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L’âme du saint sacrifice de la Messe

L’âme du saint sacrifice de la Messe

publié dans la doctrine catholique le 29 décembre 2009


L’âme du saint sacrifice de la Messe
par Garrigou-Lagrange

Pour compléter la doctrine que nous avons exposée sur l’union à Dieu et les purifications qui y disposent, nous voudrions parler de ce qui est comme l’âme même du sacrifice de la messe et de la manière dont il convient de s’y unir, à l’exemple de Marie, par une oblation personnelle. Les controverses récentes sur l’essence du sacrifice de nos autels ont mis de plus en plus en relief certains points fondamentaux d’où dérive une grande lumière[1].

Le sacrifice en général est l’oblation d’une chose sensi­ble qu’un prêtre fait à Dieu, par une certaine destruc­tion ou immolation[2], qui consacre à Dieu cette chose, la consume en son honneur, pour reconnaître son souve­rain domaine et notre parfaite soumission[3]. Ainsi, dans les différents peuples, de tout temps, on a offert à Dieu de l’encens, les fruits de la terre, le pain et le vin, et les animaux les plus purs. Le sacrifice le plus parfait dans lequel toute la victime est consumée en l’honneur de Dieu porte le nom d’holocauste; c’est l’expression sensible la plus parfaite de l’adoration, de l’action de grâces pour les bienfaits reçus, de la supplication pour les grâces à obtenir et de la réparation du coeur contrit, conscient de la gravité des fautes commises, secrètes ou publiques, et implorant le pardon.

On voit par là que l’âme du saint sacrifice, c’est l’oblation intérieure du prêtre, à laquelle le peuple tout entier doit s’unir. Sans elle il n’y a que le côté extérieur de cet acte, une immolation extérieure qui perd toute significa­tion et qui n’est que le cadavre du sacrifice, comme le fut le sacrifice de Caïn. L’immolation extérieure d’un ani­mal, requise comme réalité, ut res, pour se nourrir de celui-ci, n’est requise dans le sacrifice, même sanglant, que ut signum externum, comme signe d’une oblation, d’une adoration, d’une contrition intérieures, sans lesquel­les elle n’a plus aucun sens, ni aucune valeur. – Ceci est à la fois élémentaire et capital. On n’y pense généralement pas assez, lorsqu’on cherche en quoi consiste l’essence du sacrifice de la Messe. Il n’est pas inutile de rappeler qu’il est absolument à l’antipode du sacrifice de Caïn; d’inso­lubles difficultés viennent parfois de l’oubli des vérités les plus élémentaires.

Par ailleurs la simple oblation intérieure, ne suffit pas à constituer le sacrifice proprement dit; car celui-ci est un acte de religion non seulement intérieur, mais exté­rieur et même public. Il faut donc nécessairement un signe extérieur qui est comme le corps, le côté matériel du sacri­fice, ce que le langage est à la pensée et au vouloir.

Dans l’Ancien Testament les sacrifices offerts n’étaient qu’une figure du grand sacrifice à venir, qui devait être offert par Notre-Seigneur. Cette figure avait d’autant plus de valeur que l’oblation intérieure était inspirée par une plus grande foi et un plus grand amour de Dieu; certains jours ce fut une foi et un amour absolument héroïques, comme lorsque Abraham se prépara à immoler son fils Isaac, qui était pourtant le fils des promesses, et lorsque l’enfant, figure du Christ, se laissa lier avec la même foi, la même obéissance, la même piété que celles qui inspi­raient le père aimant qui allait le frapper. L’agneau pas­cal fut une autre figure de celui qui devait être appelé l’Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde.

L’OBLATION PERPÉTUELLE DE NOTRE-SEIGNEUR
PRÊTRE POUR L’ÉTERNITÉ

De toute éternité le Verbe de Dieu a voulu s’incarner pour s’offrir en victime pour notre salut : « Qui propter nos homines et propter nostram salutem descendit de cœlis. » Comme il est écrit dans l’Épître aux Hébreux, x, 5 : « Il est impossible que le sang des taureaux et des boucs enlève les péchés. C’est pourquoi le Christ dit en entrant dans le monde : Vous n’avez voulu ni sacrifice, ni oblation, mais vous m’avez formé un corps; vous n’avez agréé ni holo­caustes, ni sacrifices pour le péché. Alors, j’ai dit : Me voici… je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté. » Quelle autre réparation en effet pouvait suffire?

Par le péché mortel l’homme se détourne volontairement de Dieu et lui dénie pratiquement la dignité infinie de sou­verain Bien ou de fin dernière, en lui préférant délibéré­ment un misérable bien fini, objet de la concupiscence de la chair, de celle des yeux ou de l’orgueil. La gravité d’une pareille offense se mesure à la dignité de la personne offensée, et, comme elle, est sans limites. Pour la réparer il faut un acte d’amour de Dieu, de reconnaissance de sa souveraine bonté, de détestation du péché, qui ait lui aussi une valeur infinie. Or, nulle créature humaine ou même angélique, eût-elle reçu, comme Marie, un degré absolument exceptionnel de grâce et de charité, ne peut faire un pareil acte d’amour et de reconnaissance du sou­verain domaine de Dieu; la volonté créée, la charité créée sont toujours limitées, de même l’acte qui procède d’elles.

