La Revue Item - « La Tradition sans peur »
Abonnements
Newsletter

Entrez votre adresse email

Naissance d’une sainte alliance entre Rome et Moscou

Naissance d’une sainte alliance entre Rome et Moscou

publié dans nouvelles de chrétienté le 27 mai 2010


Naissance d’une sainte alliance entre Rome et Moscou

Lu sur « chiesa »

Objectif commun: la « nouvelle évangélisation » de l’Europe. Une délégation de l’Église orthodoxe russe en visite au Vatican. Celui-ci publie une anthologie des écrits du patriarche. Une rencontre entre Kirill et Benoît XVI est de plus en plus proche

par Sandro Magister

ROME, le 24 mai 2010 – Benoît XVI va créer très prochainement un nouveau « conseil pontifical » qui sera expressément chargé de la « nouvelle évangélisation ». Non pas pour les pays de mission auxquels travaille déjà la congrégation « De propaganda fide », mais pour les pays qui, chrétiens depuis longtemps, sont aujourd’hui en danger de perdre la foi.

Le pape Joseph Ratzinger veut lier son pontificat à cette initiative. Et c’est le principal sujet dont il a discuté à Castel Gandolfo, par une matinée du printemps 2009, avec quatre cardinaux de poids qu’il avait appelés en consultation : Camillo Ruini, Angelo Bagnasco, Christoph Schönborn et Angelo Scola, ce dernier étant le partisan le plus convaincu de la création du nouveau conseil.

Mais, depuis ce moment, un grand allié, extérieur à l’Église catholique, s’est déjà uni au pape dans cette entreprise de nouvelle évangélisation.

Ce grand allié, c’est l’Église orthodoxe russe.

Dans l’après-midi du jeudi 20 mai, juste avant que ne commence le concert offert à Benoît XVI par le patriarcat de Moscou dans la salle des audiences, au Vatican, le président du département des relations extérieures de ce patriarcat, le métropolite Hilarion de Volokolamsk (photo), a justement dit ceci au pape : l’Église catholique ne sera pas seule dans la nouvelle évangélisation de l’Europe déchristianisée, parce qu’elle aura à côté d’elle l’Église russe « non plus en tant que concurrente mais en tant qu’alliée ».

Le rapport positif qui s’est instauré entre l’Église orthodoxe russe et l’Église de Rome est l’une des avancées les plus spectaculaires du pontificat de Benoît XVI. Spectaculaire aussi en raison de la rapidité avec laquelle elle a eu lieu. En effet, il suffit de remonter dans le passé d’une seule décennie pour retrouver le gel qui caractérisait les relations entre les deux Églises.

Interrogé par www.chiesa à propos des motifs qui ont conduit à ce changement extraordinaire, le métropolite Hilarion en a indiqué trois.

Le premier motif, a-t-il déclaré, est la personnalité du nouveau pape. Un pape qui est l’objet « d’une opinion positive de la part de l’ensemble du monde orthodoxe russe », bien que celui-ci ait été pendant des siècles imprégné de sentiments anti-romains.

Le second motif est que les deux Églises ont une vision commune du défi qui leur est lancé par la déchristianisation de pays qui constituaient dans le passé le cœur de la chrétienté.

Et le troisième motif est que l’une et l’autre voient dans la grande tradition chrétienne l’axe majeur de la nouvelle évangélisation.

Interrogé à propos d’une rencontre – qui serait la première dans l’Histoire – entre le chef de l’Église de Rome et celui de l’Église de Moscou, Hilarion a répondu : « c’est un souhait, c’est un espoir, et nous devons travailler pour qu’elle ait lieu ». Il a ajouté qu’il faudrait d’abord aplanir certains obstacles, au premier rang desquels les conflits entre les deux Églises en Ukraine, mais il a affirmé qu’il croyait que la rencontre aurait lieu prochainement : « non pas entre un patriarche et un pape indéterminés, mais entre le patriarche Kirill et le pape Benoît ».

Une preuve de l’importance du rapprochement entre les opinions des chefs des deux Églises est donnée par deux livres qui ont été publiés à quelques mois l’un de l’autre et qui n’ont pas de précédents dans l’histoire.

Le premier a été publié en décembre dernier par le patriarcat de Moscou. Il donne, en russe et en italien, les principaux textes de Ratzinger sur l’Europe, avant et après son élection comme pape, avec une longue introduction écrite par le métropolite Hilarion.

