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Entraide et Tradition

La messe traditionnelle

publié dans nouvelles de chrétienté le 9 mars 2021


LA LITURGIE
TRADITIONNELLE
PAR L’ABBÉ IBORRA

Comment s’est produite votre découverte de la Forme
Extraordinaire du rite romain?

Tout simplement par obéissance à mon archevêque ! Le
cardinal Vingt-Trois m’a nommé en 2007 vicaire à la
paroisse Saint-Eugène, bien connue dans le monde
traditionnel. Prévenu à Pâques, j’ai pu apprendre l’usus
antiquior auprès des moines de l’abbaye de Triors. Je dois
dire que j’ai aussitôt accroché ! Il m’a fallu une semaine
d’exercices pour pouvoir dire ma première messe basse,
après 18 ans d’ordination où je pratiquais déjà, en privé, la
version originale du Missel de 1969 ! Pendant quelques
années j’ai continué à utiliser, pour ma prière personnelle,
la Liturgia horarum, que je pratiquais depuis mes années de
séminaire à Rome. Avant de passer au Bréviaire de 1960
depuis mes années à Saint-Eugène…

Que pensez-vous de cette forme liturgique comme
expression de la Foi en tant que prêtre?

Pendant mon apprentissage à Triors, j’ai été frappé par la
précision des rites qui, en enserrant le célébrant – mais aussi
la communauté – par leurs rubriques, font mieux saisir à l’un
et à l’autre la grandeur du mystère qui s’accomplit à l’autel.
Cela signifie que la liturgie n’est pas fabriquée mais qu’elle
est reçue, et ceci au terme d’une évolution homogène qui
souligne son ancienneté fondamentale. C’est le mystère de la
tradition liturgique. Les rites qui entourent l’actualisation du
sacrifice unique du Christ par le prêtre (cf. épître aux
Hébreux) mettent particulièrement en valeur la présence
réelle dans les oblats. Un rappel de foi, à chaque
génuflexion !
Un autre aspect, c’est – par l’orientation, à vrai dire toujours
présente dans la version latine du Missel de 1969 – le rappel
que la messe n’est pas une aimable conversation de salon
mais un acte de culte rendu à Celui qui trône « au-delà du
voile » (cf. encore l’épître aux Hébreux). Le prêtre a alors
conscience d’être le pasteur qui guide son troupeau (en
représentant le « Grand Pasteur des brebis », selon
l’expression de saint Pierre) vers le Père tout en offrant le
sacrifice de propitiation qui donne justement accès au ciel. Il
n’est pas juste un enseignant face à un auditoire…
Dans quelle mesure, selon vous, contribue-t-elle à nourrir
la Foi pour le prêtre et les fidèles ?
L’usus antiquior, lorsqu’il est célébré avec recueillement,
nous rappelle que la liturgie ne nous appartient pas. Que nos
célébrations, comme disent les préfaces, sont une
participation à la liturgie céleste. La multiplicité des rites de
la messe fait du prêtre plus un serviteur qu’un maître dans ce
domaine. Les répétitions, les redondances même, me
rappellent le bafouillement des prophètes de l’Ancien
Testament devant la transcendance divine quand elle se
manifeste à eux : dans la liturgie, nous sommes dépassés,
nous mettons notre main sur notre bouche face au Mystère,
comme autrefois Jérémie ou Ezéchiel. C’est le sens du chant
– et Joseph Ratzinger l’a souligné à de multiples reprises –
qui sublime la parole, dépassée par la profondeur de ce qui
se produit ; sublimation qui s’achève dans le silence du
canon, voilé parfois par les motets qui l’accompagnent.
Le Motu proprio « Summorum Pontificum » de Benoît XVI
visait entre autre à faciliter un enrichissement mutuel
des deux formes du rite, comment percevez-vous cet
enrichissement au sein de votre apostolat?
Le pape Benoît XVI a fait quelques propositions
d’enrichissement de la forme extraordinaire qui sont une
manière discrète de suggérer qu’elle n’est pas un objet de
musée mais que située dans l’histoire, comme toute réalité
humaine, elle est susceptible d’évolution. La tradition n’a
jamais cessé d’évoluer. Benoît XVI avait proposé
d’actualiser le calendrier liturgique, d’introduire (ou de
réintroduire) quelques préfaces ou formulaires de messe. Je
crois que la Congrégation pour la doctrine de la foi y
travaille avec précaution.
Mais, inversement, la découverte de la forme extraordinaire
permet de mieux comprendre l’origine et les gestes des
rites de la forme ordinaire. Car la concision des rubriques
du Missel de 1969 crée un flou qui encourage une créativité
parfois malheureuse du célébrant, même lorsqu’il veut bien
faire. On peut s’inspirer des rites et des gestes de l’ancienne
liturgie pour donner plus de consistance à la nouvelle,
parfois un peu maigre dans sa ritualité…
Nous « entrons dans le canon », par-delà le « voile »
(toujours l’épître aux Hébreux) ou la « nuée » (Moïse). Il y a
dans la liturgie traditionnelle, dont les rites orchestrent cet
apophatisme, quelque chose de mystagogique, une
initiation au Mystère qui dépasse toute expression et
surplombe toute célébration. Le voilement par les rites, les
ornements, le silence, le atin, la musique sacrée, c’est un
peu l’iconostase des liturgies orientales, avec lesquelles la
liturgie traditionnelle a tant de points communs, plus en
tout cas que la nouvelle.

