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Qu’est-ce qu’une civilisation ?

publié dans regards sur le monde le 28 octobre 2013


Soirée Veilleurs à genoux

Qu’est-ce qu’une civilisation ?

Réflexion livrée aux Veilleurs à genoux, le 19 octobre 2013 à Montmartre, par Jean-Pierre Maugendre, Président de Renaissance Catholique.

En employant le terme de « réforme de civilisation » à l’occasion du vote de la loi dénaturant le mariage, Christiane Taubira nous a incité par le fait même – tant il est vrai que le diable porte pierre – à réfléchir sur ce qu’est une civilisation.

Civilisation et organisation sociale Le mot de civilisation est un mot récent : il n’est dans le dictionnaire de l’Académie française que depuis 1835. Mais si le mot est récent, en revanche l’idée est ancienne car l’ennemi de la civilisation porte un nom très ancien : les barbares. Les Grecs désignaient ainsi tous ceux qui leur étaient étrangers. Plus près de nous, le célèbre livre de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, a permis au grand public de frémir par anticipation aux inéluctables conflits que semblait annoncer non pas La fin de l’histoire, un peu prématurément annoncée par Francis Fukuyama, mais la remise en cause de l’hégémonie occidentale sur la planète. Les civilisations millénaires de la Chine, même mâtinée de communisme occidental, de l’Islam renaissant, de l’Inde endormie ou du monde orthodoxe libéré du matérialisme athée, un temps subjuguées par la prépotence occidentale puis l’hyperpuissance américaine, relevaient la tête et aspiraient à un monde multipolaire.

Écartons tout d’abord de nos esprits l’idée selon laquelle une civilisation pourrait se réduire à une simple forme particulière d’organisation sociale. Une tribu peut être composée d’hommes parfaitement obéissants à un chef leur imposant une discipline de fer. Si cette discipline comprend, entre autres pratiques, l’esclavage de la femme, l’anthropophagie, la destruction des vieillards devenus incapables de travailler, la torture des ennemis capturés ou autres coutumes semblables, cette société ne sera pas dite civilisée mais sauvage. Les civilisations précolombiennes auxquelles se heurtèrent les conquistadors espagnols, nonobstant leurs réalisations architecturales ou picturales, leurs découvertes astronomiques ou mathématiques, la sophistication de leurs organisations sociales, furent perçues comme des sociétés de barbares par les Espagnols, car l’esclavage y était monnaie courante, les sacrifices humains nombreux et spectaculaires, les guerres endémiques et systématiques.  Plus près de nous, Jules Ferry n’hésitait pas à déclarer à l’Assemblée nationale, le 28 juillet 1895, à propos de la colonisation française en Afrique et en Indochine : « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Civilisation et loi naturelle Plus ou moins expressément, ce qui distingue une civilisation d’une barbarie organisée c’est la prise en compte de la nature réelle de l’homme et d’une certaine forme de dignité. Toute organisation sociale repose en effet sur l’idée que ses promoteurs se font de l’homme, de sa vocation et de sa destinée. Il n’est pas étranger à notre propos de noter que « civiliser », d’après le Littré, c’est aussi « rendre civil, courtois, devenir poli ». Il y a dans la notion de civilisation l’aspiration à développer tout l’homme en tous les hommes. L’essence de la civilisation est de rendre l’humanité « meilleure et plus heureuse ». Elle est un fait social constitué par l’ensemble dynamique des comportements qui respectent la dignité de l’homme, autrement dit le droit pour chaque personne d’être la cause responsable de ses actes. Tout cela revient à dire que la civilisation se définit par sa relation à la loi naturelle. Les civilisations déclinent ou disparaissent sous le poids de la barbarie intérieure ou extérieure. Ou bien elles s’écroulent par suite d’événements apparemment fortuits, sans rapport avec le bien et le mal, avec l’opposition du civilisé et du barbare. Le mur de Berlin s’est effondré de manière totalement inattendue en 1989. De même, les empires aztèques ou incas, confrontés à quelques centaines d’aventuriers audacieux, s’effondrèrent comme des châteaux de cartes car ils étaient minés en profondeur par l’absence d’une vertu qui est le ciment des sociétés : la justice. Cette vertu, dite cardinale, n’est ni l’égalité ni l’uniformité mais simplement le fait de rendre à chacun ce qui lui est dû. Les flux et reflux de la civilisation et de la barbarie ne sont en fait que l’histoire du respect, de l’amoindrissement ou de la négation de la loi naturelle dans les sociétés humaines.  La civilisation, inéluctablement et par définition, crée des débiteurs. Dans un article de La Gazette de France du 9 septembre 1901, intitulé « Qu’est-ce que la civilisation ? », Charles Maurras nous livre de précieuses réflexions : « Ne vous semble-t-il pas que le vrai caractère commun de toute civilisation consiste dans un fait et dans un seul fait, très frappant et très général ? L’individu qui vient au monde dans une « civilisation » trouve incomparablement plus qu’il n’apporte. Une disproportion qu’il faut appeler infinie s’est établie entre la propre valeur de chaque individu et l’accumulation des valeurs au milieu desquelles il surgit. Plus une civilisation prospère et se complique, plus ces dernières valeurs s’accroissent (…) Il suit de là qu’une civilisation a deux supports. Elle est d’abord un capital, elle est ensuite un capital transmis. Capitalisation et tradition, voilà deux termes inséparables de l’idée de civilisation. Un capital… Mais il va sans dire que nous ne parlons pas de finances pures. Ce qui compose ce capital peut être matériel, mais peut être aussi moral. »