Le second, qui est sorti il y a quelques jours, est édité par la Libreria Editrice Vaticana. C’est un recueil des textes écrits par Kirill, avant et après sa nomination comme patriarche, à propos de la dignité de l’homme et des droits de l’homme, avec une introduction de l’archevêque Gianfranco Ravasi, président du conseil pontifical de la culture.

Un passage de l’introduction d’Hilarion au premier ouvrage a été reproduit en son temps par www.chiesa. Et un extrait d’un texte de Kirill, tiré du second livre, peut être lu ci-dessous.

La promotion des deux ouvrages a été assurée par une association internationale ayant son siège à Rome : « Sofia : Idea Russa, Idea d’Europa ». Celle-ci anime une académie italo-russe, « Sapientia et Scientia », inaugurée le 20 mai dernier dans le cadre des « Journées de la culture et de la spiritualité russes » qui ont été organisées à Rome par une délégation du patriarcat de Moscou conduite par le métropolite Hilarion.

Les Journées ont été marquées par deux temps forts. Le premier a eu lieu, le 19 mai, dans les locaux de la nouvelle église orthodoxe russe Sainte Catherine d’Alexandrie, construite il y a quelques années à Rome, à faible distance du Vatican. Le métropolite Hilarion, l’archevêque Ravasi et le cardinal Walter Kasper, président du conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, y ont discuté sur le thème : « Orthodoxes et catholiques en Europe aujourd’hui. Les racines chrétiennes et le patrimoine culturel commun de l’Orient et de l’Occident ».

Le second temps fort est le concert offert au pape le 20 mai par le patriarche Kirill Ier, au cours duquel ont été joués des extraits d’œuvres de grands musiciens russes des XIXe et XXe siècles, comme Moussorgski et Rimski-Korsakov, Tchaïkovski et Rachmaninov. Dans le commentaire qu’il a donné à la fin du concert, Benoît XVI a souligné « le lien étroit, originel, entre la musique russe et le chant liturgique ». Un lien bien perceptible également dans le suggestif « Chant de l’Ascension », symphonie pour chœur et orchestre en cinq mouvements composée par le métropolite Hilarion, qui a été exécutée au cours de ce même concert et a été très appréciée par le public et par le pape.

Dans son message, le patriarche Kirill a rappelé qu’en Russie « pendant les années de persécution, quand la majeure partie de la population n’avait pas accès à la musique sacrée, ces œuvres, ainsi que les chefs d’œuvre de la littérature russe et des arts figuratifs, ont contribué à porter l’annonce évangélique, en proposant au monde laïque des idéaux d’un haut niveau moral et spirituel ».

Et Benoît XVI, dans son discours final, a fait remarquer que dans les extraits musicaux que l’on venait d’écouter « se réalise déjà la rencontre, le dialogue, la synergie entre l’Orient et l’Occident, mais également entre la tradition et la modernité ». Un dialogue qui est d’autant plus urgent si l’on veut que l’Europe respire de nouveau avec « deux poumons » et qu’elle reprenne conscience de ses racines chrétiennes.

Benoît XVI et le métropolite Hilarion sont l’un comme l’autre tout à fait convaincus que l’art chrétien est aussi un véhicule d’évangélisation et un ferment d’unité entre les Églises.

Avant d’arriver à Rome pour sa rencontre avec le pape, Hilarion a fait étape à Ravenne, à Milan, à Turin et à Bologne. La première de ces quatre villes a été la capitale de l’empire chrétien d’Occident et d’Orient et ses basiliques en sont le merveilleux témoignage. Au cours de sa conférence du 19 mai, Hilarion a raconté qu’il avait admiré dans les mosaïques de Ravenne « la splendeur d’une Église en harmonie, pas encore blessée par la division entre l’Orient et l’Occident ». Et il a ajouté : « Si cette harmonie a été réelle pour nos ancêtres, elle peut aussi être réelle pour nous. Si nous ne parvenons pas à recréer l’harmonie évoquée par les mosaïques de Ravenne, nous en serons les seuls responsables ».

Voici donc, ci-dessous, un extrait du premier des textes du patriarche Kirill réunis dans l’ouvrage publié ces jours-ci par la Libreria Editrice Vaticana.

