inverse, est mauvaise la délectation d’un bien apparent et d’un mal véritable. Donc, puisque le bien spirituel est un vrai bien, la tristesse qui provient d’un bien spirituel est mauvaise en elle-même.

Ainsi il y a un vice qui s’oppose à la joie qui est le second acte ou effet de la charité, c’est la tristesse, je précise, la tristesse, celle qui porte sur le bien spirituel et surnaturel qui est l’objet de la charité et qui est Dieu Lui-même en Lui-même, notre bonheur parfait. Cette tristesse est possible parce que l’homme, en raison de son goût spirituel dépravé, tient le bien divin, objet de la charité, pour chose non bonne et odieuse et attristante. Cette tristesse est toujours mauvaise en soi « en elle-même » dit saint Thomas.
Mais « Quant à la tristesse qui provient d’un mal véritable, elle (peut-être) (elle) est mauvaise dans ses effets lorsqu’elle accable l’homme au point de l’empêcher totalement de bien agir. Aussi l’Apôtre (2 Co 2, 7) ne veut-il pas que celui qui fait pénitence  » sombre dans une tristesse excessive  » à la vue de son péché »
C’est aussi ce qu’enseigne saint Bernard dans son 11ème sermon sur le « Cantique des Cantiques » : «. 2. Voilà pourquoi je vous conseille à vous, qui êtes nies amis, de vous arracher quelquefois au souvenir fâcheux et pénible de vos péchés, et de marcher dans un chemin plus uni, en vous entretenant de pensées agréables, et en repassant, dans votre mémoire, les bienfaits de Dieu, afin que les regards que vous jetterez sur lui vous fassent un peu respirer de l’abattement et de la confusion que vous cause la considération de votre faiblesse. Je veux que vous suiviez le conseil que donne le Prophète, lorsqu’il dit :  » Réjouissez-vous dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre coeur lui demande (Psal. XXXVI, 4).  » Il est nécessaire dé concevoir de la douleur de ses péchés, mais il ne faut pas qu’elle soit continuelle, et on doit la mélanger du souvenir agréable de la clémence de Dieu, de peur que la trop grande tristesse n’endurcisse le cœur et que le désespoir n’achève sa perte. Mêlons le miel avec l’absinthe, afin que ce breuvage, d’une salutaire amertume, tempéré par quelque douceur, puisse se boire et donner la vie. Écoutez comme Dieu même tempère l’amertume d’un coeur contrit, comme il retire de l’abîme du désespoir, celui qui est dans la langueur et le découragement, comme par le miel d’une douce et fidèle promesse, il console celui qui est dans. la tristesse et relève celui qui est dans la défiance. Il dit par son Prophète :  » Je mettrai mes louanges dans votre bouche pour vous en servir comme d’un frein, de peur que vous ne vous perdiez (Isa. XLVIII, 9) ;  » c’est-à-dire, de peur que la vue de vos péchés ne vous jette dans une tristesse excessive, et, qu’emporté par le désespoir, comme un cheval qui n’a plus de frein, vous ne tombiez dans le précipice et ne périssiez. Je vous retiendrai, dit-il, comme par le frein de ma miséricorde, je vous relèverai par mes louanges, et vous respirerez à la vue de mes bienfaits, au lieu de vous abattre par celle de vos maux, quand vous me trouverez plus indulgent que vous ne vous jugerez coupable. Si Caïn avait été arrêté par ce frein, il n’aurait pas dit en se désespérant :.  » Mon crime est trop grand pour mériter qu’on me le pardonne (Gen. IV, 13).  » Dieu nous garde de ce sentiment, oui, qu’il nous en garde. Car sa bonté est plus grande que quelque crime que ce soit. C’est pourquoi le Sage ne dit pas, que le juste s’accuse toujours, il dit seulement qu’il s’accuse au commencement de son discours (Prov. XVIII, 17), qu’il a coutume de finir par les louanges de Dieu. Voyez un juste qui observe cet ordre.  » J’ai examiné, dit-il, mes actions et ma conduite, et j’ai dressé mes pas dans la voie de vos louanges (Psal. CXVIII, 59),  » afin que, après avoir souffert beaucoup de fatigues et de peines dans ses propres voies, il se réjouisse dans la voie des louanges de Dieu, comme dans la possession de toutes les richesses du monde. Et vous aussi, à l’exemple de ce juste, si vous avez des sentiments d’humilité de vous-mêmes, ayez du Seigneur des sentiments de confiance en sa bonté souveraine. Car vous lisez dans le Sage :  » Croyez que le Seigneur est plein de bonté, et cherchez-le en simplicité de coeur (Sap. I, 1).  » Or, c’est ce que le souvenir fréquent, que dis-je ? continuel de la libéralité de Dieu persuade aisément à l’esprit. Autrement, comment s’accompliraient ces paroles de l’Apôtre : « Rendant des actions de grâces en toutes choses (I Thess. V, 17), n si on bannit du cœur les sujets de gratitude et de reconnaissance? Je ne veux pas qu’on vous fasse le reproche honteux que l’Écriture adresse aux Juifs, en disant :  » Ils ne se sont pas souvenus de ses bienfaits, ni des merveilles dont ils ont été les témoins oculaires (Psal. LXXVII, 11).