Je remarque que dans les paroisses « biformistes » où je
suis passé la célébration de la forme ordinaire a gagné en
solennité. Au point que certains paroissiens passent d’une
forme à l’autre. Le fait que les mêmes prêtres, en
l’occurrence, célèbrent l’une et l’autre formes, permet aussi
de faire tomber des préjugés, il me semble.

La Forme Extraordinaire va de pair avec ce qu’on
dénomme « Tradition ». En dehors du rite, cette Tradition
se manifeste-t-elle dans l’apostolat auprès des fidèles
(catéchisme, scoutisme, chants, service de la messe,
engagements de paroisse, de couples)? Quels fruits lui
attribuez-vous ?

Le Motu proprio a permis de célébrer l’ensemble des
sacrements selon la forme traditionnelle. Cela permet
d’avoir une pastorale plus homogène : baptême,
confirmation, eucharistie, mais aussi mariage, onction et
funérailles, sans oublier bien sûr la confession. Le fait de
confesser pendant la messe facilite l’accès à ce sacrement à
des gens qui viennent souvent encore de loin pour
fréquenter nos paroisses. Dans les paroisses biformistes,
activités de formation, pèlerinages, services ont souvent
une formation composite, les uns apprenant des autres et
réciproquement. Certains groupes sont plus spécifiquement
attachés à une forme.
J’insisterais plus particulièrement sur deux réalités qui
m’ont davantage marqué : la musique et le service d’autel.
La célébration dominicale de la liturgie ancienne est
exigeante sur le plan musical et elle se traduit souvent par
la mise en place d’un chœur de bon niveau. C’est aussi un
instrument d’apostolat, ad extra (liturgie rehaussée) et ad
intra (les choristes progressent dans leur foi et dans les
vertus propres à l’appartenance à un groupe exigeant). Il en
va de même du service d’autel, beaucoup plus exigeant
dans la forme extraordinaire, qui conduit un certain nombre
de « grands clercs » à découvrir, au fil des célébrations, une
vocation sacerdotale ou religieuse.

L’usage du latin dans la liturgie déconcerte souvent les
fidèles qui s’interrogent sur ce rite. Certains y voient un
obstacle à la compréhension et donc à l’unité. Est-ce un
constat que vous avez fait également ?
I
Il est clair que le latin n’est plus aisément compris et
personnellement je suis loin d’être un bon latiniste ! Mais il
ne faut pas exagérer la difficulté : la Vulgate n’est pas à ce
point hermétique à des oreilles françaises et la plupart des
pièces de l’ordinaire sont faciles à mémoriser. Comme le dit
saint Thomas d’Aquin, il n’est pas nécessaire de
comprendre tout en détail pour pouvoir prier pendant la
liturgie. Dans certaines paroisses on peut d’ailleurs
disposer d’un livret bilingue qui facilite l’intégration des
personnes de passage qui n’ont pas de missel. Cela peut
être une voie pour ne pas rebuter ceux pour qui la non
compréhension des textes constituerait un obstacle
insurmontable. Mais en général ceux qui apprécient
l’atmosphère de la liturgie traditionnelle ne se laissent pas
arrêter et le côté mystérieux d’une langue que l’on ne
comprend guère peut même ajouter au charme…
Je ne reprendrai pas tous les avantages que l’on peut
trouver au latin. Citons-en juste deux, dont j’ai pu faire
l’expérience : langue de l’unité (on s’en rend compte en
voyage ou lorsque des étrangers viennent dans votre
paroisse) ; langue devenue sacrée (alors que la langue
vernaculaire est aussi celle du « banal »). Pour une
meilleure connaissance du latin liturgique il y a parfois dans
les paroisses des cours d’initiation, basés sur des ouvrages
bien faits.

