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Mgr Centène s’explique

publié dans nouvelles de chrétienté le 16 novembre 2013


Crise sociale : Mgr Centène s’explique

Rédigé par Philippe Maxence, Rédacteur en chef de « l’Homme Nouveau »,  le dans Société

Crise sociale : Mgr Centène s'explique

Docteur en droit, Mgr Raymond Centène, évêque de Vannes, a soutenu la rébellion des Bretons. Quel message peut transmettre l’Église dans cette crise sociale que traverse la France ? La doctrine sociale de l’Église peut-elle apporter une réponse à une situation de plus en plus alarmante ? Dans cet entretien, à paraître dans le prochain numéro de L’Homme Nouveau, l’évêque de Vannes a bien voulu répondre à nos questions. 

Vous avez soutenu publiquement la manifestation des « bonnets rouges ». Pour quelle raison ?

Mgr Raymond Centène : Que les choses soient claires : je n’ai pas appelé directement à aller manifester. Dans un billet d’humeur, j’ai signalé les manifestations qui devaient avoir lieu en Bretagne mais j’ai surtout encouragé « tous les Morbihannais, soucieux du bien des autres, au-delà de leurs diverses sensibilités, à manifester leur solidarité et leur engagement altruiste de la manière qu’ils jugeront la plus utile ».

En effet, les manifestations sont souvent, en aval, le signe d’un échec qui ne dit pas son nom en amont : échec du dialogue et des négociations, aveuglement sur les causes d’un problème et donc sur les solutions à apporter. Les manifestations signent l’échec du politique au sens noble. C’est pour cela aussi qu’elles sont un droit, véritables soupapes de sécurité du contrat tacite qui unit les citoyens entre eux. C’est pour cela surtout qu’elles ne doivent pas être réprimées et étouffées, karchérisées ou gazées, tant qu’elles ne s’en prennent pas, sauf raison légitime, aux biens publics et privés.

Ces manifestations sont en tout cas un bon thermomètre de l’état de cohésion ou de délitement du corps social, surtout lorsque les slogans s’opposent aux politiques menées par tel ou tel gouvernement. Ces derniers n’ont donc jamais intérêt à bâillonner le peuple qui descend dans la rue, sauf à courir le risque de la conflagration, de l’explosion ou de la révolution, appelez ça comme vous voudrez.

Dans la crise mondiale multipolaire que nous vivons, environnementale, alimentaire, économique, sociale, morale et religieuse, il ne s’agit pas tant de se déclarer pour ou contre telle ou telle manifestation mais de faire l’effort de diagnostiquer les causes du mal, d’avoir le courage de les nommer à haute voix afin que de véritables solutions soient proposées en amont. Soigner les plaies en aval après le passage de la tempête est une nécessité, certes, mais cela devient un crime doublé d’hypocrisie lorsqu’on en fait la seule et unique solution. Bossuet n’a pas pris une ride :

« Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. »

Donc, oui, je suis de tout cœur solidaire de ces hommes et de ces femmes qui sont, en aval, les victimes directes des erreurs commises en amont. Et ces victimes sont nombreuses. D’ailleurs, ces bonnets rouges, retour ironique de l’Histoire, me rappellent cette saillie de Nietzsche, qui doit nous faire réfléchir :

« L’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue ».

Samedi 2 novembre, il s’est passé quelque chose d’absolument unique à Quimper. Tout le monde était dans la rue, sans distinction. Toutes les catégories sociales et économiques étaient présentes : l’agriculteur et le châtelain, le pêcheur et l’étudiant, l’employé et son patron, les chômeurs et les élus. Toutes les sensibilités politiques se sont réunies ensemble, sans exception, de « l’extrême gauche » à « l’extrême droite » en passant par les partis dits « de gouvernement ».

L’Église ne peut rester insensible aux difficultés concrètes de ces hommes, quels qu’ils soient. De même que l’Église commence d’abord par nourrir l’affamé avant de songer à lui parler du Christ, de même la République devrait craindre que le triptyque gravé sur ses frontons ne devienne aux yeux des laissés-pour-compte un vaste mirage voire une réelle insulte à ce qu’ils sont devenus. L’homme est un, esprit et chair. Deux réalités qui en nous n’en font qu’une. Ignorer l’une, c’est injurier l’autre, c’est renier l’homme.

 

Quelles sont les décisions urgentes à prendre selon vous pour remédier à cette situation ?

Comme je viens de vous le dire, aucune décision, même urgente, ne pourra être prise avec le moindre espoir de succès tant qu’un diagnostic lucide et radical ne sera pas posé sur les causes du marasme économique, mais aussi social et moral, qui empoisonne et asphyxie notre pays depuis bien trop longtemps maintenant.

