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Les papes et le sacerdoce

Les papes et le sacerdoce

publié dans regards sur le monde le 4 janvier 2010


LES PAPES ET LE SACERDOCE.

En cette année sacerdotale déclarée telle par le pape Benoît XVI pour honorer le 150 anniversaire de la naissance au ciel du saint Curé d’Ars, nous entreprenons l’analyse de la pensée des papes sur le sacerdoce. Nous commençons par l’étude de la pensée du saint Pape Pie X.

Saint Pie X et le sacerdoce:« Haerent animo »

Résumé : Cette exhortation apostolique est essentiellement un appel à la sainteté sacerdotale. Il en donne la définition. Elle consiste « en la connaissance intime de Notre Seigneur Jésus-Christ» et donc en un renoncement à soi-même. Il en donne les raisons. Le prêtre est le sel de la terre, la lumière du monde. Il est l’ami du Christ. Il est le ministre de l’autel. Il ne peut que rechercher la sainteté s’il veut être un digne ministre de Dieu et de l’Eglise. Il en rappelle les moyens : la prières, la méditation quotidienne, la « lectio divina », l’examen de conscience, la retraite spirituelle régulière. Et ainsi avec cette sainteté recherchée, jailliront avec éclat les vertus sacerdotales : la chasteté, la charité sacerdotale, l’obéissance et le respect de l’Evêque mais aussi du siège pontifical, le zèle apostolique.

C’est dans une exhortation apostolique, appelé « Haerent animo », des premiers mots de cette exhortation, que le pape Saint Pie X a donné l’essentiel de son enseignement sur le sacerdoce. Il l’écrivit de sa main, en quelques semaines et l’adressa au clergé catholique à l’occasion de son jubilé sacerdotal. Il la publia le 4 août 1908 en pleine crise moderniste et à une époque où le laïcisme triomphait sur le sol de France, fille aînée de l’Eglise. Ces circonstances ne sont pas étrangères à certains accents de cette exhortation papale.

Le pape veut un clergé saint.

Il veut des pasteurs dignes, « tels que l’exige l’accomplissement de leur charge ». Leur charge est de former le Christ dans leurs fidèles. Ils ne le peuvent que si d’abord le Christ est en eux l’âme de leur vie sacerdotale. Sainteté du clergé ! C’est sa grande préoccupation. En tant que pasteur suprême, il aura des comptes à rendre à Dieu sur ce sujet, dit-il. Aussi veut-il prendre tous les moyens nécessaires pour atteindre cette fin. Et cette préoccupation est d’autant plus pressante sur le cœur du pape qu’il sait que le progrès de la religion, que la croissance de l’Eglise dépend, dans une grande mesure, de cette sainteté, de cette dignité sacerdotale vécue. Il écrit : «Il n’y a, en vérité, qu’une chose qui unisse l’homme à Dieu, une seule qui le rende agréable à Dieu et en fasse un ministre non indigne de sa miséricorde : c’est la sainteté de la vie et des moeurs. Si cette sainteté…manque au prêtre, tout lui manque. Car, sans elle, même les trésors d’une science remarquable (que Nous Nous efforçons Nous-même de promouvoir dans le clergé), même l’habileté pratique et le savoir-faire, quoiqu’ils puissent être de quelque utilité à l’Église ou aux individus, sont néanmoins une source fréquente de préjudices déplorables. Mais un homme profondément saint, fût-il le dernier de tous, combien d’oeuvres merveilleuses ne peut-il pas entreprendre et mener à bonne fin pour le salut du peuple de Dieu ! De nombreux témoignages l’ont montré en tout temps. Nous en avons une preuve éclatante, et dont le souvenir n’est pas éloigné, dans Jean-Baptiste Vianney, ce parfait pasteur d’âmes, à qui Nous Nous réjouissons d’avoir Nous-même décerné les honneurs dus aux Bienheureux. La sainteté seule nous rend tels que l’exige notre vocation divine »

Mais quelles sont donc les raisons de cette sainteté sacerdotale ?

Pie X les exprime en allant si l’on peut dire en « crescendo ». Elles sont triples.