Qu’apporte l’usage du missel pour les fidèles qui
assistent à la messe dans cette forme ?

Dans les lieux où il n’y a pas de livret bilingue le missel
supplée. L’intérêt d’un missel ne se limite pas à la
compréhension de ce que l’on entend sur le moment. Il
permet aussi de se familiariser avec la liturgie (son cycle et
son ordinaire, son commun et son propre), il peut servir de
support à la prière silencieuse par la méditation des textes
liturgiques qu’il contient. Il a une dimension catéchétique,
comportant souvent une introduction aux divers
sacrements et offices, des notices sur les saints et les fêtes,
des prières et des chants usuels, des rappels même de
catéchisme. Bref, c’est un vade-mecum précieux, qui
s’enrichit de mementos et d’images. Ne pas oublier de
mettre son nom et ses coordonnées si on veut le retrouver
après l’avoir oublié sur un banc ou une chaise !
partout dans la messe et sous des formes différentes.
Introït, graduel, alléluia, trait et autres antiennes, en étant
chantées, peuvent introduire les auditeurs à une véritable
lectio divina (avec un coup d’œil préalable sur le missel pour
en saisir le sens), une méditation prolongée des versets,
soutenue par la mélodie. Je partage le point de vue de
Joseph Ratzinger/Benoît XVI qui insiste sur le fait qu’une
participation fructueuse à la messe n’implique pas
nécessairement que tout le monde chante tout.
La liturgie est dialogale mais elle est aussi chorale : la
schola chante précisément ce que les autres ne sont pas en
mesure de chanter, plutôt que de niveler la qualité du chant
pour le rendre accessible à tous. Faire descendre dans son
cœur ce qui est chanté, c’est mieux participer que de se
disperser en essayant de produire en vain une mélodie
juste. Et je suis suffisamment mauvais chanteur pour être
convaincu de ce que j’avance..
Je suis persuadé en tout cas qu’il y a des musiques qui n’ont
rien à faire dans la liturgie, parce qu’elles relèvent d’un
autre ordre, profane. Dans ses écrits sur la liturgie, Joseph
Ratzinger parlait des musiques dionysiaques, qui
déchaînent les pulsions, des musiques politiques, qui
favorisent l’endoctrinement, des musiques commerciales,
qui n’ont rien à dire sinon à se vendre en meublant ce
silence que l’homme moderne appréhende tant. La
musique liturgique rompt avec la banalité des sons que
nous entendons ailleurs. Elle est au service d’une rencontre
spirituelle. C’est pourquoi il est bon, justement, qu’elle soit
décalée. C’est au désert ou sur la montagne que Moïse
rencontre le Tout-Autre ; pas à son bureau ou au marché…
Qui refuse de « dénouer ses sandales » pour avancer en
terre sacrée – autrement dit qui n’est pas prêt à se laisser
dépayser, qui vient à la messe encombré de ses habitudes «
mondaines » – celui-là ne pourra goûter ce que la liturgie
veut lui donner ; il pourra peut-être s’illusionner dans la
forme ordinaire, où le dépaysement est moindre, pas dans
la forme extraordinaire.
La recherche de la beauté dans la liturgie ne relève pas,
fondamentalement, de cet « esthétisme » que certains si
souvent décrient, même si certains peuvent s’y laisser
séduire et s’y arrêter.

Que dire du chant grégorien, qui tient une place
importante dans cette liturgie ? Son contraste avec les
modes musicales actuelles ne risque-t-il pas de
décourager, de paraître trop « décalé » ?