C’est ce que j’ai tenté de faire dans mon petit billet d’humeur que l’on retrouve facilement sur le site du diocèse de Vannes. Mais je peux difficilement aller plus loin, ce n’est pas mon rôle. En revanche, les laïcs sont appelés, chacun à son niveau, à s’engager pleinement au sein de la société, à déployer tous leurs talents, à mener courageusement leurs études, à passer des concours, à saisir toutes les opportunités qui leur permettront de peser dans les décisions d’avenir pour le pays. L’on ne peut pas pleurer sur son sort et celui de la société tant qu’on n’a pas tout donné.

 

Nous sommes plus habitués à entendre parler l’Église sur les questions touchant à la défense de la vie, de la conception à la mort naturelle. N’est-il pas temps de voir que la même logique menace aussi la vie concrète des familles (travail, environnement, vie sociale) ?

Je vous remercie de me poser cette question, essentielle. C’est, en effet, ce que je tente de signaler depuis un certain temps déjà. On le perçoit de plus en plus dans les débats sur le respect de la vie, sur l’institution du mariage, sur le respect de l’environnement, sur la crise économique et sociale : une seule réalité, un seul être ressurgit en filigrane au long des articles de presse et sur les lèvres des protagonistes : le libéralisme, cette hydre à sept têtes, pour reprendre une image de l’Apocalypse de saint Jean, qui prend tour à tour un visage différent, dans tous les domaines. Dans la mythologie grecque, chacune des têtes de l’hydre, à peine tranchée, repoussait, tant qu’on n’avait pas eu le courage et la force de les trancher toutes d’un coup. Cependant, l’une de ces têtes était immortelle et dut être enfouie sous terre pour ne plus repousser.

S’agissant du libéralisme – qu’on le nomme ultralibéralisme ou mondialisme – sa tête immortelle est cette protubérance du « je », de l’ego, du subjectivisme. Ce « moi est haïssable » disait Pascal dans ses Pensées. Mes désirs, mes passions, mes goûts l’emportent sur tout, sans plus aucune considération pour la vérité, le bien commun, les lois et valeurs bien réelles qui me dépassent, sans même rien dire de Celui qui est à l’origine de tout. C’est le retour à la loi de la jungle, la loi du plus fort. Le retour à la barbarie.

En économie, le profit personnel l’emportera sur le principe intangible de la destination universelle des biens, qui nous redit pourtant : « La terre appartient à tous et il est de notre devoir à tous que chacun soit nourrit, vêtu, et si possible logé ». Le libre-échange mondialisé ne répond que très imparfaitement à cette nécessité, en exploitant les uns, là-bas, pour nourrir les nouveaux pauvres d’ici. Tous victimes d’une volonté de profit, se drapant vertueusement dans les voiles du développement économique et de la solidarité internationale. Henri Lacordaire avait raison de nous le rappeler :

« Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » ( Conférences de Notre-Dame de Paris, tome III, 52e conférence, « Du double travail de l’homme », 16 avril 1848).

En morale sociale, l’on assiste également à la protubérance du « moi », cette tumeur cancéreuse qui ignore, rejette et finit par haïr tout ce qui la dépasse ou menace son désir boulimique d’expansion. Le « je » en vient même à détruire le fondement même de son existence : la vie, cette vie dont l’harmonie lui rappelle trop l’ordre qu’il rejette. Il commence par la manipuler, puis il l’évacue et la détruit quand elle surgit de façon inopportune à son goût. Le subjectivisme veut faire de tout désir une loi, sans se poser sérieusement la question de son propre bien ou de celui des autres. Lacordaire nous le rappelle à nouveau :

« La liberté n’est possible que dans un pays où le droit l’emporte sur les passions. » (« Première lettre à un jeune homme » dans Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne, Cerf, 128 p., 7  €)

L’on pourrait développer à l’infini cette attitude, dans tous les domaines : surproduction, environnement, etc.

L’Église n’est pas contre l’épanouissement de notre personnalité, de notre « je », bien au contraire. Cependant, celui-ci doit se faire en harmonie avec le reste du corps social. La tumeur du subjectivisme et de l’individualisme doit être clairement dénoncée et extirpée du corps social car, chacun le sait, une tumeur laissée à elle-même entraîne la mort du corps tout entier.

Le mouvement surgi à Quimper, qu’il se développe ou non, est de ce point de vue-là très instructif. Il m’apparaît comme un sursaut vital, le réveil des anticorps contre la menace de l’hydre. Pourquoi ? Parce que, justement, des hommes et des femmes ont su mettre en sourdine quelques instants leur ego, leurs préférences, voyant ce qu’il y avait de plus urgent et d’essentiel à défendre.

Les principes émis par la doctrine sociale de l’Église peuvent-ils guider l’action des catholiques dans le refus à la fois de l’étatisme et du libéralisme de plus en plus libertaire ?

Bien entendu, la doctrine sociale de l’Église est un guide (mais pas un mode d’emploi) pour les catholiques engagés dans la vie de la Cité. Et il est urgent que les catholiques, non seulement se forment mais s’engagent pleinement dans l’action publique, comme je le disais à l’instant.