Il parle tout d’abord du ministère sacerdotal. Le prêtre est « la lumière du monde, le sel de la terre » en tant qu’il enseigne la vérité chrétienne. C’est son ministère. Or « un tel ministère est à peu près inutile si le prêtre ne confirme de son exemple ce qu’il enseigne par sa parole ». C’est du reste « pourquoi le Christ, constitué le modèle des prêtres, a d’abord enseigné par l’exemple et ensuite par la parole ». Ainsi le prêtre doit-il commencer d’abord par « goûter » l’enseignement de l’Evangile qu’il doit prêcher, il doit en vivre. Et de plus s’il n’est pas saint, « il ne sera qu’un sel affadi qui n’est plus bon à rien sinon à être jeté dehors et dès lors à être foulé aux pieds par les hommes ».

Mais plus encore, le prêtre, par la volonté même du Christ, est constitué son « ami ». C’est ce qu’il dit à ses Apôtres et après eux, aux prêtres: « Je ne vous appellerai plus serviteurs…Mais je vous appelle amis parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, Je vous l’ai fait connaître…Je vous ai choisis et constitués pour que vous alliez et que vous portiez du fruit » (Jn 15 15-16). Et comme « n’avoir qu’un même vouloir et une même aversion est le propre d’une solide amitié », le pape en déduit que « nous sommes tenus, en qualité d’amis, de conformer nos sentiments à ceux de Jésus-Christ ». Or ce dernier est « saint, innocent et sans tache » (Hebreux 7 26). Tel doit être le prêtre, au titre de l’amitié qui lui est donnée, au titre de son ministère qui est de le prêcher. : « Envoyés par Lui, nous devons gagner l’esprit des hommes à ses doctrines et à sa loi, en commençant d’abord par les observer nous-mêmes »

Mais plus encore et surtout, cette sainteté nous est une obligation du fait que nous sommes ministres de l’autel : « Mais par-dessus tout, en tant que ses ministres dans l’offrande du Sacrifice par excellence, perpétuellement renouvelé pour le salut du monde, nous devons nous mettre dans le même état d’esprit que celui dans lequel, Hostie immaculée, il s’est offert à Dieu sur l’autel de la Croix. ». Là, il cite et saint Jean Chrysostome et saint Charles Borromée. Saint Charles Borromée : « Avec une grande justesse, saint Charles Borromée insistait sur ce point dans ses discours à son clergé : “ Si nous nous rappelions, nos très chers frères, quelles grandes et saintes choses le Seigneur Dieu a déposées en nos mains, quelle force aurait cette considération pour nous porter à mener une vie digne d’hommes d’Église ! Qu’y a-t-il que le Seigneur n’ait mis dans ma main quand il y a déposé son Fils unique, coéternel et égal à lui ? Il a mis en ma main tous ses trésors, ses sacrements et ses grâces ; il y a placé les âmes, qui sont ce qu’il a de plus cher, qu’il a préférées à lui-même dans son amour, qu’il a rachetées de son sang ; il a mis en ma main le ciel pour que je puisse l’ouvrir et le fermer aux autres… Comment donc pourrais-je être assez ingrat, après tant de faveurs et d’amour, pour pécher contre lui ? pour lui manquer de respect ? pour souiller un corps qui est le sien ? pour déshonorer cette dignité, cette vie consacrée à son service ? (Hom. Milan 1748, tom. V, p. 77. Orat. II in syn. Dioec. XI, a. 1584) ».

C’est cette troisième raison qui sera particulièrement développée par Mgr Lefebvre dans son enseignement auprès des prêtres de la FSSPX. Il voit une relation ontologique entre le sacerdoce et le sacrifice du Christ, le sacrifice de la Messe qui le prolonge. Et c’est de ce sacrifice du Christ qu’il tirera toutes les vertus du prêtre, sa sainteté, sa dignité. Pie XII, aussi, dans son Encyclique « Mediator Dei » développera abondamment cette très belle idée.

A cette sainteté, l’Eglise ne cesse d’appeler ses « lévites » aux différentes étapes du sacerdoce.