Pour qu’il y eût ici-bas un acte d’amour de Dieu et des âmes d’une valeur infinie, il fallait que le Verbe s’incarnât, prît une âme et un corps comme les nôtres. De fait l’acte d’amour qui s’élevait et s’élève toujours de sa volonté humaine, vivifiée par la plénitude de la charité créée, pui­sait une valeur infinie en sa personnalité divine : c’est le Verbe fait chair, qui, par sa volonté humaine, offrait cet acte de charité réparatrice, qui plaisait plus à Dieu que tous les crimes réunis ne peuvent lui déplaire[4]. Il l’a offert dès l’instant de son entrée en ce monde, dit saint Paul, et ensuite sans interruption jusqu’au Consummatum est. Cet acte s’élevait de son cœur dans la crèche de Bethléem, le jour de la Présentation au Temple lorsqu’il éclairait le vieillard Siméon, plus tard lorsqu’il étonnait les Docteurs par ses réponses, incessamment dans la vie cachée de Nazareth, et au cours de sa vie publique. Cet acte fut l’âme de son apostolat, le leitmotiv de sa prédication : « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désiré-je sinon le voir se répandre partout? Je dois encore être baptisé d’un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu’à ce qu’il soit accompli! » (Luc, XII, 50.) – « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi. » (Jean, XIII, 32.) – « Pou­vez-vous boire le calice que je dois boire? » (Matth., XX, 22.)

Tant qu’il restait seulement intérieur, cet acte ne suffi­sait pas à constituer un sacrifice proprement dit. Mais celui-ci fut offert à la Cène, où Jésus s’immola sacramen­tellement sous les apparences du pain et du vin, réalisant ainsi ce qu’avait figuré l’oblation de Melchisédech, prêtre du vrai Dieu (Genèse, XIV, 19). Ce sacrifice de la Cène était le même en substance que celui de la Croix qui allait s’ac­complir : « Prenez et mangez, ceci est mon corps… Buvez tous: ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, répandu pour les multitudes en rémission des péchés » (Matth., XXVI, 27, et I Cor., XI, 24).

Pendant la Passion et sur la Croix l’oblation intérieure durait évidemment toujours et arrivait même à son apo­gée; elle s’accompagnait du sacrifice extérieur le plus par­fait; de l’immolation passive de la seule victime vraiment digne du Souverain Prêtre qu’était Notre-Seigneur. Certes, il ne s’est pas donné la mort; le déicide fut le plus grand des crimes et n’appartient nullement au sacrifice de la Croix; mais en recevant ces coups mortels, Notre-Seigneur aurait pu par miracle empêcher son corps de souffrir, comme il le fit plus tard pour certains martyrs; il se livra au contraire pleinement à la douleur sans chercher un dérivatif dans la vision béatifique qu’il conservait à la cime de son intelligence; il s’offrit comme il l’avait annoncé : « Personne ne m’arrache la vie, mais je la donne de moi-même; j’ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre : tel est l’ordre que j’ai reçu de mon Père » (Jean, x, 18). (Cf. saint Thomas, IIIa, q. 48, a. 3, ad 3.)

Même en faisant abstraction de la Cène, il y a dans la Passion et sur la Croix, comme le montre saint Thomas (IIIa, 48, 3), tout ce qui est requis, voulu par Dieu pour constituer le plus grand des sacrifices, qui contient éminemment et formellement le caractère rituel des sacrifices qui le figuraient. Rien n’y manque : immolation passive de la victime, de la seule victime qui eût une valeur infinie, et oblation d’une valeur infinie elle aussi. Cette oblation à la Croix n’est pas seulement intérieure comme lorsque Jésus priait à Nazareth et prêchait sur la Montagne, elle est aussi extérieure, car son corps tout meurtri est immolé; son sang répandu ; bien plus, cette oblation s’exprime par les dernières paroles qui sont comme la consécration du sacrifice de la croix : « Père, je remets mon âme entre vos mains » (Luc, XXIII, 46; Ps. XXX, 6). « Tout est consommé » (Jean, XIX, 30). L’holocauste était ainsi offert, et l’holocauste le plus parfait qui se puisse concevoir.

L’immolation sanglante a cessé, mais l’oblation inté­rieure, âme du sacrifice, dure toujours. Elle n’est plus méritoire, car le Christ n’est plus voyageur vers l’éternité, mais elle est toujours une prière d’adoration, d’action de grâces, de réparation et de supplication, qui continue d’ap­pliquer aux générations qui passent les mérites du Cal­vaire. Le Christ Jésus, dit saint Paul, « est toujours vivant pour intercéder pour nous » (Hébr., IX, 25). Il est de foi qu’en sa sainte âme dure toujours l’acte de vision béatifi­que, par lequel mieux que tous les saints et tous les anges il voit immédiatement l’essence divine et en elle tout ce qui touche au royaume de Dieu. Pour la même raison il ne cesse d’aimer son Père et les âmes en Lui, de nous porter par son amour; il ne cessera jamais d’adorer, de rendre grâce; tous les élus ne cesseront jamais, en Lui, avec Lui et par Lui, de chanter l’hymne de louange : Sanctus, Sanctus, Sanctus.

La prière de supplication en la sainte âme du Christ cessera sans doute à la fin du monde, mais jusque-là le Christ prie pour nous, pour que ses mérites et sa répara­tion nous soient appliqués (cf. S. Thomas, IIa IIæ, 83, 11). Cette prière d’une valeur infinie s’exprime surtout par le sacrifice de la Messe, dont Notre-Seigneur est le prêtre principal, comme l’enseigne. le Concile de Trente, sess. 22, ch. 2 : « Una enim eademque est hostia, IDEM NUNC OFFERENS sacerdotum ministerio, qui se ipsum tunc in cruce obtulit, sola offerendi ratione diversa ». « C’est la même Victime, c’est le même Prêtre qui s’est offert sur la Croix et qui s’of­fre maintenant par ses ministres; seul le mode de l’oblation diffère » ; elle était sanglante au Calvaire, elle ne l’est plus à l’autel.

