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« Lumière du monde”

publié dans nouvelles de chrétienté le 1 décembre 2010


Lumière du monde”.

Un livre d’entretiens entre le pape et le journaliste allemand Peter Seewald.

par Laurent Dandrieu de Valeurs actuelles

Un livre exceptionnel où le pape parle avec une liberté inaccoutumée de la façon dont il a vécu ces cinq premières années de pontificat, exprime sa volonté de résistance aux aspects mortfières de la modernité mais aussi sa confiance dans le dynamisme de l’Église.

C’est un objet inhabituel que ce livre, premier recueil d’entretiens accordé par un pape durant l’exercice de son pontificat : en tant que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Ratzinger avait déjà publié un dialogue avec son compatriote Peter Seewald (le Sel de la terre, en 1996) ; mais cette fois, c’est un pape qui parle à bâtons rompus, et l’un des plus controversés de l’histoire récente. Ce retour sur les grandes polémiques de son jeune pontificat (préservatif, affaire Williamson, pédophilie, controverse de Ratisbonne) est évidemment ce qui a retenu l’attention des médias relatant la parution de Lumière du monde. Mais on aurait tort de restreindre ces entretiens à une série de mea culpa ou de plaidoyers pro domo, tant ce petit livre, évidemment frustrant par sa brièveté (le pape n’a accordé que quelques heures, durant ses vacances d’été à Castel Gandolfo, à son interlocuteur), est riche d’aperçus qui, comme toujours avec Benoît XVI, vont plus loin qu’ils n’en donnent tout d’abord l’impression.

Y compris quand ils ont l’apparence la plus anecdotique : ainsi de cette question posée au pape sur le camauro, ce petit bonnet rouge fourré tombé en désuétude depuis Jean XXIII et brièvement ressuscité par Benoît XVI le 21 décembre 2005 : fallait-il y voir, s’interrogeaient gravement les commentateurs, le signe d’une “restauration” dans l’Église, voire d’un virage réactionnaire ? Les choses étaient bien plus simples, rappelle Benoît XVI : « J’avais tout simplement froid et je suis sensible de la tête (…) Depuis je m’en suis abstenu. Afin de ne pas susciter d’interprétations superflues. » Un exemple à méditer par tous les commentateurs, prêts à condamner la mauvaise communication du Vatican : peut-il y avoir une bonne communication quand le geste le plus anodin donne aux esprits malveillants l’occasion d’y voir l’expression des plus noires pensées ? (sans compter qu’avec tout cela, le pape continue à avoir froid au crâne). Pourtant nul doute que ce livre vise à répondre à ce reproche de mauvaise communication, en présentant un Benoît XVI moins distant que ce que les gens imaginent, capable de nuancer ses certitudes de casuistique ou de remords, laissant entrevoir aussi, de manière surprenante pour cet homme si peu prompt à se livrer, un homme ordinaire.

C’est ainsi que le livre ouvre des fenêtres inattendues sur les sentiments de Benoît XVI (la pensée de « la guillotine » qui lui est venue lorsqu’il a appris son élection), sur sa vie quotidienne (contrairement à ce que sa productivité laisserait à penser, il ne travaille pas 24 heures sur 24 et ne dédaigne pas de regarder un bon « Don Camillo » avec ses proches) ou sa vie de prière (« Je ne suis pas un mystique », confesse le pape qui avoue cependant, par la prière, être « lié d’amitié avec Augustin, avec Bonaventure, avec Thomas d’Aquin », confirmant l’adage selon lequel un homme spirituel n’est jamais seul). On y relèvera aussi, par pur arbitraire, un joli plaidoyer pour la communion à genoux et dans la bouche, qui marque le respect vis-à-vis de la Présence Réelle comme par « une sorte de point d’exclamation ».

Au-delà de la diversité des questions abordées, le livre révèle un double mouvement dans l’esprit de Benoît XVI : la certitude d’une inéluctable confrontation entre l’Église et le monde moderne, la certitude aussi que ce combat n’a rien de désespérant, parce que Dieu n’abandonne pas son Église, et qu’il utilise même les épreuves qu’elle affronte pour la fortifier.

L’Église en butte à la « nouvelle religion »

Un certain “esprit du Concile”, on le sait, avait espéré que Vatican II pourrait dissiper le malentendu entre l’Église et la modernité, ouvrant une phase de compréhension et de fructueuse collaboration. Cinquante ans plus tard, il faut bien en rabattre : l’Église a voulu aller vers le monde, et le monde ne l’a pas reçue. Sous Benoît XVI, l’Église a fait son deuil de cette utopie, et le pape prend acte de l’hostilité persistante, voire croissante, du monde moderne et en tire la leçon : « Bien sûr, je suis aussi déçu. Déçu du fait qu’avant tout, dans le monde occidental, subsiste cette aversion pour l’Église, que la sécularisation gagne en autonomie et prenne des formes qui éloignent de plus en plus de personnes de la foi, que le courant dominant de notre temps continue à s’opposer à l’Église. Mais je crois que c’est précisément aussi la situation propre au christianisme, ce combat entre deux types d’amour [dont parlait saint Augustin : « Deux amours ont bâti deux cités : celle de la terre par l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, celle du ciel par l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. »]. Il en a toujours été ainsi. Tantôt c’est un côté qui a le dessus, tantôt c’est l’autre. » Celui qui, lors de son intronisation, a demandé aux fidèles de prier pour qu’il ait la force de « pas se dérober, par peur, devant les loups » sait, depuis son enfance dans l’Allemagne nazie, que « l’Église, le chrétien et avant tout le pape doivent toujours s’attendre à voir le témoignage qu’ils doivent porter devenir un scandale, ne pas être accepté, et qu’alors le pape soit mis dans la situation du témoin, du Christ souffrant ». Le christianisme sera toujours une « résistance » face « aux constellations puissantes » : « Si tout le monde avait été toujours d’accord, j’aurais dû me demander sérieusement si je proclamais l’Évangile dans sa totalité. »