Ainsi dans la cérémonie de la tonsure, l’Eglise leur rappelle le psaume XV : « Le Seigneur est la part de mon héritage et de mon calice : c’est Vous Seigneur qui me rendrez mon héritage ». Au sous-diaconat, l’Eglise tient ce noble langage : « Si jusqu’à présent vous avez été négligents en ce qui concerne l’Église, désormais vous devez être assidus ; si jusqu’à présent vous avez été somnolents, vous devez désormais être vigilants ; si jusqu’à présent vous avez été déshonnêtes, désormais vous devez être chastes… Songez au ministère qui vous est confié ! (Ibid., Monition aux ordinands) ”
« Pour ceux qui vont recevoir le diaconat, l’Église adresse à Dieu cette prière par la bouche de l’évêque : “ Qu’il y ait en eux abondance de toute sorte de vertus, une autorité modeste, une pudeur constante, la pureté de l’innocence et la fidélité à la discipline spirituelle. Que vos préceptes, Seigneur, resplendissent dans leurs moeurs, et que leur chasteté exemplaire porte le peuple à les imiter saintement ” (Pontifical Romain, Ordination des diacres. Préface avec imposition de la main).
Mais les avertissements qu’elle adresse à ceux qui vont recevoir le sacerdoce émeuvent encore plus profondément : « C’est avec une grande crainte qu’il faut s’élever à une si haute dignité, et l’on doit veiller à ce que ceux qui sont élus se recommandent par une sagesse céleste, des moeurs sans reproche et une continuelle observation de la justice… Que le parfum de votre vie soit un des attraits de l’Église de Dieu, en sorte que, par la prédication et l’exemple, vous construisiez la maison, c’est-à-dire la famille de Dieu. ” Plus pressant que tous est le conseil très grave qu’elle ajoute : « Conformez votre vie aux mystères que vous célébrez » (Pontifical Romain, Ordination des prêtres. Monition aux ordinands ».
Oui ! La sainteté est requise à un tel ministère. Il conclut, du reste, sa pensée par cette belle phrase du psaume 92 : « La sainteté convient à ta maison ».

Mais en quoi consiste cette sainteté sacerdotale ?

Elle ne consiste pas à « se dépenser sans réserve au service du prochain » « laissant presque entièrement de côté…sa propre perfection ». Cette attitude « activiste » est, pour le saint pape « étrangement erronée et pernicieuse ». C’est pourquoi saint Pie X demande à ce que le prêtre cultive non point les vertus dites « actives » mais les vertus dites « passives ».
Pour le pape, la sainteté consiste essentiellement dans « la connaissance suréminente de Jésus-Christ » et donc dans le renoncement à soi-même. Il cite Mt 16 24 : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce à soi-même (Mt 16, 24). Il précise en quoi consiste ce renoncement qu’il appelle aussi tempérance. Il a un magnifique paragraphe sur ce sujet de la tempérance. Il dit : «si l’on travaille en vue d’un gain misérable, si l’on se mêle aux affaires séculières, si l’on brigue les premières places et si l’on dédaigne les autres, si l’on s’attache à la chair et au sang, si l’on cherche à plaire aux hommes, si l’on compte sur les paroles persuasives de la sagesse humaine, tout cela vient de ce qu’on néglige le précepte du Christ et de ce qu’on rejette la condition posée par lui : Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce à soi-même (Mt 16, 24).

Le prêtre doit donc se renoncer à soi-même. Voilà sa sainteté.

Mais si la sainteté consiste en « la connaissance suréminente du Christ », le prêtre doit être un homme « crucifié au monde et auquel le monde soit crucifié », « un homme marchant dans une vie nouvelle, un homme qui, selon le conseil de l’Apôtre (2 Co 6, 5-7), se montre ministre de Dieu par les travaux, par les veilles, par les jeûnes, par la chasteté, par la science, par la patience, par la suavité, par l’Esprit Saint, par une charité sans feinte, par la sincérité du langage ; un homme qui n’aspire qu’aux biens célestes et travaille de toutes ses forces à y conduire le prochain. On comprend que le pape puisse conclure cette idée en disant : « La sainteté – qui est ce qu’elle est, ce que nous venons de dire – seule nous rend tels que l’exige notre vocation divine »
Voilà le vrai prêtre ! Voilà sa sainteté !

Mais attention la sainteté sacerdotale n’est pas « égocentrisme ». Elle ne replie pas le prêtre sur lui-même. Il ne faut pas oublier, dit Pie X, que le prêtre est aussi l’ouvrier que le Christ est venu… louer pour sa vigne » : « Tout en insistant particulièrement sur ce point (la sainteté), Nous n’en avertissons pas moins le prêtre qu’en fin de compte ce n’est pas pour lui seul qu’il doit se sanctifier car il est l’ouvrier que le Christ est venu… louer pour sa vigne (Mt 20, 1). C’est donc à lui qu’il appartient d’arracher les herbes folles, d’en semer d’utiles, d’arroser, de veiller à ce que l’homme ennemi ne vienne pas semer l’ivraie sur le bon grain. Le prêtre doit dès lors prendre garde qu’un souci inconsidéré de sa perfection intime ne l’entraîne à omettre quelque devoir de sa charge se rapportant au bien du prochain, comme la prédication de la parole de Dieu, les confessions à entendre, l’assistance des malades, principalement des moribonds, l’instruction religieuse des ignorants, la consolation des affligés, le retour des égarés, enfin l’imitation parfaite du Christ, qui passa en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tourmentés par le démon (Ac 10, 38) ».