b- l’acédie est un péché

« Donc, parce que l’acédie, comme nous l’envisageons ici, est une tristesse provenant d’un bien spirituel, elle est doublement mauvaise: en elle-même et dans ses effets. »
Donc pour Saint Thomas d’Aquin, l’acédie, envisagé comme tristesse provenant d’un bien spirituel, provenant d’un dégoût de Dieu, est doublement mauvaise. Elle est mauvaise en elle-même et dans ses effets.
On comprend que saint Thomas puisse dire dans le
- ad Ium que : « En elle-même la tristesse ne signale ni quelque chose de louable ni quelque chose de blâmable. La tristesse est louable quand elle provient d’un mal véritable et qu’elle reste modérée. La tristesse est blâmable quand elle provient d’un bien, ou qu’elle est immodérée. C’est ainsi que l’acédie est un péché ».

- ad 3um : « C’est pour l’homme une marque d’humilité de ne pas s’exalter lui-même, alors qu’il constate ses propres défauts. Mais ce n’est pas de l’humilité, mais plutôt de l’ingratitude que de mépriser les biens qui lui viennent de Dieu. C’est ce mépris qui engendre l’acédie. Nous nous attristons en effet de ce que nous estimons mauvais ou de peu de prix. Il est donc nécessaire que si quelqu’un apprécie les biens des autres, il ne méprise pas pour autant les biens que Dieu lui réserve. Car alors ceux-ci deviendraient attristants ».

c- . Elle est un péché, un péché mortel.

Elle est toujours un péché mortel lorsqu’elle passe de la partie inférieure de notre être ou de la partie sensible jusqu’à la partie rationnelle et supérieure. C’est l’objet de l’article 3. Saint Thomas l’explique très bien :
« Comme nous l’avons dit antérieurement, on appelle péché mortel celui qui détruit la vie spirituelle. Celle-ci vient de la charité selon laquelle Dieu habite en nous. Aussi un péché est-il mortel en raison de son genre lorsque, de lui-même, selon sa raison propre, il s’oppose à la charité. Or, c’est le cas pour l’acédie. Car l’effet propre de la charité, nous l’avons déjà dit, est la joie qui vient de Dieu; tandis que l’acédie est la tristesse que nous inspire le bien spirituel en tant qu’il est le bien divin. Aussi, en raison de son genre, l’acédie est-elle péché morte »l.