Il n’y a maintenant qu’une immolation sacramentelle, qui nous rappelle l’immolation sanglante de la Croix, en nous en appliquant les fruits (cf. S. Thomas, IIIa, q.83, a. 1). Mais, bien qu’elle soit seulement sacramentelle, elle suf­fit à constituer un vrai sacrifice, non sanglant sans doute, mais plus vrai que tous ceux de l’ancienne loi. En ces derniers en effet l’immolation sanglante des taureaux et des boucs était requise seulement comme signe extérieur, non ut res sed ut signum (IIa IIæ, q. 85, a. 2, ad 2), de l’adoration et de la contrition du cœur. Or bien qu’elle soit seulement sacramentelle, par la consécration séparée du pain et du vin, l’immolation de Notre-Seigneur à la sainte Messe est un signe extérieur d’adoration et de répa­ration incomparablement plus expressif que l’immolation sanglante de toutes les victimes de l’ancienne loi. – Jésus est là comme en état de mort, comme si son corps était séparé de son sang. Cette immolation sacramentelle, en nous appliquant les mérites du Christ, signifie qu’il est toujours prêt à supporter les plus grandes souffrances et à mourir pour chacun de nous, s’il le fallait, pour notre salut.

Ainsi le sacrifice de la croix est perpétué en substance en celui de la messe, et commémoré par le mode nouveau d’oblation, qui nous en applique les fruits. Ce n’est pas seulement un sacrifice semblable, comme les roses de cette année ressemblent spécifiquement à celles de l’année dernière; c’est individuellement le même sacrifice, mais quoad substantiam, en substance seulement. Tandis que le mode sanglant d’oblation a cessé avec la mort du Sauveur, et que l’oblation extérieure non sanglante recommence avec chaque messe, c’est toujours la même victime qui est offerte et le même prêtre principal qui l’offre, par le même acte intérieur d’oblation qui dure toujours, « idem nunc offerens ministerio sacerdotum ». Quand le prêtre à l’autel prononce au nom de Notre-Seigneur les paroles de la double consécration, Jésus veut actuellement qu’elles soient prononcées et lui-même leur communique instru­mentalement la puissance transsubstantiatrice ; il veut continuer de s’offrir ainsi pour appliquer aux différentes générations humaines et aux âmes du purgatoire les méri­tes de sa Passion et de sa mort.

Saint Thomas (IIIa, 83, a. 1, ad 1), en citant sous le nom de saint Ambroise un texte de saint Jean Chrysostome, nous indique comment ce peut être le même sacrifice en substance : « Comme partout c’est le même corps qui est offert, car il n’est pas multiplié, ainsi c’est le même sacri­fice». C’est le même corps du Christ qui était sur la croix, qui est au ciel comme en son lieu naturel, et qui est à la surface de la terre dans toutes les hosties consacrées. Il est en elles non pas comme dans un lieu, non sicut in loco (IIIa, 76, 5), mais par manière de substance, comme s’y trouvait la substance du pain qui a été transsubstantiée en lui. Or la substance est toute dans le tout et toute en chaque partie du tout; celle du pain étant toute en chaque partie de l’hostie avant la consécration, celle du corps du Christ est toute en chaque partie de l’hostie après la consécration. Le corps du Christ, par cette présence réelle, substantielle et sacramentelle, est, comme toute substance, en tant que telle, au-dessus des lois de l’espace.

Il est aussi au-dessus des lois du temps, car c’est le même corps qui était dans la crèche de Bethléem, qui était sur la croix, qui était dans les tabernacles de l’Église nais­sante, et que nous adorons aujourd’hui; c’est le même corps qui depuis deux mille ans ne vieillit pas. Il est au­-dessus des vicissitudes du temps, il est la même hostia perpetua, qui est toujours offerte, et qui sera toujours offerte jusqu’à la fin du monde. De même que le corps de Notre-Seigneur est en telle hostie consacrée, sur tel autel et sur tel autre, non sicut in loco, il y est non sicut in tem­pore, non soumis aux lois du temps.

Or si le corps glorieux de Jésus est au-dessus du temps, que dire de sa sainte âme, de son acte intérieur d’obla­tion, mesuré, comme la vision béatifique, l’amour, l’ado­ration et l’action de grâce, non plus par le temps continu de notre soleil, ni même par le temps discret des anges, qui marque la succession de leurs pensées, mais par l’im­mobile éternité, par l’instant qui ne passe pas, nunc stans et non fluens? L’oblation intérieure n’est donc pas renou­velée, mais elle continue sans interruption, comme la conservation des êtres est l’acte créateur non renouvelé mais continué, absque novitate, nec interruptione.

Les controverses récentes sur l’essence du sacrifice de la messe ont de plus en plus attiré l’attention sur cette oblation intérieure qui dure toujours formellement en la sainte âme du Sauveur, prêtre principal du sacrifice de la messe. Quelques auteurs ont trop négligé de la considé­rer, d’autres l’out trop exclusivement mise en relief. A elle seule, sans le signe extérieur qu’est l’immolation sacramentelle, elle ne suffirait pas à constituer le sacrifice proprement dit[5]; mais elle en est l’âme; on ne saurait trop insister sur les paroles du Concile de Trente : idem nunc offerens sacerdotum ministerio…[6]»

On s’explique ainsi que la substance du sacrifice de la croix, supérieure au temps, se perpétue sur nos autels, bien que le mode sanglant de l’oblation du Calvaire ait cessé et que le mode non sanglant se renouvelle à chaque messe[7]. Ainsi se vérifie la prophétie de saint Malachie, 1, 11 : « Du levant au couchant… en tout lieu, on offre en mon nom un sacrifice, une oblation pure, car mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur des armées. » Partout où le soleil se lève, à la surface de la terre, com­mencent les messes; leur nombre est tel, qu’il y a qua­tre élévations par seconde, tout le long du jour; il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde : le même sacrifice en substance, dont l’âme est l’oblation intérieure toujours vivante au coeur du Christ.