Il ne faut pas non plus oublier que le prêtre n’est qu’un instrument dans les mains de Dieu : « Mais en tout cela, qu’il ait toujours présent à l’esprit le grave avertissement de saint Paul : Ni celui qui plante ni celui qui arrose ne sont rien : mais Dieu qui fait croître est tout (1 Co 3, 7). Nous pouvons aller et semer dans les larmes ; nous pouvons entretenir nos semences au prix d’un labeur considérable ; mais qu’elles germent et produisent les fruits qu’on en attend, cela ne dépend que de Dieu et de son secours tout-puissant. Il importe extrêmement de considérer, en outre, que les hommes ne sont que des instruments dont Dieu se sert pour le salut des âmes ; il faut donc qu’ils soient aptes à être maniés par Dieu. Et de quelle manière ? Croyons-nous que Dieu soit déterminé par nos qualités naturelles ou acquises à utiliser notre concours en vue de l’extension de sa gloire ? Nullement car il est écrit : Dieu a choisi ce qui est insensé selon le monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi ce qui est faible aux yeux du monde pour confondre la force ; et Dieu a choisi ce qui est humble et méprisable au gré du monde, ce qui n’est rien, pour détruire ce qui est (1 Co 1, 27-28).
La sainteté, disons nous, est essentielle au ministère du prêtre.

Aussi le pape va-t-il indiquer les moyens pour acquérir cette sainteté.

Une prière assidue.

Parmi ces moyens, la prière « assidue » est le moyen le plus important. : Il écrit : « Il y a nécessairement entre la prière et la sainteté une telle dépendance qu’aucune des deux ne peut, en quelque façon, exister sans l’autre ».

Il cite
-et saint Jean Chrysostome : « A cet égard, elle est d’une vérité absolue, la parole de saint Jean Chrysostome : « J’estime qu’il est manifeste aux yeux de tous que vivre vertueusement est tout simplement impossible sans le secours de la prière (De precatione, orat. 1 : PG 50, 777) »

-et saint Augustin : « Saint Augustin conclut, de même, par ce trait : “ Celui-là sait bien vivre qui sait bien prier (Sermo in append. 55, n. 1 : PL 39, 1849).
Il s’appuie sur l’exemple que nous donne NSJC : « Ces enseignements, le Christ lui-même nous les a fermement inculqués, soit par ses fréquentes exhortations, soit principalement par ses exemples. En effet, pour prier il se retirait dans les déserts ou gravissait seul les montagnes ; il passait des nuits entières absorbé dans la prière ; il allait fréquemment au Temple, et même lorsque les foules se pressaient autour de lui, il priait, les yeux levés au ciel ; enfin, attaché à la Croix, en pleine agonie, il supplia son Père avec larmes et gémissements ».

Le pape tire la conclusion, une conclusion solennelle : « Considérons donc comme certain et bien établi que le prêtre, pour tenir dignement son rang et remplir son devoir, doit se consacrer avant tout à la prière. Trop souvent hélas ! il le fait plutôt par habitude que par ferveur ; il récite nonchalamment l’office aux heures fixées, n’y ajoute que peu de prières personnelles et ne songe à consacrer à Dieu aucun instant de la journée par de pieuses oraisons. Le prêtre, en effet, beaucoup plus que tout autre, doit obéir au précepte du Christ : Il faut toujours prier (Lc 18, 1), précepte que saint Paul recommande très instamment : Persévérez dans la prière, apportez-y de la vigilance avec des actions de grâces (Col 4, 2) ; priez sans cesse (1 Th 5, 17).