Ainsi parce que l’acédie est la tristesse que nous inspire le bien spirituel et que le bien spirituel est Dieu qui est l’objet de la charité qui cause la joie spirituel, cultiver l’acédie, c’est cultiver le mépris de Dieu, c’est s’opposer à la charité, ce qui est toujours un péché mortel qui est une « aversio a Deo, conversio ad créaturas ».
Toutefois, faut-il que l’acétie, comme nous l’avons dit, passe de la partie inférieure de notre être ou de la partie sensible, jusqu’à la partie rationnelle et supérieure de notre être. C’est ce que dit saint Thomas :
« Il faut remarquer cependant que les péchés qui, par leur genre, sont mortels ne le sont que s’ils atteignent leur perfection. Car l’achèvement du péché est dans le consentement de la raison. Nous parlons en effet maintenant du péché humain, qui consiste dans un acte humain dont le principe est la raison. Aussi le péché qui commence dans la seule sensualité, sans parvenir jusqu’au consentement de la raison, est-il péché véniel à cause du caractère imparfait de son acte. C’est ainsi qu’en matière d’adultère le désir qui demeure dans la seule sensualité est péché véniel, mais s’il parvient jusqu’au consentement de la raison, il est péché mortel. C’est ainsi encore qu’un mouvement d’acédie existe parfois dans la seule sensualité, en raison de l’opposition de la chair à l’esprit, et il est alors péché véniel. Mais parfois le mouvement d’acédie parvient jusqu’à la raison qui accepte de fuir, de prendre en horreur et de détester le bien divin, la chair prévalant tout à fait contre l’esprit. Alors, il est évident que l’acédie est péché mortel.

Vous aurez remarqué la progression utilisée par saint Thomas pour d’écrire l’acédie qui devient péché mortel : le mouvement d’acédie (peut) parvenir jusqu’à la raison (en acceptant) de fuir, de prendre en horreur et de détester le bien divin, la chair prévalant tout à fait contre l’esprit. Alors, il est évident que l’acédie est péché mortel.
On comprend que ce monde moderne qui fuit Dieu, qui prend en horreur les choses de Dieu et les déteste puisse être dans la tristesse et culte, au contraoire, la mort. « Stipendia peccati, mors ». « Le salaire du péché c’est la mort » dit saint Paul.

d- cette mauvaise tristesse est-elle un péché capital ?

Cette question fait l’objet de l’article 4
Saint Thomas répond positivement.
Cette mauvaise tristesse est un péché capital parce qu’il « est prêt à engendrer d’autres vices selon la raison de cause finale ». Cette tristesse fait que les hommes accomplissent beaucoup de choses mauvaises et commettent de nombreux péchés soit afin de l’éviter et d’en sortir, soit parce que son poids les fait se jeter en certaines mauvaises actions.
Saint Thomas écrit : « les hommes se donnent beaucoup de mal en vue de la tristesse, soit afin de l’éviter, soit que pressés par elle, ils se hâtent de faire autre chose »

Quelles sont donc les filles de la tristesse ?
Saint Thomas va se montrer un très fin « psychologue »
Saint Thomas s’appuie sur saint Grégoire et sur saint Isidore pour les énoncer et les décrire :
« S. Grégoire a désigné les filles de l’acédie comme il le fallait. En effet, selon le Philosophe,  » personne ne peut rester longtemps sans plaisir, en compagnie de la tristesse « . C’est pourquoi la tristesse a nécessairement deux résultats; elle conduit l’homme à s’écarter de ce qui l’attriste; et elle le fait passer à d’autres activités où il trouve son plaisir. De même, ceux qui ne peuvent goûter les joies spirituelles se portent vers les joies corporelles selon Aristote.
Dans ce mouvement de fuite par rapport à la tristesse, se remarque le processus suivant: d’abord, l’homme fuit les choses qui l’attristent; ensuite il combat ce qui lui apporte de la tristesse. Or, les biens spirituels dont l’acédie s’attriste sont la fin et les moyens qui regardent la fin. On fuit la fin par le désespoir. On fuit les biens ordonnés à la fin, s’il s’agit de biens difficiles appartenant à la voie des conseils, par la pusillanimité; s’il s’agit de biens qui relèvent de la justice commune, on les fuit par la torpeur à l’égard des préceptes. Le combat contre les biens spirituels attristants est parfois mené contre les hommes qui les proposent, et c’est alors la rancune; parfois le combat s’étend aux biens spirituels eux-mêmes, ce qui conduit à les détester, et c’est alors la malice proprement dite. Enfin, lorsqu’en raison de la tristesse causée par les biens spirituels, on se porte vers les choses extérieures qui procurent du plaisir, la fille de l’acédie est alors l’évasion vers les choses défendues.
Mais la descendance qu’Isidore attribue à la tristesse et à l’acédie se ramène aux affirmations de S. Grégoire. Car l’amertume qu’Isidore fait venir de la tristesse est un effet de la rancune. L’inaction et l’indolence se ramènent à la torpeur en face des commandements; celui qui est inactif les omet complètement, celui qui est indolent les accomplit avec négligence. Les cinq autres vices qu’il fait venir de l’acédie appartiennent tous à l’évasion de l’esprit vers les choses défendues. Quand cette évasion a son siège au sommet de l’esprit chez celui qui se dissipe à contretemps dans tous les sens, on l’appelle l’agitation de l’esprit; quand elle se rapporte à la puissance de connaissance, on l’appelle la curiosité; quand elle se rapporte à la faculté d’élocution, on l’appelle le bavardage; quand elle se rapporte au corps, incapable de demeurer en un même lieu, on l’appelle la nervosité, si l’on veut signaler le vagabondage de l’esprit que manifestent les membres se répandant en mouvements désordonnés; l’instabilité, si l’on veut signaler la diversité des lieux. L’instabilité peut désigner aussi l’inconstance dans les projets ».