Tel est le mystère que le chrétien doit, par la foi vive et les dons d’intelligence et de sagesse, pénétrer et. goûter de mieux en mieux chaque jour pour en vivre vraiment[8].

De plus, à la sainte messe, Notre-Seigneur, en s’offrant lui-même, offre aussi tout son corps mystique, toutes les âmes en état de grâce qui lui sont unies par la charité, particulièrement celles qui, à son exemple, supportent sur­naturellement leurs souffrances[9]. En s’offrant à son Père, dit le Bienheureux Albert le Grand, « le Christ offre tous ceux dont il a pris la nature, qu’il a purifiés de son sang et qu’il s’est incorporés[10] ».

N’est-il pas dit dans la Préface commune de la Messe : « Il est véritablement juste, équitable et salutaire de vous rendre grâce en tout temps et en tout lieu, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, par Jésus-Christ Notre­-Seigneur. C’est par lui que les Anges louent votre Majesté, que les Dominations l’adorent… Nous vous prions de permettre que nous unissions nos voix à celles de ces esprits bienheureux, pour chanter avec eux, humblement prosternés: Sanctus, Sanctus, Sanctus… » – Cette prière, cette adoration des anges et des hommes, c’est Jésus qui l’offre à son Père, et qui l’offre surtout au moment de la Consécration eucharistique, qui est l’essence du sacrifice de la messe, auquel la sainte communion nous fait participer. Lorsque la dernière messe sera dite, il n’y aura plus de sacrifice de supplication et de réparation, mais le culte d’adoration et d’action de grâce continuera au ciel toute l’éternité. Ce sera la consommation du sacrifice du Christ (cf. S. Thomas, IIIa, q. 22, a.5).

COMMENT S’UNIR AU SACRIFICE DE LA MESSE?

Pour répondre à cette question, voyons d’abord comment la Vierge Marie, Médiatrice universelle, vas insigne devotionis, s’est unie au sacrifice de son Fils.

L’oblation de Marie

A cette oblation que le Christ n’a jamais cessé de faire de lui-même, Marie s’est unie plus que personne dans le cours de sa vie terrestre, depuis l’instant où elle a com­pris qu’elle devait donner le jour au Sauveur, à Bethléem, lors de la Présentation de Jésus au temple en entendant les paroles du vieillard Siméon, pendant la fuite en Égypte, dans le silence de la maison de Nazareth, plus tard en voyant les difficultés croissantes du ministère de Jésus, l’acharnement des pharisiens, et surtout au pied de la Croix. Elle a offert son Fils pendant qu’il s’offrait pour nous; elle s’est offerte avec Lui, en méritant ainsi pour nous au sens large du mot mérite (de congruo) tout ce qu’il méritait au sens strict (de condigno).

Marie n’avait rien à expier pour elle, elle était l’immacu­lée conception, elle avait été préservée de la souillure ori­ginelle et ainsi rachetée aussi parfaitement que possible par les mérites futurs de son Fils; dans la suite elle n’a­vait jamais commis la moindre faute; mais pour nous elle s’est associée aux terribles souffrances, aux humilia­tions de Jésus, à sa grande œuvre rédemptrice; elle s’y est associée plus que personne ici-bas, plus que les grands saints, que les Apôtres, que les martyrs, que les stigma­tisés, selon la plénitude de grâce et de charité qu’elle avait reçue, au point de mériter les titres de Corédemptrice[11] et de Médiatrice universelle[12] au-dessous de Notre-Sei­gneur, en Lui, avec Lui et par Lui. Récemment Sa Sainteté Pie XI a voulu consacrer le titre de Marie Réparatrice dans la nouvelle encyclique Miserentissimus Redemptor, de même qu’il y confirme la doctrine de la Médiatrice uni­verselle de toutes les grâces.

Quels aperçus sans limites nous ouvre ce titre de « Marie réparatrice »! Pensons à l’intelligence qu’avait Marie du saint sacrifice de la messe que célébrait devant elle saint Jean. Elle a compris mieux que personne que ce sacrifice de nos autels perpétue en substance celui de la Croix, en commémorant l’immolation sanglante par l’immolation mystique, qui devait être si expressive pour celle qui ne pouvait rien oublier du drame du Calvaire. Plus que per­sonne Marie a compris que le Prêtre principal au sacrifice de la Messe c’est Notre-Seigneur toujours vivant, qui con­tinue de s’offrir, en intercédant pour nous et en nous appli­quant le fruit de ses mérites. Marie a vu dans cette conti­nuation de l’oblation intérieure du Rédempteur, toujours vivant au ciel et rendu présent sur l’autel, le point de con­jonction, du culte d’adoration et d’action de grâces de la patrie avec celui de l’Église militante.

A l’immolation mystique de la sainte Messe Marie unis­sait celle de son cœur, l’acceptation généreuse de toutes les peines qu’elle éprouvait en ces temps douloureux de l’Église naissante où trois siècles de persécutions commen­çaient. La Vierge continuait ainsi de s’offrir comme à la Croix, dont elle gardait au fond du coeur un si vif souve­nir; elle s’offrait pour l’extension du règne de son Fils, pour l’apostolat des douze, pour les âmes tentées, pour celles qui étaient grandement éprouvées, pour obtenir la force aux martyrs et leur triomphe sur l’esprit du mal.

