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Le Pape François, le virus Zika et la contraception: analyse critique

publié dans magistère du pape François le 22 février 2016


(Source le blog de jeannne Smits)

Les propos du pape François sur le virus Zika et la contraception ont provoqué trois types de réactions. Pour la majorité – les grands médias du monde entier – le pape vient de lever la condamnation systématique de la contraception qui pourrait, dans certaines circonstances, constituer un « moindre mal ».
Je reproduis ici les propos du pape (vérifiés par rapport au verbatim en italien. C’est à partir de là qu’il faut en juger.
« L’avortement n’est pas un “moindre mal”. C’est un crime. C’est éliminer l’un pour sauver l’autre. C’est ce que fait la mafia, hein ? C’est un crime. C’est un mal absolu. Sur le “moindre mal” : éviter la grossesse est… nous parlons en termes de conflit entre le cinquième et le sixième commandement. Paul VI – le grand ! – lors d’une situation difficile, en Afrique, a permis aux religieuses d’utiliser des contraceptifs pour cause de violence. Il ne faut pas confondre le mal qui consiste à éviter la grossesse avec l’avortement. L’avortement n’est pas un problème théologique, c’est un problème humain, c’est un problème médical. On tue une personne pour sauver l’autre – dans le meilleur des cas. Ou pour pouvoir s’amuser, non ? Il est contraire au serment d’Hippocrate que les médecins doivent prononcer. C’est un mal en soi, mais ce n’est pas un mal religieux au départ : non, c’est un mal humain. Ensuite, évidemment, comme il s’agit d’un mal humain – comme chaque assassinat – il est condamné. En revanche, éviter la grossesse n’est pas un mal absolu ; dans certains cas comme celui-ci, comme celui-là que j’ai évoqué du bienheureux pape Paul VI, c’était clair. Moi j’exhorterais aussi les médecins à tout faire pour trouver des vaccins contre ces deux moustiques qui apportent ce mal ; c’est là-dessus qu’il faut travailler. »
Il y a une ambiguïté évidente : quand le pape parle de « certains cas comme celui-ci (questo), comme celui-là (quello) que j’ai évoqué, du bienheureux pape Paul VI ». Evoque-t-il deux cas : celui du risque (non définitivement confirmé à ce jour) de microcéphalie associé au virus Zika, et celui de l’affaire des religieuses du Congo ? Ou un seul, ce dernier ? Le langage est confus, comme souvent lorsque le pape tient des propos improvisés.
On peut dire au moins ceci : le pape répondait à une question sur le virus Zika, il avait cela très présent à l’esprit comme le prouvent ses remarques sur le fait qu’il voudrait voir « aussi » (anche) les médecins trouver des vaccins.
Voilà pourquoi nombre de catholiques font de ses propos une même lecture que les grands médias. Et ils soulignent qu’il s’agit là d’une rupture évidente et manifeste par rapport à l’enseignement traditionnel de l’Eglise. S’agissant de libres propos du pape, ils n’engagent pas son autorité et ne bénéficient pas de l’infaillibilité pontificale. Mais ils restent inquiétants et le risque existe que des catholiques en soient poussés à croire qu’ils peuvent librement avoir recours à la contraception chimique lorsque les circonstances le permettent, voire le recommandent.
Pour d’autres catholiques, il faut à tout prix justifier les paroles du pape. Ce qui peut se faire de deux manières.
Premièrement : en affirmant qu’il ne voulait pas du tout parler de la contraception artificielle. Le pape se serait contenté de dire que dans certaines circonstances, il est légitime de vouloir éviter une grossesse. C’est ce qu’a déclaré, par exemple, le P. Robert Gahl, professeur associé de philosophie morale à l’Université pontificale de la Sainte-Croix à Rome. Les médias ont mal compris parce qu’ils ignorent l’enseignement de l’Eglise sur la régulation naturelle des naissances. Il aurait également échappé aux auditeurs qu’en évoquant Paul VI le pape François voulait en réalité rendre hommage à l’auteur de Humanae Vitae et réitérer sa condamnation de la contraception.