Résumons : Quelles sont les filles de l’acédie ?
Ce sont : le désespoir ou la désespérance ; la pusillanimité ; la torpeur à l’endroit des préceptes ; la rancœur ; la malice ; la divagation de l’âme vers les choses illicites.

B- L’envie ou la jalousie « de invidia »

Saint Thomas traite de l’envie dans la question 36 en quatre articles dans l’article : 1. Qu’est-ce que l’envie? – 2. Est-elle un péché? – 3. Est-elle un péché mortel? – 4. Est-elle un vice capital et quelles sont ses filles?

a- Qu’est-ce que l’envie?
S. Grégoire la définira en disant :  » Elle est une blessure pour l’esprit qui se ronge, torturé par le bonheur d’autrui.  »
Saint Damascène fait de l’envie une espèce de tristesse et dit que l’envie est «  une tristesse des biens d’autrui « .
Ainsi, pour saint Thomas, l’envie c’est la tristesse éprouvée en présence du bien du prochain, comme l’acédie est la tristesse éprouvée en présence du Bien divin.
L’envie est la tristesse du bien d’autrui, non parce que ce bien nous cause du mal, mais seulement parce que ce bien est celui d’autrui, non le nôtre.

Saint Thomas écrit : « le bien d’autrui peut être objet de tristesse. Et cela de deux façons:
-ou bien l’on s’attriste du bien d’autrui parce qu’il nous menace de quelque dommage; c’est le cas de l’homme qui s’attriste de l’élévation de son ennemi, car il craint d’avoir à en souffrir. Une telle tristesse n’est pas de l’envie; elle est plutôt un effet de la crainte, selon le Philosophe.
– Ou encore le bien d’autrui est considéré comme un mal personnel parce qu’il a pour résultat de diminuer notre gloire et notre réussite propres. C’est ainsi que l’envie s’attriste du bien d’autrui. Voilà pourquoi on envie surtout  » les biens qui comportent de la gloire, et d’où les hommes aiment tirer honneur et réputation « , dit Aristote.

Dans le ad 2um, Saint Thomas donne d’intéressantes précisions sur l’envie :
« L’envie vient de la gloire d’autrui en tant que celle-ci diminue la gloire que l’on désire. En conséquence, on envie seulement ceux que l’on veut égaler ou surpasser en gloire. Or cela n’est pas possible envers ceux qui sont très loin de nous; personne en effet, à moins d’être insensé, ne cherche à égaler ou à surpasser dans la gloire ceux qui sont de beaucoup supérieurs; l’homme du peuple, par exemple, n’envie pas le roi, ni le roi l’homme du peuple, qu’il dépasse de beaucoup. C’est pourquoi l’homme n’envie pas ceux qui sont très loin de lui, par le lieu, par le temps, ou par la situation, mais il envie ceux qui lui sont proches, qu’il s’efforce d’égaler ou de surpasser. Car lorsque ceux-ci nous dépassent en gloire, cela va contre notre intérêt, et il en résulte de la tristesse »