Une autre partie de ce texte a été publiée dans « L’Osservatore Romano » du 17-18 mai 2010.

L’original en russe est paru dans « Nezavissimaïa Gazeta » du 16-17 février 2000.

__________

NORME DE FOI COMME NORME DE VIE

par Kirill Ier, patriarche de Moscou et de toutes les Russies

Un style de vie religieux, dans notre cas un style de vie chrétien-orthodoxe, se qualifie par son enracinement dans la tradition de l’Église. La tradition se présente comme un ensemble de vérités qui, à travers le témoignage des saints apôtres, ont été recueillies par l’Église, sont conservées par elle et se développent en fonction des défis qui sont lancés à l’Église aux diverses époques historiques. En bref, la tradition est le flux vital de la grâce de la foi dans la vie de l’Église. La tradition est un phénomène normatif, elle n’est pas autre chose que la norme de foi. [...] Seule une vie qui correspond à la tradition comme norme de foi peut être considérée comme une vie véritablement chrétienne-orthodoxe. [...]

Conserver cette norme et l’affirmer dans la société en tant que valeur ontologique fondamentale est le devoir de tout membre de l’Église. [...] Cette norme est en même temps stable et fragile. L’expérience du contact avec d’autres modèles de culture et de société nous fait comprendre qu’une telle norme peut être endommagée ou carrément détruite par ce contact, ou bien en sortir intacte et même renforcée. [...] Lorsque les modèles de vie différents du nôtre sont fondés eux aussi sur leurs propres traditions, alors, dans la plupart des cas, ils ne constituent pas un danger pour les valeurs sur lesquelles repose le mode de vie du chrétien-orthodoxe. Historiquement, les orthodoxes ont cohabité, cohabitent et interagissent en Russie avec des musulmans, des juifs, des bouddhistes et des membres d’autres confessions chrétiennes. [...] Ils ont toujours vécu de manière pacifique à côté de gens appartenant à d’autres confessions et religions, sauf dans les cas où une foi et un style de vie perçus comme étrangers ont été imposés à notre peuple par la force ou par le prosélytisme. Alors le peuple s’est levé pour défendre sa foi et sa norme de vie. En général il s’agissait de situations faisant suite à des agressions de puissances étrangères. [...]

Le problème est qu’il n’existe pas, aujourd’hui, de défenses capables de protéger la santé spirituelle du peuple, son originalité historico-religieuse, de l’expansion de facteurs socioculturels étrangers et destructeurs, d’un nouveau style de vie né en dehors de toute tradition et formé sous l’influence de la réalité postindustrielle.

A la base de ce modèle de vie il y a les idées du néolibéralisme, qui unit l’anthropocentrisme païen, apparu dans la culture européenne à l’époque de la Renaissance, à des éléments de la théologie protestante et de la pensée philosophique d’origine juive. Ces idées ont pris leur forme définitive à la fin de l’époque des Lumières. La Révolution française est l’évènement qui conclut cette révolution philosophique et spirituelle, à la base de laquelle on trouve le refus de la signification normative de la tradition.

Ce n’est absolument pas par hasard que cette révolution a commencé avec la Réforme protestante, puisque la Réforme a précisément refusé le principe normatif de la tradition dans le cadre de la doctrine chrétienne. La tradition, dans le protestantisme, a cessé d’être un critère de la vérité. Sa place a été prise par la raison qui étudie les Saintes Écritures et par l’expérience religieuse personnelle. De ce point de vue, le protestantisme se présente essentiellement comme une lecture libérale du christianisme.

*

A ce sujet, je voudrais dire un mot de l’œcuménisme. Lorsqu’un ralentissement ou une crise se produisent dans le dialogue œcuménique, il faut rattacher cela en premier lieu à une insuffisance de type méthodologique : au lieu de se mettre tout de suite d’accord sur les choses les plus importantes, c’est-à-dire sur la compréhension de la sainte tradition comme norme de foi et critère de vérité théologique, les chrétiens se mettent à discuter de questions isolées, certes importantes, mais particulières. Même si un succès était enregistré en ce qui concerne ces questions isolées, il n’aurait pas de grandes répercussions. En effet quelle signification permanente peut avoir un accord doctrinal spécifique quand l’une des parties – je pense par exemple à un nombre significatif de théologiens protestants – ne reconnaît pas le concept même de norme de foi ? Ainsi, de nouvelles idées et de nouveaux arguments pourront toujours modifier ou annuler ce qui a été défini précédemment, ce qui conduit à des oppositions et à des divisions sans cesse renouvelées.