Cela ne résiste pas à une analyse sans arrière-pensées des propos du pape François. C’est lui-même qui a placé la discussion sur le plan de la contraception ; ou si l’on veut de la « contraception artificielle », puisque dans le cas des religieuses congolaises, il s’agissait bien de leur permettre de prendre une pilule contraceptive.
Deuxièmement option : ces catholiques s’affirment hostiles à la contraception, mais avec un beau sens de la « nuance » et du « discernement ». Ainsi l’enseignement de l’Eglise qui rejette la contraception souffrirait-il des exceptions. C’est l’avis du P. Lombardi, porte-parole du Vatican, qui a trouvé les propos du pape « assez clairs » : « Peut-être il y a des cas très graves, exceptionnels, dans lesquels on peut voir s’il y a des interventions à faire pour prévenir une “gravidance” (une grossesse)… » Il a évoqué une « considération des cas exceptionnels pour voir ce qui est juste à faire dans ces cas exceptionnels. (Ce) n’est pas une ouverture sans réflexion, sans discernement de la gravité des cas. »
Et voilà la contraception hissée au rang de « moindre mal », éventuellement acceptable pour éviter une situation grave.
C’est même – à en croire des commentaires lus ici ou là – ce qui permet de distinguer la morale catholique des préceptes islamiques. Nous autres, nous ne raisonnons pas en termes de « halal » ou « haram » – permis, défendu, pur, impur… – n’est-ce pas ?
Que des catholiques veuillent défendre le pape à tout prix, c’est compréhensible ; mais cela ne dispense personne de raisonner en termes exacts ni de réaffirmer la vérité que l’Eglise nous enseigne, et dont chacun est à sa manière comptable. Le pape est un homme qui peut se tromper, faire preuve d’ignorance sur tel ou tel sujet ; il peut même mentir, ou encore induire en erreur volontairement ou involontairement. Cela ne change rien à sa dignité ou à sa primauté, au devoir du catholique de l’aimer et de prier pour lui et pour le bien de l’Eglise qu’il a la charge de conduire au Christ…
Revenons-donc sur l’opposition « halal-haram »… Il y a ici une confusion : la confusion entre la chose en elle-même et l’acte qui seule est susceptible d’analyse morale. La contraception, c’est toute manœuvre visant à empêcher la conception qui peut résulter d’un acte conjugal. Cette manœuvre est toujours un mal, puisqu’elle sépare les dimensions unitive et procréative de l’acte conjugal. Elles sont inséparables. Celui qui y a recours commet donc un mal moral. En revanche la pilule hormonale, moyen contraceptif, a par ailleurs un effet thérapeutique : une femme qui prend « la pilule » pour soulager une affection gynécologique ne commet en rien un mal moral puisque son objectif n’est pas d’empêcher la fécondité de l’acte conjugal. Elle ne commet pas un acte contraceptif.
En ce sens on pourrait dire que ce n’est pas la « chose » qui est « halal » ou non, c’est l’utilisation qui en est faite, en fonction de l’intention de celui ou de celle qui agit.
Il en va de même avec le fait de tuer un être humain, qui est un mal en soi. Mais c’est un acte qui peut ne pas constituer un mal moral : lorsqu’on tue en légitime défense (personnelle ou dans le cadre de la société – lorsqu’un pays se défend dans un état de guerre) on n’agit pas de manière répréhensible. Dans cette même logique, L’avortement délibéré est toujours un acte moralement mauvais puisqu’il ne vise pas un injuste agresseur, mais une vie humaine innocente.
Alors oui, la religion catholique nous dit qu’il y a des péchés graves ou moins graves, véniels ou mortels : elle tient compte de la matérialité des actions, de l’intention et de la responsabilité, mais elle enseigne avec clarté qu’il est interdit de tuer l’innocent, de voler, de tromper son conjoint, de violer… et, aussi d’avoir recours à la contraception.
Ces maux ne sauraient être utilisés comme des moyens pour obtenir un bien : voler pour nourrir les pauvres, sacrifier délibérément un innocent pour sauver d’autres innocents, tromper son conjoint pour « sauver » un mariage ennuyeux, avoir recours à la contraception pour éviter une grossesse encombrante pour le couple, voire dangereuse pour la femme.