Question très intéressante ! D’abord il n’y a pas que le
grégorien : il y a aussi la polyphonie pour les célébrations
plus solennelles, un vaste répertoire de musique
européenne qui couvre plusieurs siècles. Musique qui reste
vivante essentiellement dans la forme extraordinaire, mais
aussi aussi dans la forme ordinaire, au moins dans certains
pays privilégiés comme l’Autriche, l’Allemagne ou
l’Angleterre… Ce que j’apprécie dans le chant liturgique,
c’est sa répétitivité en même temps que sa variété : en
entendant un kyriale I, IX, XI ou XVII, on sait exactement ce
qui est célébré, en quelle période liturgique on se trouve.
Par ailleurs, le chant grégorien (ou polyphonique du 16e
siècle notamment) permet de mieux goûter la parole de
Dieu si à l’honneur aujourd’hui et dont est littéralement «
farcie » toute la messe, de l’introït au dernier évangile. La
parole de Dieu, dans la liturgie, ne se limite pas en effet,
comme on pourrait le croire, aux seules « lectures »,
effectivement plus variées dans la nouvelle forme.

Dans plusieurs diocèses on constate un attrait des jeunes générations pour la forme extraordinaire.
partagez-vous ce constat à votre échelle ? Si oui, à quoi
attribuez-vous cet attrait ?

Je suis impressionné par le différentiel d’âge moyen en
effet. Benoît XVI, dans le Motu proprio, avouait d’ailleurs sa
surprise. L’usus antiquior attire des jeunes – ne nous
leurrons pas : une infime minorité de leur classe d’âge – et
des jeunes qui ne sont pas, comme on le croit trop souvent,
avant tout « politiquement marqués ». Non, juste des gens
sur qui la magie du rite joue. Dans un monde banal,
horizontal, vulgaire, sans repères autre que l’émotion
manipulée, ils découvrent soudain un espace préservé, une
sorte de sas qui leur ouvre, par sa verticalité, la porte du
ciel. Je pense à l’échelle de Jacob : terribilis est locus iste.
C’est d’ailleurs l’introït de la messe de la dédicace. Je suis
impressionné de voir que la plupart des jeunes
catéchumènes adultes que j’ai pu accompagner dans mes
paroisses biformistes ont pour la plupart opté pour la forme
traditionnelle, parce que c’est justement par elle qu’ils
avaient été « scotchés », arrivés par hasard ou attirés par
des amis, alors qu’ils venaient pour un grand nombre
mentalement de très loin. Je suis aussi impressionné par le
nombre de grands clercs qui, ayant découvert la forme
extraordinaire et ayant appris à la connaître de l’intérieur
en la servant, ont aussi découvert leur vocation, religieuse
ou sacerdotale.

Quel conseil donneriez-vous aux laïcs ou religieux qui
souhaiteraient découvrir et comprendre la Forme
Extraordinaire ?

Je crois que le mieux c’est d’aller s’y immerger un peu
comme un ethnologue : voir simplement les choses, avec
une empathie a priori pour le rite et pour les gens. Bien sûr
tout ne sera pas parfait. Je dirais même : assister à une
messe solennelle, avec tout le déploiement liturgique qui
l’accompagne, et le lendemain, assister à une messe basse,
avec l’assistance plus réduite qu’on y trouve en semaine. Un
évêque me disait qu’il s’y dégage un recueillement qui
rappelle l’oraison des religieux. Par expérience je sais qu’il y
a des gens qui accrochent sur le champ : ils découvrent ce
qu’ils avaient toujours cherché sans jamais avoir pu se
l’imaginer. Et il y en a d’autres qui prennent la fuite ! La
liturgie traditionnelle pourrait paraître clivante. Elle n’est
pas la seule. La sagesse de l’Église fait qu’elle constitue
aujourd’hui une des formes agrées de la piété liturgique
catholique : qu’elle ne soit pas plébiscitée par tous ne
l’empêche pas d’être la demeure spirituelle de beaucoup,
notamment parmi les jeunes. Voir, expérimenter, est une
chose. Il faut ensuite se cultiver sur la question : lire, et il y a
de bons ouvrages de présentation, à commencer par les
missels.

Source : N O T R E – D A M E D E C H R É T I E N T É N U M É R O 2 4 5 / F é v r i e r 2 0 2 1

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