Cet affrontement est évidemment particulièrement aigu en une époque qui a prétendu pouvoir se passer de Dieu, une époque saisie de cet hubris du progrès comme puissance qui est au cœur de la modernité, un progrès bien souvent destructeur – même si Benoît XVI souligne qu’il existe aussi ce qu’il appelle « la moralité de la modernité », « de grandes valeurs morales qui viennent aussi et justement du christianisme ». Mais la modernité, c’est aussi la dictature du relativisme et cette « nouvelle religion », « tolérance négative » qui veut interdire à l’Église d’être elle-même et la contraindre à épouser les nouveaux dogmes : « Personne n’est forcé d’être chrétien. Mais personne ne doit être forcé de devoir vivre la “nouvelle religion” comme la seule déterminante, celle qui engage l’humanité tout entière. »

Cette modernité a aussi partiellement corrompu le christianisme lui-même, qu’il a contaminé par certaines de ses erreurs. Benoît XVI en cite deux, qui expliquent en partie la mauvaise gestion passée des abus pédophiles : « un rétrécissement du concept d’amour », qui avait fait perdre « la conscience que la punition pouvait être un acte d’amour », et l’idée qui s’était infiltrée « – jusque dans la théologie morale catholique – que rien n’est mauvais en soi. »

L’Église protège « la beauté du monde »

Tout cela pourrait donner l’image d’un Benoît XVI profondément et incurablement pessimiste. Mais s’il y a pessimisme, c’est un pessimisme plein d’espérance. D’abord parce que le pape souligne que la résistance de l’Église « sert à mettre en lumière le positif », de sorte que « la beauté du monde, la beauté de l’existence possible, devient de nouveau visible en contraste avec tout ce qui est abîmé autour de nous ». Ensuite parce que Dieu n’abandonne jamais son Église, qu’il n’est sans doute jamais aussi proche d’elle que dans la tourmente – et que cette tourmente même est la condition de la proclamation de la Bonne nouvelle, comme la Croix est indispensable à la rédemption : « Le pape n’a pas à se présenter en glorieux souverain, il est là pour rendre témoignage à celui qui fut crucifié, et être prêt à exercer son ministère, y compris, lui-même, sous cette forme, en liaison avec Lui. »

Ce paradoxal optimisme ressort particulièrement de la façon dont le pape a ressenti le scandale des abus pédophiles (« un cratère de volcan d’où surgissait soudain un énorme nuage de poussière qui assombrissait et salissait tout »), éclatant en plein milieu de l’Année sacerdotale qui avait pour but de réaffirmer la dignité du prêtre : « On pourrait penser que cette Année sacerdotale a été insupportable au diable, et que c’est pour cette raison qu’il nous a jeté toute cette saleté au visage. Comme s’il avait voulu montrer au monde combien de saleté il y a même parmi les prêtres. D’un autre côté, on pourrait dire que le Seigneur voulait nous mettre à l’épreuve et nous appeler à une plus profonde purification, afin que nous n’entrions pas dans cette Année sacerdotale triomphalement, comme pour une glorification de nous-mêmes, mais comme dans une année de purification, de renouveau intérieur, de changement et avant tout de pénitence ». Toujours à propos de cette crise pédophile, le pape ajoute encore : « Tout cela nous a choqués et me bouleverse toujours au plus profond de moi-même. Mais le Seigneur nous a aussi dit qu’il y aura de l’ivraie dans le blé mais que la semence (…) continuera quand même à lever. C’est en cela que nous avons confiance. »

« Si Dieu manque, l’essentiel s’effondre »

De même le pape attend-il, de la crise qui secoue le monde moderne, un « effet cathartique » : « La connaissance des menaces et de la destruction des structures morales de notre société devrait être un appel à une purification. Nous devons reconnaître de nouveau que nous ne pouvons pas vivre n’importe comment. Que la liberté ne peut pas être n’importe quoi. Qu’il s’agit d’apprendre une liberté qui soit responsabilité. » Prise de conscience dans laquelle l’Église a un rôle central à jouer, parce que, « si proche de la conscience de beaucoup d’hommes », elle est « souvent l’unique espoir ». « Je crois que notre grande tâche est maintenant, poursuit Benoît XVI, de remettre avant tout en lumière la priorité de Dieu. Aujourd’hui, l’important est que l’on voie de nouveau que Dieu existe, qu’Il nous concerne et qu’Il nous répond. Et qu’inversement s’Il manque, aussi intelligent que soit tout le reste, l’homme perd alors sa dignité et son humanité particulière, et qu’ainsi l’essentiel s’effondre. »

Tâche immense, mais que Benoît XVI envisage avec confiance : si « la bureaucratie est usée et fatiguée », le pape constate chez les jeunes un élan et une joie missionnaire qui viennent « de l’intérieur » ; « Le christianisme prend peut-être un autre visage et aussi une autre forme culturelle. Il ne tient pas la place de donneur d’ordres dans l’opinion mondiale, là ce sont d’autres qui gouvernent. Mais il est la force de vie sans laquelle les autres choses non plus ne pourraient pas survivre. Grâce à tout ce que je vous et vis moi-même, je suis tout à fait optimiste sur le fait que le christianisme se trouve dans une nouvelle dynamique. » Laurent Dandrieu

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