Marie a été ainsi jusqu’à sa mort associée à l’œuvre rédemptrice de Jésus, et c’est pourquoi elle a été associée à sa gloire le jour de l’Assomption. Voilà pourquoi elle reste toujours « par Lui, avec Lui et en Lui » la Médiatrice universelle, qui intercède pour nous et nous distribue les grâces dont nous avons besoin à chaque instant, en exau­çant la prière, « ora pro nobis nunc et in hora mortis nos­trae. Amen ». La grâce du moment présent, nunc, est pour chacun de nous, aux différentes périodes de notre vie, la grâce la plus particulière de toutes ; or depuis des siècles en chaque instant des milliers de chrétiens la demandent à Marie et par elle l’obtiennent. Elle est la Médiatrice non seulement de toutes les catégories de grâ­ces, nécessaires aux Apôtres, aux Martyrs, aux Docteurs, aux Confesseurs, aux Vierges, mais de toutes les grâces particulières, accordées en chaque instant. Elle est ainsi Médiatrice universelle parce que, Mère de Dieu, elle s’est associée plus que personne à l’oblation de Notre-Seigneur, à l’acte d’amour réparateur qui a sauvé le monde.

Ce que doit être notre oblation personnelle

Comment devons-nous nous unir personnellement à l’oblation du Christ rédempteur? – Nous avons, nous, à réparer pour nos propres fautes, tout en travaillant dans une mesure au salut de notre prochain, qui marche avec nous vers l’éternité.

Pour cela nous devons avoir tous les jours devant les yeux les quatre fins du sacrifice de la messe : adoration, action de grâces, supplication et réparation. Et puisque au moment le plus solennel de chacune de nos journées, au moment de la consécration eucharistique, le Christ Jésus continue de s’offrir pour nous et offre avec lui tout son corps mystique, nous devons nous laisser offrir par Lui et offrir nous-mêmes toutes les contrariétés, les peines présentes, celles qui vont venir, pour que Marie répara­trice, à qui a été promise la victoire sur le serpent, pré­sente à son Fils cette oblation et pour que Lui-même en l’unissant à la sienne la présente à son Père. Disons-lui alors la belle prière du Bienheureux Nicolas de Flüe : « Nimm mich mir und gieb mich dir : Prends-moi à moi et donne-moi à toi. »

L’hostie étant consacrée, le prêtre l’élève aux regards des assistants: ce n’est pas seulement pour la faire adorer, c’est aussi, dit le Bienheureux Albert le Grand, « pour que tous étendent leurs mains et marquent leur intention de s’offrir maintenant au Père par Celui qui s’est offert jadis lui-même sur la Croix »[13].

N’est-ce pas aussi le sens des paroles du canon de la Messe qui précèdent le Pater : « Per ipsum, et cum ipso, et in ipso est tibi Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus sancti, omnis honor et gloria. » Par Notre-Seigneur, avec Lui et en Lui, nous devons faire tous nos actes pour la gloire de Dieu, lui offrir toutes nos joies et toutes nos souffrances en nous unissant aux mystères joyeux et dou­loureux de sa vie terrestre, présages des mystères de gloire. C’est le grand sens de cette belle prière qu’est le Rosaire.

Enfin la communion eucharistique ne doit-elle pas en augmentant en nous la charité rendre notre coeur de plus en plus semblable au Coeur eucharistique de Jésus Prêtre et victime ? Tel est bien l’enseignement de l’Église, et s’il en est ainsi, chacune de nos communions, qui devrait être substantiellement plus fervente que la précédente, doit nous faire participer de mieux en mieux aux senti­ments très profonds qu’a eus Notre-Seigneur en instituant l’Eucharistie et en offrant sur le Calvaire le sacrifice de la Croix.

N’est-ce pas ce que dit saint Paul lorsqu’il écrit aux Romains, XI, 1 : « Je vous exhorte donc, mes frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu; c’est là le culte spirituel que vous lui devez. »

N’est-ce pas aussi ce que dit saint Pierre (I Petr., II, 5) : « Approchez-vous du Seigneur, pierre vivante, rejetée des hommes, il est vrai, mais choisie et précieuse devant Dieu; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, entrez dans la structure de l’édifice, pour former un temple spirituel, un sacerdoce saint, afin d’offrir des sacrifices spirituels et agréables à Dieu par Jésus-Christ. »

Les Pères de l’Église ont souvent rappelé cet enseigne­ment, en nous disant comment nous devons assister à la messe, nous unir au Prêtre principal, à la sainte Victime, en mettant en pratique le mot du Sauveur : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renonce et qu’il porte sa croix tous les jours ».

Le prêtre surtout, ministre du Christ, ne doit pas seu­lement participer à son sacerdoce, mais aussi dans une mesure à son état de victime, en ayant recours pour l’a­postolat aux mêmes moyens que Jésus, en unissant quo­tidiennement ses souffrances à celles que le Maître endura pour nous. Il fera ainsi déborder sur les âmes, qu’il doit évangéliser, le calice de la surabondante rédemption : « copiosa apud eum redemptio ».

C’est ainsi que la liturgie de la fête de la Toussaint, à matines, après avoir rappelé les mérites des Apôtres et des Martyrs, parle de la vie d’oblation et d’immolation des prêtres, docteurs et confesseurs de-1a foi, qui en offrant la sainte victime s’offraient eux-mêmes au milieu de leurs épreuves, et de la vie non moins méritoire des vierges, fidèles aux saintes veilles, se réjouissant dans la tribula­tion, supportant humblement les injures et les calomnies, heureuses de devenir ainsi plus semblables à Notre-Sei­gneur Jésus-Christ.

Comment saint Paul rendait-il sa prédication féconde? – « Ce qui manque, disait-il, aux souffrances du Christ en ma propre chair, je l’achève pour son corps, qui est l’Église » (Col., I, 24). Il ne manque rien à la Passion du Sauveur en elle-même; elle a une valeur infinie, surabon­dante; il lui manque seulement quelque chose en nous, c’est-à-dire son rayonnement, son application aux géné­rations humaines qui se succèdent, et pour l’obtenir, saint Paul emploie par Notre-Seigneur, avec Lui, et en Lui, les mêmes moyens que Lui. La grande souffrance du Christ comme sa prière, continue ainsi en un sens dans l’Apôtre et produit des fruits de vie pour l’éternité. Jésus donne ainsi aux membres de son corps mystique la dignité de la causalité. Qu’on relise sur ce point les beaux chapitres de l’Imitation, l. IV, ch. 9 ; l. III, ch. 50.