Si nous examinons la question du sacerdoce des femmes ou celle de l’acceptation de l’homosexualité, n’est-ce pas exactement ce qui se passe aujourd’hui ? Ces deux questions confirment notamment la thèse relative à la nature libérale du protestantisme, telle que nous l’avons définie précédemment. Il est absolument évident que l’introduction du sacerdoce des femmes et l’acceptation de l’homosexualité ont eu lieu sous l’influence d’une certaine vision libérale des droits de l’homme : une vision dans laquelle ces droits s’opposent radicalement à la sainte tradition. Et une partie du protestantisme a résolu le problème en faveur de cette conception des droits de l’homme en faisant comme si la norme claire de foi de la tradition n’existait pas.

*

Le nouveau style de vie à l’ère postindustrielle est fondé sur l’exercice de la liberté individuelle quel qu’en soit le prix et sans autres limites que celles qu’impose la loi. Comment définir cette vision d’un point de vue théologique ? La conception du néolibéralisme est fondée sur l’idée de libérer l’être humain de tout ce que celui-ci croit susceptible de limiter l’exercice de sa volonté et de ses droits. Ce modèle présuppose que le but de la vie humaine est l’affirmation de la liberté individuelle ; et il affirme c’est de celle-ci que l’être humain tire sa valeur absolue.

Je voudrais faire remarquer que les théologiens, y compris orthodoxes, ne nient pas la liberté de l’individu. En l’affirmant, on ne trahit pas la doctrine de l’Église du Christ. Le Seigneur lui-même, qui a créé l’homme à son image et à sa ressemblance, a mis en lui le don du libre arbitre. [...] Mais lorsque l’apôtre Paul nous appelle à la liberté, il parle de la prédestination de l’homme à être libre dans le Christ, c’est-à-dire libéré du poids du péché. Parce que la véritable liberté est acquise par l’homme au fur et à mesure qu’il se libère du péché, de l’obscur pouvoir de l’instinct et du mal qui pèse sur lui. [...]

Au contraire l’idée libérale – telle qu’elle a été décrite précédemment – ne fait pas appel à la libération vis-à-vis du péché, parce que c’est le concept même de péché qui est absent de ce libéralisme. On n’y trouve pas de place pour le concept de péché ; une action est illicite quand, par un comportement donné, l’individu viole la loi ou porte atteinte à la liberté d’autrui. Nous pourrions dire que la doctrine néolibérale postindustrielle tourne autour de l’idée de l’émancipation de l’individu pécheur, autrement dit de la libération de tout le potentiel de péché qui existe en l’homme. L’homme émancipé, compris de cette façon, a le droit de se libérer de tout ce qui l’entrave dans l’affirmation de son « moi » blessé par le péché. C’est – dit-on – une affaire privée de l’individu souverain, autonome, qui ne dépend de personne d’autre que de lui-même. En ce sens le néolibéralisme est diamétralement opposé au christianisme. On peut le qualifier d’antichrétien sans craindre de pécher contre la vérité.

Quant à la gravité du défi, un saut qualitatif est donné par le fait que la conception moderne du libéralisme [...] a pénétré et s’est répandue dans tous les domaines de l’activité humaine : économique, politique, juridique, religieuse. L’idée néolibérale détermine la structure de la société, elle détermine la signification commune des libertés civiles, des institutions démocratiques, de l’économie de marché, de la liberté d’expression, de la liberté de conscience, de tout ce qui entre dans le concept de « civilisation contemporaine ».

Dès que l’on fait des objections à la doctrine néolibérale, certains sont pris d’une terreur quasi sacrée et voient dans ces critiques un attentat contre les « principes sacrés » des libertés et des droits de l’homme. Un commentateur a dit que, dans un article paru en 1999 dans la « Nezavissimaïa Gazeta » sous le titre « Les conditions de la modernité », je me proposais rien de moins que de fonder une société semblable à celle qui avait été voulue par l’ayatollah Khomeiny et que je voulais illuminer le ciel de Russie avec les bûchers de la Sainte Inquisition. Aujourd’hui la société doit comprendre que les idées néolibérales peuvent être critiquées sur la base de concepts de politique économique différents. La pluralité d’opinions, entre autres, s’insère de manière tout à fait naturelle dans le système de valeurs pour lequel la doctrine libérale elle-même se bat. [...]