Et la prière du prêtre doit être essentiellement sacerdotale. C’est-à-dire, comme Moïse il doit porter le péché du monde. Le pape a, sur ce sujet, deux très beaux paragraphes : « Que d’occasions, écrit-il, de s’élever vers Dieu se présentent, durant le jour, pour une âme possédée du désir de sa propre sanctification non moins que du salut du prochain ! Les angoisses intimes, la violence et l’opiniâtreté des tentations, le manque de vertu, l’impuissance et la stérilité des oeuvres, les péchés et les négligences sans nombre, la crainte enfin des jugements divins, tout nous excite vivement à pleurer en présence du Seigneur et, après avoir obtenu son secours, à nous enrichir facilement par l’acquisition de mérites.Nous ne devons pas pleurer seulement sur nous. Dans ce déluge de crimes qui va se répandant et s’élargissant partout, c’est à nous surtout qu’il appartient d’implorer et de fléchir la divine clémence ; c’est à nous de prier instamment le Christ qui, dans son immense bonté, nous prodigue toutes les grâces dans son admirable sacrement : Épargnez, Seigneur, épargnez votre peuple. »

Une méditation quotidienne

Mais cette prière quotidienne doit aussi avoir pour objet les mystères de notre sainte religion. Elle doit porter sur « les vérités éternelles ». Là le pape s’exprime avec beaucoup de force : « Un point d’une grande importance, c’est que chaque jour un temps déterminé soit réservé à la méditation des vérités éternelles. Aucun prêtre ne peut s’en dispenser sans encourir un grave reproche de négligence et un dommage pour son âme ».
Il cite l’enseignement de saint Bernard à son élève devenu pape et débordé de travail :
« Saint Bernard, le très saint abbé, écrivant à Eugène III, jadis son élève, devenu depuis Pontife romain, l’avertissait franchement et instamment de ne jamais omettre la méditation quotidienne des choses divines, de ne jamais prendre excuse des occupations multiples et très graves que comporte l’apostolat suprême ».

Les avantages de la méditation quotidienne :

Il s’efforce de justifier sa recommandation en énumérant avec une grande sagesse les avantages de cet exercice :
-« La méditation purifie la source d’où elle jaillit : l’esprit ».
-« Elle règle en outre les affections, dirige les actes, corrige les excès, gouverne les moeurs, rend la vie honnête et ordonnée »
-« enfin, elle procure également la science des choses divines et des choses humaines. C’est elle qui précise ce qui est confus, resserre ce qui est relâché, rassemble ce qui est dispersé, scrute ce qui est caché, recherche ce qui est vrai, examine ce qui est vraisemblable, dévoile ce qui est déguisé et trompeur »
-« C’est elle qui règle d’avance les actions et repasse ce qui a été fait, afin que rien ne reste dans l’esprit qui n’ait été corrigé ou ait besoin de l’être »
-« C’est elle qui dans la prospérité pressent l’adversité, et dans l’adversité demeure pour ainsi dire insensible : deux vertus dont l’une est la force et l’autre la prudence (De Consid., l. 1, c. 7 : PL 182, 737). ».
Et le pape de conclure : « Cet ensemble de rares services que la méditation est appelée à nous rendre nous apprend et nous avertit combien elle nous est non seulement en tout point salutaire, mais absolument nécessaire.

La médiation entretient la ferveur et lutte contra la tiédeur.

Enfin la méditation quotidienne est l’arme la plus solide pour entretenir, dans l’âme du prêtre, la ferveur qui peut s’émousser au fil du temps et pour lutter contre la tiédeur : « En effet, quelque vénérables et augustes que soient les diverses fonctions du sacerdoce, il arrive pourtant que la force de l’habitude altère chez ceux qui les accomplissent le respect religieux qu’elles méritent ; et la ferveur diminuant peu à peu, ils se laissent aller facilement à la tiédeur et, tôt ou tard, au dégoût des choses les plus sacrées. Ajoutez que c’est une nécessité pour le prêtre de passer sa vie pour ainsi dire au milieu d’une société mauvaise ; en sorte que, souvent, dans l’exercice même de sa charité pastorale, il doit redouter que l’infernal serpent ne lui tende des pièges. Car trop facilement, même les âmes religieuses se souillent au contact de la poussière du monde »

Enfin la méditation garde au prêtre, dans son ministère, l’esprit surnaturel : « En outre, il importe au prêtre d’être doué d’une certaine aptitude à s’élever et à tendre vers les choses du ciel, puisque son devoir rigoureux est de les goûter, les enseigner, les inculquer ; puisqu’il doit ordonner toute sa vie d’une manière surnaturelle, en accomplissant tous les devoirs de son ministère selon Dieu, sous l’inspiration et la direction de la foi. Ce qui surtout établit et maintient le prêtre dans cet état d’âme, dans cette union pour ainsi dire naturelle avec Dieu, c’est la pratique salutaire de la méditation quotidienne ; vérité tellement évidente pour tout homme sage qu’il est inutile d’insister plus longuement ».