Dans le ad 3um, Saint Thomas note : « ceux qui aiment les honneurs sont les plus envieux. Et de même les pusillanimes sont envieux, parce que, attachant de l’importance à toute chose, tout ce qui arrive de bon à quelqu’un, ils y voient une grande défaite pour eux. C’est pourquoi il est dit dans Job (5, 2 Vg):  » L’envie fait mourir le petit.  » Et S. Grégoire:  » Nous pouvons envier seulement ceux que nous estimons meilleurs que nous sur quelque point. « 
On comprend alors que saint Paul puisse écrire aux Galates (5, 26):  » Ne cherchons pas la vaine gloire en nous provoquant les uns les autres, en nous enviant mutuellement. « 

b- C’est dire que l’envie est un péché

L’envie, nous l’avons vu, est une tristesse provoquée par  » le bien d’autrui « . Mais cela doit être cause de joie et nullement de tristesse. On ne peut s’attrister de ce dont il faut se réjouir, à savoir du bien du prochain. C’est pourquoi l’envie est toujours un péché. En effet s’attrister des avantages d’autrui, simplement parce qu’il est favorisé, c’est le fait d’une volonté dépravée parce qu’elle s’afflige de ce qu’elle devrait se réjouir.

c- L’envie est-elle un péché mortel?

Saint Thomas répond positivement :
« L’envie, par son genre, est péché mortel. Le genre d’un péché se prend en effet de son objet. Or, l’envie, en raison de son objet, est contraire à la charité, qui fait vivre l’âme spirituelle, selon S. Jean (1 Jn 3, 14):  » Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères.  » En effet, la charité et l’envie ont toutes deux pour objet le bien du prochain, mais selon un mouvement contraire: alors que la charité se réjouit du bien du prochain, l’envie s’en attriste, nous l’avons vu. Il est donc clair que l’envie, par son genre, est péché mortel.
Il reste, comme nous l’avons vu plus haute qu’on trouve en chaque genre de péchés mortels des mouvements imparfaits qui, demeurant dans la sensualité, ne sont que des péchés véniels; c’est le cas en matière d’adultère, pour le premier mouvement de concupiscence; ou en matière d’homicide, pour le premier mouvement de colère. De même, dans le genre de l’envie, on trouve, parfois même chez des hommes parfaits, des premiers mouvements qui sont des péchés véniels »
L’envie : il y a là matière à péché mortel parce qu’un tel sentiment est contraire à la charité qui, elle, veut le bien du prochain et s’en réjouît, alors que l’envie s’en attriste.

d- L’envie est-elle un vice capital et quelles sont ses filles?
.

 C’est l’objet de l’article 4. Saint Thomas s’appuie sur l’autorité de saint Grégoire : « il y a l’autorité de S. Grégoire qui donne l’envie comme un vice capital et qui lui assigne les filles » qui suivent :

« On peut dénombrer les filles de l’envie de la façon suivante. Dans la progression de l’envie, il y a comme un début, un milieu et un terme. Au début, on s’efforce d’amoindrir la gloire d’autrui, soit qu’on le fasse secrètement, et c’est alors le chuchotement malveillant; soit qu’on le fasse ouvertement, et c’est la diffamation. Le milieu, c’est qu’on cherche ainsi à diminuer la gloire d’autrui: ou bien on y réussit, et c’est alors la jubilation de voir ses difficultés, ou bien on échoue, et c’est alors la déception de voir sa réussite. Enfin, au terme, il y a la haine. De même en effet que le bien délecte et est cause d’amour, de même la tristesse est cause de haine »

Résumons : parce que l’envie peut entraîner à nuire au prochain de multiples manières, la jalousie, comme l’acédie, est au nombre des péchés capitaux. Saint Grégoire, encore lui, énumère les péchés qui en découlent ordinairement : la haine, le murmure malveillant, le dénigrement, la satisfaction de voir le prochain dans l’adversité, la déception de le voir dans la prospérité

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