En revanche, je ne vous rejoins qu’à moitié sur ces deux réalités qui selon vous entraveraient notre pays aujourd’hui.

Certes, l’État peut sembler omniprésent lorsqu’on observe, à perte de vue, la forêt immense des réglementations en tout genre et les champs moissonnés et ratissés de la fiscalité. Mais la vraie question qu’il faudrait se poser est plutôt ­celle-ci : l’État est-il devenu impuissant, existe-t-il encore ? La liste est longue des absences de l’État. Disparition ou éloignement progressif des services de première nécessité. Réglementations européennes, décidées dans un clair-obscur démocratique plus ou moins opa­que, ayant parfois valeur supra-constitutionnelle et s’appliquant presque automatiquement en France. Difficulté croissante à endiguer la violence. Capitulations de plus en plus fréquentes face aux grands trusts internationaux. De ce point de vue, la doctrine sociale de l’Église nous encourage à retrouver le sens des responsabilités, à tous les niveaux.

Quant au « libéralisme de plus en plus libertaire », je crains que ce ne soit une redondance. Par essence, ce que j’entends par libéralisme (que je distingue de la liberté d’entreprendre) est justement ce libertarisme, cette soif inextinguible d’une liberté absolue, menant à l’anarchie. La liberté véritable est la dignité de l’homme. Mais le libéralisme, qui conçoit la liberté comme une capacité indéterminée de se projeter totalement – déconnectée du vrai qui attire la raison et du bien qui attire la volonté –, est au fonds une négation pure et simple de l’homme. Le libéralisme-libertarisme mène très souvent à la servitude. Le libéralisme est liberticide. En ce sens qu’il ne nous décourage pas de faire des choix qui nous rendront esclaves des mirages que nous aurons poursuivis. La doctrine sociale de l’Église rappelle, ce qui peut paraître étrange aujourd’hui, que le respect des lois – notamment celles qui ne sont pas écrites et qui l’emportent sur les lois humaines – est un gage de liberté plus grande.

Au fond c’est assez simple à comprendre. Le navigateur qui connaît et respecte les dures lois de la mer et des vents, gagnera cette liberté de faire le tour du monde et de découvrir des terres inconnues. Celui qui refuse de prendre quelques ris par force 8 risque fort de profiter de sa « liberté » à plusieurs milliers de pieds sous l’eau.

Vous venez du Sud-Ouest, région à forte identité régionale et vous êtes évêque du diocèse de Vannes. La région – ou, comme on disait autrefois, la province – reste-t-elle un cadre de vie à la mesure de l’homme, un de ces corps intermédiaires nécessaires au développement humain ou n’est-elle qu’un artifice politique ?

Les corps intermédiaires, véritables courroies de transmission entre l’individu et le pouvoir, sont un gage de vitalité et de fluidité du corps ­social tout entier.

Mais ces corps intermédiaires sont de deux espèces. Les corps intermédiaires naturels, parmi lesquels la famille, sont absolument essentiels et intangibles puisqu’inscrits dans la chair même de l’être humain. Les autres corps intermédiaires sont le fruit de l’Histoire ou d’un accord délibéré entre personnes (partis, associations, syndicats, corporations, collectivités territoriales, parmi lesquelles les régions). Ils peuvent naître, évoluer et disparaître au gré des nécessités.

Là encore, la doctrine sociale de l’Église nous est d’un grand secours, elle qui met en avant ce principe clef de la « subsidiarité ». En un mot, la subsidiarité consiste à laisser faire au plus petit échelon ce qu’il peut faire seul et de façon optimale, surtout quand un traitement de la question dans un cadre plus vaste entraînerait des déséquilibres entre des zones dont les besoins ne sont pas identiques et les moyens humains et matériels différents.

Maintenant, sur la question du corps intermédiaire optimal, le débat est légitimement ouvert et la réponse ne peut être fixiste, dépendant notamment de l’évolution des mentalités, des moyens matériels et financiers, du poids de l’Histoire, des traditions. Un ensemble de synergies qui empêche au total que l’on puisse plaquer artificiellement des « corps intermédiaires » au nom d’une certaine idée qu’on se fait d’eux. Le corps intermédiaire voit le jour de manière empirique lorsqu’il répond à une attente réelle, objective, et on peut l’abandonner lorsqu’il devient une coquille vide, un poids.

Il ne faut pas, en effet, tomber dans le piège de la structure. Car le corps intermédiaire est une structure. Et la tentation est souvent d’attendre son salut de la structure. Or une structure n’a de sens et de légitimité que si elle est faite d’hommes, d’hommes enracinés, formés, respectueux des valeurs et soucieux du bien de ceux dont ils ont la responsabilité. Je crois que les Bretons l’ont compris ces jours-ci. Espérons qu’ils soient entendus et suivis.

 

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