La méditation seule nous permet d’accomplir avec plus de sûreté la difficile direction des âmes : « Nous avons, pour méditer, une raison spéciale, très importante : c’est la puissance de conseil et de vertu que nous y puiserons et qui nous est si utile pour la bonne direction des âmes, oeuvre difficile entre toutes. C’est à ce propos que saint Charles écrivait ce mémorable avis pastoral : « Comprenez, mes Frères, que rien n’est aussi nécessaire à tous les ecclésiastiques que l’oraison mentale avant, pendant et après toutes nos actions. Je chanterai, dit le prophète, et je comprendrai (Ps 100, 1-2). Vous administrez les sacrements, ô mon Frère, méditez ce que vous faites ; vous célébrez la messe, méditez ce que vous offrez ; vous récitez l’office, méditez sur celui à qui vous vous adressez et sur ce que vous lui dites ; vous dirigez les âmes, méditez sur le sang qui les a purifiées ” (Ex oratione ad clerum).
C’est donc à bon droit que l’Église nous invite à répéter souvent ces pensées de David : Bienheureux l’homme qui… médite la loi du Seigneur, qui y fixe sa volonté jour et nuit ;… tout ce qu’il fera lui réussira (Ps 1, 1-3).

Enfin voici un dernier motif d’encouragement à la méditation, aussi noble que tous les autres ; c’est l’exemple du Christ : « Puisque le prêtre est appelé un autre Christ, et l’est vraiment en vertu de la communication des pouvoirs, ne doit-il pas, de fait et en tout point, se rendre et paraître tel par l’imitation de ses actes ? … “ Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ (Imitation de Jésus-Christ, I, 1). ”

Pour toutes ces raisons, le pape conclut à la nécessité de la méditation : « Combien grave et urgente apparaît donc pour le prêtre la nécessité de revenir chaque jour à la contemplation des vérités éternelles, afin de raffermir, par le renouvellement de vigueur qu’il y puise, son esprit et sa volonté contre toutes ces embûches ».

Le pape expose ensuite les dangers que court le prêtre qui abandonne la méditation.

D’abord le prêtre risque de perdre le « sens du Christ » (1 Co 2 16) « ce bien si précieux », risque de devenir mondain, le pape parle ici de frivolités, risque d’accomplir son devoir avec « relâchement » et « froideur ». C’est enfin la perte de la piété qui jadis l’animait. Perte de la piété devant le saint Sacrement, perte de la piété dans la célébration de la messe, perte de l’ « ardeur » et du « zèle ». C’est le risque de perdre « le recueillement du cœur » qui engendre la pauvreté intime et spirituelle. Le prêtre manque de « souffle divin » : « N’ayant pas l’habitude de converser avec Dieu, lorsqu’ils en parlent aux hommes ou leur donnent des conseils pour la pratique de la vie chrétienne, ils manquent totalement du souffle divin, en sorte que la parole évangélique semble presque morte en eux. Leur voix, si vantée qu’elle soit pour son habileté et son éloquence, ne rend nullement le son de la voix du Bon Pasteur que les brebis écoutent avec profit ; elle résonne et se répand dans le vide, ce qui est parfois d’un fâcheux exemple, déshonore la religion et scandalise les bons ». « Il lui manque la rosée céleste qu’attire en abondance la prière de celui qui s’humilie (Si 35, 21).

Oui ! Que nul prêtre, conclut le pape sur ce sujet, « considère comme perdu le temps consacré à la prière et à la méditation ». Ce serait un « funeste aveuglement » et l’origine d’un « orgueil opiniâtre » qui produirait dans le prêtre « de lamentables effets » « que son coeur paternel se refuse à rappeler », mais « désire absolument supprimer ».

Que cette « exhortation » à la méditation soit « gravée profondément en tous », « exhortation, qui n’est autre que celle du Seigneur Jésus-Christ : Considérez, veillez et priez (Mc 13, 33). Que chacun exerce principalement son activité dans l’application à méditer pieusement ; qu’il augmente en même temps sa confiance par cette demande persévérante : Seigneur, apprenez-nous à prier (Lc 11, 1)

La lecture spirituelle

Après cette belle exhortation sur la pratique de la méditation, Pie X encourage le prêtre à la « lecture spirituelle ».
Il cite l’enseignement de saint Paul à Timothée : « Applique-toi à la lecture », l’enseignement de saint Jérôme « Que les Livres Saints soient toujours dans tes mains ». C’est grâce à cette « lectio divina » que le prêtre peut prêcher avec suavité : « Avec quelle saveur, dit le pape, ils prêchent le Christ ».