Les déclarations du pape font de tout cela un beau salmigondis qu’il importe de débrouiller un peu.
Il y a d’abord la notion du « moindre mal ». Comme je l’écrivais déjà vendredi, cela supposerait qu’il y eût un mal grave à éviter grâce à la contraception. Quel mal ? Telle que la question est posée, il s’agirait de l’avortement ; utiliser la contraception comme seul autre choix possible par rapport à l’avortement – autrement dit, considérer celui-ci comme une fatalité dans le cas d’un diagnostic de microcéphalie. Or dans le cas d’un tel diagnostic, l’avortement n’est pas une option, et il existe un bien à choisir : accueillir l’enfant comme un don, quel qu’il soit.
Ou alors, la contraception, l’évitement de la grossesse, serait à considérer comme un moindre mal par rapport à la conception d’un enfant contaminé par Zika, et microcéphale (rappelons que le lien entre les deux n’est pas à ce jour établi). Mais la conception d’un enfant handicapé serait-il donc un « mal moral » ? En aucun cas ! Même si le handicap est un malheur, un mal si l’on veut. Ne pas confondre la chose et l’acte susceptible d’un jugement moral…
Un couple peut-il éviter la conception d’un enfant alors qu’il craint de donner le jour à un handicapé ? Oui, répond l’Eglise. Pie XII disait aux sages-femmes en 1951, affirmant que l’usage des périodes infécondes dans les rapports sexuels était licite pourvu que « des motifs sérieux comme ceux qu’il n’est pas rare de trouver dans ce qu’on appelle l’indication médicale, eugénique, économique et sociale » existent. Il y a une indication « eugénique ». Elle permet d’éviter les grossesses par des moyens licites – des moyens bons, non point un « moindre mal » –, et non par le recours à des moyens mauvais, fussent-ils utilisés pour cette bonne fin.
Si le pape voulait parler de l’abstinence pendant les périodes fertiles, il serait faux de la désigner comme un « moindre mal » ; ce serait un agir bon, correct, conforme à la loi divine…
Allons plus loin. Quel « conflit » y aurait-il entre le 6e et 5e commandement ? Si l’on comprend bien le pape François, il s’agit d’attenter au 6e commandement pour ne pas tuer, pour ne pas contrevenir au 5e commandement, présenté comme plus grave. En réalité, il s’agit alors de justifier une transgression en affirmant : « Si je ne fais pas ceci qui est interdit, je ferai cela qui est encore plus gravement interdit (et auquel rien ne me contraint). » Cela paraît absurde.
Passons à l’avortement, qui ne serait pas un « problème théologique », un « mal religieux » mais un « problème humain ». Sans doute est-ce une manière de dire que l’interdiction de l’avortement n’est pas un précepte religieux mais qu’elle relève de la naturelle. Soit. Le pape François ajoute que l’évitement de la grossesse n’est pas du même ordre, ce qui est juste, puisque éviter une grossesse peut constituer un acte moralement bon – c’est toute la logique de la régulation naturelle des naissances – mais en laissant planer plus que fortement l’idée que la contraception puisse être un mal, un mal relatif acceptable afin d’éviter des grossesses.
La finalité de l’acte conjugal ne serait-elle donc pas accessible à un jugement moral humain, fondé sur la nature même de cet acte ? Le refus de la contraception ne relèverait-il plus que d’un interdit religieux ? Comme le commandement de ne pas manger de la viande les vendredis de carême, ou de ne pas profaner les Saintes Espèces ? Voilà qui relativiserait fortement la réflexion sur la contraception, et sur plus d’un plan : d’abord parce que la contraception chimique possède une forme d’action abortive, et aussi parce qu’elle soulève des questions (et admet des réponses) de moralité humaine qui ne dépendent pas d’une vérité révélée.
A l’aune de la réflexion du pape, bien des portes s’ouvrent du coup : la contraception devient envisageable, sous condition de « discernement », dans bien des situations : le risque accru de donner naissance à un trisomique, lié à l’âge de la femme ; le risque de transmission du sida ; la liste est longue et l’inventivité de l’homme est sans bornes…

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