Ce que le prêtre doit faire pour obtenir la grâce aux âmes qu’il évangélise, pour lutter contre l’esprit du mal, tout fidèle dans une mesure proportionnée à sa condition doit le faire en union avec lui au saint sacrifice et dans le cours de la journée, en pensant aux messes qui s’offrent incessamment à la surface de la terre, là où le soleil se lève.

Cette dévotion à la Consécration eucharistique est chose essentielle à la vie chrétienne; sans elle il ne saurait y avoir de vraie vie intérieure. La double consécration, qui est l’essence du saint sacrifice, est le moment 1e plus solen­nel de chacune de nos journées. D’elle, comme d’un sommet et comme d’une source, d’un foyer de lumière et d’énergie, toute notre vie doit descendre en s’y con­formant.

Saint Thomas nous, dit, IIa IIæ, q. 85, a. 3, ad. 2 : « L’homme a trois espèces de biens qu’il peut offrir à Dieu : ceux de l’âme, qu’il lui présente par un sacrifice intérieur de dévotion ou de prière; ceux du corps, qu’il offre par le martyre ou encore par l’abstinence et la conti­nence; enfin les biens extérieurs, qu’il peut offrir à Dieu, soit immédiatement (comme le pain et le vin qui vont être consacrés sur l’autel), soit médiatement (comme l’aumône faite au pauvre pour l’amour de Dieu). »

Cette triple oblation est aussi celle des trois voeux d’o­béissance, de chasteté, de pauvreté, qui sacrifient au Sei­gneur la volonté propre, les plaisirs des sens et les biens extérieurs.

L’offrande de soi-même, que peut faire, sans aucun voeu, tout. chrétien, a une valeur méritoire fondée sur la charité, principe de tout mérite, valeur méritoire d’autant plus grande que notre amour de Dieu et des âmes est plus intense.

L’offrande de soi-même a aussi, comme la prière de demande, une valeur impétratoire, fondée sur la promesse de Jésus : « Demandez et vous recevrez[14]. » Elle obtien­dra ce qu’elle demande lorsqu’elle sera dans le sens des intentions divines, c’est-à-dire lorsque la supplication sera humble, confiante, en, demandant pour nous les cho­ses nécessaires au salut, l’extension du règne de Dieu en nos âmes, le pardon de nos offenses et la victoire sur l’es­prit du mal.

L’offrande de soi-même, unie à celle de « l’Agneau qui efface les péchés du monde », a aussi une valeur répara­trice pour effacer nos péchés et nous obtenir la remise de la peine qui leur est due.

Il y a dans cette offrande quelque chose d’incommunica­ble, qui ne peut appartenir qu’à nous; c’est le mérite pro­prement dit, de condigno ; c’est la demande des grâces qui nous sont personnellement nécessaires ou utiles; c’est la satisfaction pour nos propres péchés. Mais il y a en elle, à raison du mystère de la communion des saints, quelque chose de communicable au prochain de la terre et du pur­gatoire : c’est le mérite au sens large, de congruo[15], la prière pour autrui et la satisfaction pour les fautes des pécheurs et la peine qui leur est due. Les divers membres du corps mystique peuvent ainsi se guérir mutuellement, payer les dettes les uns des autres et obtenir aux coupa­bles le pardon.

L’offrande dont nous parlons ici n’est pas un vœu de victime; elle n’implique pas non plus l’abandon à Marie pour le prochain de tout ce qu’il y a de communicable dans nos bonnes oeuvres, comme le conseille le Bienheu­reux Grignon de Montfort[16], mais elle invite à cet aban­don. Elle n’oblige pas sous peine de péché, elle peut se faire pour un mois, pour un an ou plus, et se renouveler tous les jours.

Lorsque le mal à combattre est particulièrement pro­fond, comme celui accompli par la Franc-Maçonnerie, lorsqu’il est vraiment satanique, il faut pour le réparer une action spirituelle non moins profonde, sous la direction immédiate de Marie, terrible au démon. C’est le rôle apos­tolique caché de la vie contemplative du chartreux, de la carmélite, de la dominicaine, de la clarisse, qui ont à lutter par une vie de prière incessante et d’immolation contre l’effort acharné de l’esprit du mal et des grands démons[17]. Mais il doit y avoir en tout apôtre et même en toute âme fervente de l’Église militante quelque chose de cette vie contemplative et de cette sainte lutte : c’est l’offrande de soi-même renouvelée tous les jours à la sainte messe, avec une dévotion croissante à la consécra­tion, acte du sacerdoce éternel du Sauveur; c’est l’offrande continuée, dans le cours de la journée, des contrariétés et des peines, en accomplissant de mieux en mieux nos devoirs d’état. Cette acceptation surnaturelle des peines quotidiennes, que la Providence nous envoie, s’unit à une prière, qui demande, non pas des croix, mais l’amour des croix que le Seigneur de toute éternité nous réserve pour nous purifier et nous faire travailler au salut du prochain.

Si l’on met toute la plénitude de son consentement dans une pareille acceptation et oblation, quelles n’en seront pas les conséquences ! Seront-elles moindres dans l’ordre du bien que celles que produit, dans l’ordre du mal, un pacte formel pleinement consenti avec le démon? Sans doute il est plus facile de détruire que d’édifier, mais avec le secours de la grâce, l’extension du règne de Dieu, quoi­que parfois difficile, est toujours possible et le Saint-Esprit est infiniment plus fort que le démon. Il convient que l’âme, qui s’offre ainsi, se consacre au Saint-Esprit, pour se mettre de plus en plus sous sa conduite, pour ne pas laisser passer inaperçues ses inspirations et pour leur être toujours plus docile.