La lecture des livres saints est pour le prêtre comme la « voix de l’ami ». Elle joue le même rôle que l’ami véritable. Il l’avertit franchement, l’aide de ses conseils, le reprend, le relève le détourne de l’erreur. Ainsi de l’ Ecriture sainte. Le pape développe très joliment cette idée : « Nous devons, dès lors, mettre les livres pieux au nombre de nos amis vraiment fidèles. Car ils nous rappellent sévèrement à nos devoirs et aux prescriptions de la discipline légitime ; ils réveillent dans nos coeurs les voix célestes qu’on voudrait étouffer ; ils secouent la torpeur de nos bons propos ; ils ne nous laissent pas endormir dans une tranquillité perfide ; ils nous reprochent nos affections moins recommandables ou dissimulées ; ils découvrent aux imprudents les dangers qui souvent les attendent. Ils nous rendent tous ces bons offices avec une bienveillance si discrète qu’ils sont pour nous non seulement des amis, mais encore, et de beaucoup, les meilleurs des amis. Nous pouvons en disposer à volonté ; ils se tiennent pour ainsi dire à nos côtés, prêts à toute heure à subvenir aux besoins de nos âmes ; leur voix n’est jamais dure ; leurs conseils, jamais intéressés ; leur parole, jamais timide ou mensongère ».
Un autre argument que nous donne saint Pie X, c’est l’exemple de saint Augustin. Ce fut pour lui le point de départ de sa conversion et de son influence immense sur l’Eglise. Il cite le passage de son Livre VIII ch 12 des « Confessions » : « Prends, lis ; prends, lis… Je pris (les Épîtres de l’apôtre saint Paul), j’ouvris et je lus en silence… Comme si la lumière qui donne la paix avait envahi mon esprit, toutes les ténèbres de mes doutes se dissipèrent (Confessions, l. VIII, ch. XII, CV 33, 194-195 : PL 32, 762) ».
Il conclut son développement sur la « lectio divina » en attirant l’attention du prêtre sur les conséquences graves pour celui qui se dispense de ce doux devoir : c’est la ruine. Ce sont les « ténèbres du doute »qui peuvent envahir son esprit ; c’est l’esprit mondain qui peut s’introduit dans le cœur du prêtre.

L’examen de conscience.

Après la recommandation de la prière, de la méditation, de la « lectio divina », le pape recommande également très fortement au prêtre de recourir à l’examen de conscience.

Il cite les grands maîtres les plus expérimentés de la vie spirituelle. Saint Jean Chrysostome, saint Bernard la recommande vivement. Ainsi cette consigne de la règle de saint Bernard : « En investigateur diligent de ta pureté d’âme, soumets ta vie à un examen quotidien. Recherche avec soin en quoi tu as gagné, en quoi tu as perdu… Applique-toi à te connaître toi-même… Mets sous tes yeux tous tes manquements. Mets-toi en face de toi-même comme en face d’un autre ; et dans cet état, frappe-toi la poitrine (Meditationes piissimae, c. V, De quotid. Sui ipsius exam. :PL 184, 494) ».
Le prêtre serait-il moins attentif au progrès de son âme vers la sainteté – qui est pourtant la plus importante et la plus difficile de toutes les affaires – que les hommes du monde préoccupés et soucieux de leurs propres affaires et de leur croissance ? Montrerait-il moins de zèle en ce domaine ? Ce serait une « honte « , dit le pape.
Le devoir de cet examen de conscience est aujourd’hui d’autant plus impérieux que le monde qui entoure le prêtre est mauvais. Une plus grande « vigilance », un plus grand « effort » pour se garder pur sont donc réclamés du prêtre..
C’est pourquoi le prêtre doit-il recourir, lui aussi, fréquemment au sacrement de pénitence.