Malgré cela, durant tout le XIXe siècle, la civilisation a eu tendance à se confondre avec le progrès économique et technique. Étrange conception qui conduisait la Grande-Bretagne à imposer à la Chine, au nom du libre-échange déjà, la libre commercialisation de l’opium dans l’Empire du Milieu à la suite de vingt années de guerre de 1839 à 1860. Si une civilisation n’était qu’une accumulation de biens matériels alors l’american way of life serait l’horizon indépassable de la civilisation. La simple formulation de cette affirmation fait évidemment sourire. Remettons-nous à ce propos à l’écoute du maître de Martigues : « Lorsqu’ils ont senti cette vanité des recherches, les Grecs n’ont pas voulu admettre qu’elle fût infinie. Ils ont cherché un terme à la course perpétuelle. Un instinct merveilleux, beaucoup plus que la réflexion, ou plutôt si l’on veut, un éclair de divine raison leur a fait sentir que le bien n’était pas dans les choses, mais dans l’ordre des choses, n’était pas dans le nombre, mais dans la composition, et ne tenait nullement à la quantité, mais à la qualité. Ils introduisirent la sainte notion des limites, non seulement dans l’art, mais dans la pensée, dans la science des mœurs. En morale, en science, en art, ils sentirent que l’essentiel ne tenait point aux matériaux, et, tout en employant les matières les plus précieuses, ils y appliquaient leur mesure. L’idée du point de perfection et de maturité domina ce grand peuple aussi longtemps qu’il resta fidèle à lui-même. » La civilisation n’est donc pas qu’une somme de techniques et de biens matériels. Des valeurs immatérielles et spirituelles informent une civilisation. C’est de ce mariage de valeurs spirituelles avec un appareil technique que naît une civilisation caractérisée par l’habillement, la nourriture, la langue, les rites sociaux… et assurant, ou non, la prospérité du plus grand nombre ainsi que l’épanouissement, ou non, des œuvres de l’esprit : littérature, peinture, musique, architecture… Sous cet aspect, les apports respectifs de Sparte et d’Athènes, par exemple, à la vie intellectuelle et aux arts sont sans commune mesure. Sparte nous a légué une constitution et un législateur, Lycurgue, ainsi que des soldats dont le plus célèbre fut Léonidas, roi de Sparte et glorieux vaincu des Thermopyles. À Athènes et au siècle de Périclès, nous devons l’Acropole, les odes de Pindare, les comédies d’Aristophane, les dialogues de Platon et ceux de Socrate, les travaux historiques de Thucydide, etc. La sagesse grecque confortée par l’Évangile – « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » – ouvre la voie à l’exercice libre de la raison, condition nécessaire à la prise en compte de la réalité de la personne humaine. La raison, puis l’ordre social qui en est issu, permettent à l’homme de ne pas être submergé par ses instincts.