Sous cette inspiration du Saint-Esprit, elle comprendra que sa propre oblation est bien peu de chose, une goutte d’eau dans l’océan, et elle sera portée alors, en la faisant, à offrir surtout à Dieu le précieux sang de son Fils, en esprit d’adoration, d’action de grâce, de supplication et de réparation. Elle se rappellera la parole de Jésus : « Si vous demandez à mon Père une chose en mon nom, il vous l’accordera. » A la lumière de cette parole, elle compren­dra que, si Notre-Seigneur pouvait souffrir de quelque chose dans sa gloire, ce serait des obstacles que nous mettons à la communication des grâces qu’il veut nous accorder, et, pour surmonter ces obstacles, elle compren­dra qu’elle doit prier très spécialement au nom du Christ, pour que vraiment sa prière à Lui continue en nous. Alors elle ira prendre pour ainsi dire la plénitude de la charité qui est au Cœur du Sauveur, pour la faire déborder sur l’Église, sur le Père commun des fidèles, sur les Évêques, les Pasteurs, les Ordres religieux, pour que dans une par­faite concorde, au-dessus des divisions humaines, tous les ouvriers de la vigne du Seigneur travaillent ensemble efficacement contre les menées de l’esprit du mal, pour que la foi chrétienne rayonne, l’espérance s’affermisse et que la charité victorieuse de la haine des classes les unisse vraiment, pour que se réalise en notre génération et en celles qui la suivent la prière sacerdotale du Sauveur :

« Père saint, gardez dans votre nom ceux que vous m’avez donnés, afin qu’ils ne fassent qu’un comme nous… Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, par leur prédication, croiront en moi, pour que tous ils soient un, comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous, – pour qu’eux aussi ils soient un en nous, afin que le monde croie que vous m’avez envoyé » (Jean, XVII, 11, 22).

Le chrétien qui, ayant compris le sens et la portée de cette oblation, la fera et la renouvellera chaque jour, aura à certains égards plus de difficultés qu’auparavant, car il entrera dans la véritable lutte, celle qui compte pour l’é­ternité; mais il recevra des grâces toujours nouvelles, son coeur se dilatera et il contribuera à faire connaître au monde que le Fils unique de Dieu nous a été envoyé et qu’il est vraiment notre Sauveur.

fr. Réginald GARRIGOU-LAGRANGE, O. P.

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[1] Cf. LEPIN, L’Idée du Sacrifice de la Messe d’après les théologiens depuis l’origine jusqu’à nos jours. 1926, Paris, Beauchesne.

[2] Avec les anciens théologiens, nous disons, non pas une réelle destruction, mais une certaine destruction (soit réelle, soit analogue comme signe à la destruction réelle).

En effet dans le sacrifice vrai, mais non sanglant, qu’est la sainte messe, il suffit, nous allons le dire, d’une immolation sacramentelle ou mystique. Du reste même dans le sacrifice sanglant l’immolation réelle est requise, non comme réalité, mais comme signe extérieur de notre oblation, adoration et contrition intérieures. L’immolation extérieure n’est requise comme réalité, ut res, que pour la manducation des animaux; dans le sacrifice même sanglant elle est requise ut signam externum, comme signe extérieur de sentiments intérieurs sans lesquels elle n’a plus aucun sens et aucune portée. Cf. S. Tho­mas, IIa IIæ, q.85, a. 2, ad 2 : « In oblatione sacrificii, non pensatur pretium occisi pecoris, sed significatio, qua hoc fit in honorem summi rectoris totius universi. Unde sicut Augustinus dicit 1. X de Civ. Dei, c. xix : « daemoues non cadaverinis nidoribus, sed divinis honoribus gaudent. ». Billuart lui-même, qui dans la définition du sacrifice en général demande une destruction réelle, se contente ensuite, quand il traite de la messe, d’une immolation mystique. « Mystique » ne s’op­pose pas à « réel-spirituel » (ainsi le corps mystique est même plus réel que notre corps physique), mais il s’oppose à « réel-corporel », ici à immolation sanglante, c’est-à-dire à la séparation physique du corps et du sang du Sauveur.

[3] Cf. Saint Thomas, IIa IIæ, q. 85, a. 3, a, 3.

[4] Cf. Saint Thomas, IIIa, q. 1, a. 2, ad 2um: « Peccatum contra Deum commissum quamdam infinitatem habet ex infinitate divinae majes­tatis : tanto enim offensa est gravior, quanto major est ille, in quem delinquitur. Unde oportuit ad condignam satisfactionem ut actus satisfacientis haberet efficaciam infinitam, utpote Dei et hominis existens. »

Saint Thomas dit aussi IIIa, q. 48, a. 2 : « Ille proprio satisfacit pro offensa, qui exhibet offenso id, quod aeque vel magis diligit, quam oderit offensam. Christus autem ex charitate et obedientia patiendo majus aliquid Deo exhibuit, quam exigeret recompensatio totius offensae humani generis. Primo quidem propter magnitudinem charitatis, ex qua patiebatur; secundo propter dignitatem vitae suae, quam pro satis­factione ponebat, quae erat vita Dei et hominis ; tertio propter genera­litatem passionis et magnitudinem doloris assumpti. » Le prix de ces souffrances venait de la charité du Verbe fait chair qui les offrait.