Les « gémissements » du pape devant un clergé déficient à ses devoirs de sainteté :

C’est à ce moment de son exhortation que Pie X exprime sa peine, plus, ses « gémissements » de voir le clergé trop souvent infidèle à ces obligations. Il le « déplore amèrement ». Il faut citer ce passage tellement émouvant : « Et Nous, chers Fils, tandis que, par devoir de conscience Nous méditons sur cette lamentable situation, Notre âme se remplit d’amertume et Notre voix éclate en gémissements. Malheur au prêtre qui ne sait pas tenir son rang et qui souille par ses infidélités le nom du Dieu saint à qui il doit être consacré ! La corruption de ceux qui ont été très bons est la pire : “ Sublime est la dignité des prêtres, mais profonde est leur déchéance s’ils pèchent ; réjouissons-nous de leur progrès, mais tremblons pour leur chute : celui qui s’est élevé sur les hauteurs cause moins de joie que n’excite de tristesse celui qui est tombé des sommets ! ( S. Jérôme, In Ezech., l. XII, c. 44, v. 30 : PL 25, 443-444) ”.
Malheur donc au prêtre qui, oublieux de lui-même, perd le goût de la prière ; qui dédaigne de donner à son âme l’aliment des lectures de piété ; qui ne fait jamais un retour sur lui-même pour écouter la voix accusatrice de sa conscience ! Ni les blessures de son âme qui vont s’envenimant, ni les gémissements de l’Église sa mère ne toucheront le malheureux, jusqu’à ce que s’abattent sur lui ces terribles menaces : Aveugle l’esprit de ce peuple, rends ses oreilles dures, et ferme-lui les yeux, de peur qu’il ne voie de ses yeux, qu’il n’entende de ses oreilles, qu’il ne comprenne, qu’il ne se convertisse et que je ne le guérisse (Is 6, 10).
Que le Dieu riche en miséricorde écarte de chacun de vous, chers Fils, ce triste oracle ; ce Dieu qui voit Notre coeur, qui le sait exempt d’amertume envers qui que ce soit, est rempli d’un amour de pasteur et de père envers tous : Quelle est, en effet, notre espérance ou notre joie, ou notre couronne de gloire ? N’est-ce pas vous qui l’êtes devant Jésus-Christ Notre-Seigneur ? (1 Th 2, 19).

Les vertus sacerdotales

Le pape après avoir épanché son cœur en toute vraie paternité appelle le clergé à la pratique des vertus sacerdotales.

La pratique de ces vertus est aujourd’hui plus capitale que jamais en ces temps de crise de l’Eglise. Il fait nettement allusion à la crise du modernisme qui ébranle l’Eglise au plus profond d’elle-même.
Etant donné cette situation dramatique la pratique des vertus sacerdotales est « un devoir qui lie le prêtre « plus que jamais ».. Il lance un appel pathétique au clergé: « C’est pourquoi dit-il, maintenant plus que jamais,le clergé a besoin avant tout d’une vertu peu commune, d’une vertu exemplaire, ardente, active prête enfin à réaliser et à souffrir beaucoup pour le Christ ». C’est alors un appel à la chasteté sacerdotale, « le plus bel ornement à notre ordre sacerdotal ». Par elle, il devient « semblable aux anges ». C’est alors un appel au « respect et à l’obéissance » à l’évêque, au Siège apostolique. C’est alors un appel fervent à la charité sacerdotale en faveur des malades et de la jeunesse, « espoir très cher de la société et de la religion ». C’est un appel à la lutte contre toute jalousie et ambition. C’est un appel au zèle apostolique. Il faut citer le pape intégralement : « Que votre ministère soit d’assister, de préserver, de guérir ou d’apaiser, vous n’aurez d’autre dessein ni de plus ardent désir que de gagner ou de conserver des âmes à Jésus-Christ ». Que le prêtre soit plus zélé dans cette tache que ceux qui se dépensent « pour la perte d’un si grand nombre d’âmes ». C’est alors que le prêtre pourra apporter « la paix chrétienne, le salut et la civilisation » même aux peuples les plus barbares. Que le prêtre ne se laisse pas décourager dans cette œuvre missionnaire par les critiques. Elles sont nécessaires. Au milieu des contradiction ne « vous lassez pas de faire le bien ».

Et pour entretenir ce zèle de sainteté et l’esprit sacerdotal, rien n’est meilleur, dit le pape, que la pratique de la retraite spirituelle, annuelle, commune, l’exercice de retraite même mensuelle. Il recommande enfin la création d’union sacerdotale qui aurait pour but : « de se perfectionner dans la science sacrée, de s’appliquer surtout avec une plus grande ferveur aux devoirs de la sainte vocation et de mieux travailler au salut des âmes ». Ces associations de prêtres furent toujours dans l’histoire très bénéfiques à l’Eglise.

Sachez, dit le pape, à apprécier tous ces moyens de sanctification et alors « vous marcherez plus dignement dans le chemin de la vocation à laquelle vous avez été appelés faisant honneur à votre ministère et accomplissant en vous la volonté de Dieu, i.e. « votre sanctification ».

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