La civilisation chrétienne C’est donc à bon droit que saint Pie X pouvait écrire dans l’encyclique Il fermo proposito du 11 juin 1905 : « La civilisation de l’humanité est une civilisation chrétienne. Elle est d’autant plus vraie, plus durable, plus féconde en fruits précieux qu’elle est plus nettement chrétienne ; d’autant plus décadente pour le plus grand malheur de la société, qu’elle se soustrait davantage à l’idée chrétienne. » Puis, dans la célèbre lettre dite « sur le Sillon », du 25 août 1910 : « Non, la civilisation n’est plus à inventer, ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est : c’est la civilisation chrétienne, c’est la cité catholique. Il ne s’agit que de l’instaurer et de la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l’utopie malsaine, de la révolte et de l’impiété : Omnia instaurare in Christo. » En effet, seul le christianisme prend en compte la nature réelle de l’homme dans toutes ses dimensions et aspirations. Cet homme créé à la ressemblance et à l’image de Dieu, fils déchu qui se souvient des cieux, mais blessé par la faute originelle dont il portera les stigmates jusqu’à la fin des temps. La vérité sur l’homme que connaît l’Église c’est que sa dignité repose sur sa filiation divine. Il n’est pas le fruit imprévu de la nécessité ni du hasard, simple avatar d’une évolution permanente, ni un bon sauvage au cœur pur et limpide dont tous les déboires seraient la conséquence d’une mauvaise socialisation. S’il a incontestablement existé des civilisations artistiquement et intellectuellement brillantes, aucune, hormis le christianisme, ne s’est penchée sur le sort des petits, des pauvres, des faibles, des déshérités. L’esclavage est la plaie du monde antique et une coutume usuelle en terre d’Islam ; le système des castes, en Inde, est la négation d’une commune nature humaine partagée par tous ; l’Empire du Milieu est aux mains de lettrés qui n’ont que mépris pour le petit peuple… Seul le christianisme a suscité ces élans de générosité et de compassion pour les « blessés de la vie », multipliant hospices et hôpitaux, s’attachant à l’instruction des pauvres dans les villes et les campagnes mais créant aussi les premières universités. Monsieur Peillon l’a sans doute oublié mais l’Université est fille de l’Église ! Le caractère propre du christianisme, et de la civilisation qu’il informe, est de croire à un Dieu créateur qui invite l’homme à déchiffrer le monde qu’Il a créé. Le chrétien est invité à pénétrer l’intelligence du monde mieux encore que ne le faisaient les Grecs. Ce n’est pas un hasard si la civilisation occidentale a été la matrice et le vecteur des progrès scientifiques et techniques des quatre derniers siècles. L’Islam est soumission, il est obéissance à un certain nombre de préceptes qui permettent d’accéder à un paradis d’ailleurs uniquement charnel. La seule chose qui mérite d’être étudiée c’est le Coran, parole incréée de Dieu. Ce n’est pas un hasard s’il existe des pays musulmans riches, généralement grâce à la manne pétrolière, mais aucun pays musulman développé au sens de pays matériellement doté d’activités agricoles, industrielles, commerciales ou de services consistantes permettant l’éclosion d’une sereine prospérité partagée par tous et d’une vie intellectuelle riche en œuvres d’art notables. Les récentes recherches démontrent d’ailleurs sans ambiguïté que les principales productions artistiques du monde dit arabo-musulman sont l’œuvre ou bien de lettrés perses comme les fameux Contes des mille et une nuits, ou bien de chrétiens d’Orient. Ce Dieu créateur est aussi un père commun. Il crée par en haut, dans une commune paternité divine et personnelle, ce fameux lien social après lequel soupirent tous les observateurs des sociétés modernes effarés par les ravages de l’individualisme hédoniste et du communautarisme militant. Le contrat social rousseauiste atteint ses limites quand des communautés, généralement ethniques et religieuses, ne font que se juxtaposer sur des espaces territoriaux proches délimités à la kalachnikov ou au M16. Les clans tribaux, les chefferies tribales ou les mafias financières prennent le pas, à leur bénéfice exclusif, sur l’État dédié, lui, au service du bien commun.

Civilisation et culture Tout cela est si vrai que le pape Jean-Paul II, tout au long de son pontificat, a opposé la civilisation de l’amour à la culture de mort, manifestant ainsi clairement que la société moderne ne méritait pas le nom de civilisation. Elle se caractérise en effet par un matérialisme individualiste qui mutile l’homme, et par un mépris des plus faibles qui se manifeste dans la marchandisation des enfants et des fœtus comme dans l’euthanasie des malades et des vieillards en fin de vie. Le monde moderne refuse à la fois la transmission de tout héritage – « du passé faisons table rase », selon la célèbre formule de L’Internationale – et la loi naturelle. La recherche anxieuse du vrai, du beau et du bien a fait place à la satisfaction immédiate des désirs égoïstes les plus troubles. Le monde dit moderne est ainsi sans doute la construction sociale humaine la plus monstrueuse que le monde ait jamais supportée. Il ne s’agit pas d’une civilisation mais d’une barbarie dont les conséquences délétères des principes philosophiques qui la sous-tendent sont démultipliées par l’effet des moyens modernes de communication de masse et la mondialisation des échanges. La loi dénaturant le mariage n’a pas opéré une « réforme de civilisation », elle a simplement marqué une nouvelle étape d’un processus déjà ancien de retour à la barbarie. Cependant, quoiqu’il en soit du règne des idoles modernes sur l’humanité souffrante, et qui ne cessera jamais de l’être, la plainte des captifs du péché et de la mort s’élève vers le Ciel, cri des nouveaux barbares qui appellent de leurs vœux, même inconsciemment la vérité qui les délivrera. Sur les ruines encore fumantes de la société ravagée de fond en comble par la prétention de l’homme à se faire Dieu et maître à la fois, se dressera la figure tutélaire de la Vierge-Mère, commune à tant de traditions, vestige de la Tradition primitive, dont le Saint-Père réactualisait il y a une semaine la prophétie : « À la fin, mon Cœur immaculé triomphera. »

Bibliographie Itinéraires numéro 67, novembre 1962, « La civilisation chrétienne. » Une civilisation blessée au cœur, Jean Madiran, Éditions Sainte-Madeleine. Le choc des civilisations. Mythe et réalités. Actes de la XIIe université d’été de Renaissance Catholique. Éditions Contretemps.

Tous les livres cités ici sont sur « Livres en Famille »:
- Mes idées politiques  Charles Maurras :  titre épuisé ne se  trouve que d’occasion.

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