C’est cette doctrine traditionnelle si nettement formulée par saint Thomas qui, devenue commune, vient d’être confirmée par l’Ency­clique de S. S. Pie XI Miserentissimus Redemptor : « At nulla creata vis hominum sceleribus expiandis erat satis, nisi humanam naturam Dei Filius reparandam assumpsisset. » Le Concile de Cologne de 1860, approuvé par le Saint-Siège, avait déjà dit: « Nul autre qu’un Dieu-­homme ne pouvait satisfaire en rigueur de justice. » – Certains théologiens, avec Scot et Durand de Saint-Pourçain, avaient admis qu’une simple créature, ornée d’une grâce éminente, pourrait, à la rigueur, satisfaire adéquatement pour la faute grave. Comme l’a dit le P. Hugon (Vie Spirituelle juillet-août 1928 : La doctrine spirituelle de la dernière Encyclique), désormais nous avons un document pon­tifical qui ratifie l’enseignement traditionnel conservé par saint Thomas, et ne laisse plus de place à la discussion.

[5] C’est ainsi que dans les hosties consacrées, conservées dans un tabernacle, Jésus, qui y est présent, ne cesse de s’y offrir; il n’y a pour­tant pas là sacrifice proprement dit, mais seulement lorsque se célèbre la messe.

[6] Cette doctrine, qui est celle exprimée par les termes mêmes du Concile de Trente, se trouve dans les textes des Pères récemment recueillis par M. Lepin, L’Idée du sacrifice de la Messe, 1926. C’est celle qui est commune aux théologiens du Moyen Age; on la trouve par­ticulièrement chez saint Thomas, IIIa, q. 83, a. 1 ; q. 78, a. 3, 4; q. 80, a. 12, ad 3; q. 81, 4, 2um; q. 82, a. 1, ad 1, a. 5, a. 6, a. 7, a. 8.

Parmi les grands commentateurs de saint Thomas, Cajetan et Jean de Saint-Thomas ne parlent pas autrement. – Cf. Cajetan, 3 Opusc. De Erroribus contingentibus in Eucharistiae Sacramento, cap. 9, et Jean de Saint-Thomas, de Eucharistia. Ce serait une erreur de chercher à la messe une destruction réelle du corps du Christ, une immolation active réelle ou virtuelle; cette immolation active fut un crime qui n’appartenait pas au sacrifice de la croix et qui ne doit pas être évidemment renouvelé dans celui de la messe. Cf. S. Th., IIIa, q. 48, a. 3, ad 3. Parmi les thomistes ni Cajetan, ni Jean de Saint-Thomas, ni Cano, ni Soto, n’ont parlé de cette immolation active virtuelle. Billuart et Gonet ont eu tort de suivre Lessius sur ce point.

[7] Ainsi l’humanité du Sauveur reste la même en substance, bien que ici-bas son corps fût passible et qu’il soit maintenant impassible.

[8] Concilium Tridentinum, sess. VIII, cap. 2 : « Una enim eademque est hostia, idem nunc offerens sacerdotum ministerio, qui se ipsum tunc in cruce obtulit, sola offerendi rationo diversa. Cujus quidem oblationis (cruentae, inquam), fructus per hanc incruentam uberrime percipiuntur : tantum abest, ut illi per hanc quovis modo dero­getur. »

[9] Selon la tradition, le corps mystique, ainsi offert avec la sainte victime, est symbolisé par la goutte d’eau versée dans le vin au début de la messe.

[10] B. Albertus Magnus, De sacramento Eucharistiae, dist. V, c. III (t. XXI, p. 90) : « Sicut offerens et oblatum non potest esse non acceptum, ita hi pro quibus offertur, non possunt esse non accepti, quia unius naturae sunt cum oblato et cum offerente, et sanguis Christi purgavit in eis id quod solum facit non acceptum, et incor­poratio sacramenti univit eos et oblationi et offerenti. » – « Habemus sufficientissimam etiam oblationem… Non ergo restat nisi ut purifi­cati offeramur in ipsa, et Patri erimus accepti… Oblati a Dei Filio, et recepti a Deo Patre. »

[11] Benoît XV a ratifié ce titre en disant que Marie « en union avec le Christ a racheté le genre humain : ut dici merito queat ipsam cum Christo humanum genus redemisse » (Lettre du 22 mars 1918. Acta Apost. Sed., X, 182).

[12] Ce titre a été approuvé par Pie IX (Bull. Ineffabilis, 8 déc. 1854), par Pie X (Encycl. Ad diem illum, 2 février 1904), par Benoit XV (Décret de la S. Cong. des Rites, 21 janv. 1921), approuvant la fête de Marie médiatrice.

[13] BIENHEUREUX ALBERT LE GRAND, De Sacramento Eucharistiae, dist. V, c. III et dist. VI, tr. II, c. IV, n. 4 : « Ad hoc quod quaeritur quare dicitur : hostiam puram, hostiam sanctam, hostiam immaculatam, dicendum quod incorporatum vero Corpori petitur offerri… Çrux autem super hostiam fit in quolibet istorum, ut ostendatur quod per virtutem crucis puritas et sanctitas et immaculatio a Christo ad corpus mysticum derivetur. » Ces textes et plusieurs autres du Bien­heureux Albert le Grand sont cités dans le beau livre de M. Lepin S. S. : L’idée du sacrifice de la Messe, 1926, p. 181.

[14] Cf. Saint Thomas, IIa IIæ, q.83, a. 15 et 16.

[15] Ia IIæ, q. 114, a. 6 : Le mérite de condigno est un droit en justice à une récompense, tandis que le mérite de conqruo est fondé seule­ment sur la charité et non sur la justice. Ainsi une mère chrétienne mérite des grâces pour ses enfants, à raison de la charité qui l’unit à Dieu.

[16] Cf. Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, et Le Secret de Marie.

[17] Cf. Le rôle apostolique de la vie contemplative, par un religieux chartreux.

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