*

Mais revenons à la question de départ : quelle est, quelle doit être la réponse de l’individu, de la société, et enfin de la théologie au défi fondamental de notre temps, celui qui est lancé par le néolibéralisme ?

Avant tout, il est opportun de souligner qu’aujourd’hui au moins deux points de vue à ce sujet sont largement répandus. [...] Le premier est ce que nous pourrions appeler le modèle isolationniste. [...] C’est un point de vue qui est présent à la fois dans certains cercles politiques et dans une certaine partie de notre monde ecclésial. Cependant une question se pose : l’isolationnisme est-il vital et créatif, est-il vraiment efficace, cela d’autant plus que l’on est dans un monde ouvert, à une époque qui est celle de l’intégration scientifique, économique, informatique, communicationnelle et même politique ? Une telle défense vis-à-vis du monde extérieur est peut-être possible pour un petit groupe de personnes dans le désert ou dans la forêt sibérienne dense ; même si ces « vieux croyants » qui, en Sibérie justement, se sont défendus pendant de nombreuses décennies contre « ce monde » n’ont réussi, à la longue, à sauvegarder ni la solitude dont ils rêvaient ni leur mode de vie. Mais est-il possible d’isoler, de cloîtrer une Église et un grand pays ? Est-ce que ce ne serait pas refuser la mission confiée à l’Église par Jésus-Christ notre Sauveur lui-même, celle de témoigner de la vérité vis-à-vis du monde entier ?

Le second modèle consiste à prendre en bloc l’idée de la civilisation néolibérale – telle qu’elle s’est développée en Occident jusqu’à nos jours – pour la transplanter artificiellement en terre orthodoxe russe et pour l’imposer au peuple, par la force si nécessaire. Contrairement à ce qui a eu lieu lors des tentatives analogues dans le passé, il n’est plus nécessaire, aujourd’hui, de se servir de la force de l’État et de ses institutions pour atteindre cet objectif. Il suffit d’utiliser les mass medias, de faire appel à la force percutante de la publicité, d’exploiter les possibilités qu’offre le système éducatif, et ainsi de suite. Ce modèle affirme que la tradition religieuse et historico-culturelle de notre patrie est épuisée, que seules les « valeurs humaines communes » ont le droit d’exister, que l’unification axiologique du monde est la condition incontournable de l’intégration. Cela ne fait aucun doute : en cas de victoire de ce point de vue, les orthodoxes finiraient enfermés dans une sorte de réserve spirituelle. [...] De la même façon que le premier modèle, celui-ci aussi a ses adeptes à la fois dans le monde politique et, dans une certaine mesure, dans le monde ecclésial.

Il est clair que les deux modèles s’excluent mutuellement. Il est également évident que l’un et l’autre bénéficient d’un solide soutien. L’opposition entre ces deux points de vue est en grande partie à la base du climat de tension et d’opposition dans la vie sociale ; une tension qui se répercute aussi dans la vie de l’Église.

Est-il possible de relever ce défi et de triompher de manière pacifique, c’est-à-dire sans pécher contre la vérité ? Est-il possible d’offrir un modèle efficace qui conduise à la coopération entre les valeurs de la tradition et les idées libérales ? [...] La théologie chrétienne et orthodoxe doit faire apparaître le nœud du problème : elle doit affirmer avec force que l’existence des institutions libérales dans la vie économique, politique et sociale ainsi que dans les relations internationales n’est raisonnable et moralement justifiée qu’à condition que la vision néolibérale de l’homme et de la société ne s’impose pas en même temps qu’elles. [...] Le principal devoir théologique est l’élaboration d’une doctrine sociale chrétienne de l’Église orthodoxe russe, une doctrine enracinée dans la tradition et répondant aux questions auxquelles la société contemporaine est confrontée, une doctrine qui puisse servir de guide à l’action des prêtres et des laïcs et qui reflète correctement la position de l’Église à propos des problèmes les plus importants de la modernité. [...]

En pensant aux devoirs de la théologie quant aux relations entre l’Église et le monde, je voudrais conclure en disant ceci : la norme de foi, sculptée dans la tradition apostolique et conservée par l’Église, nous révèlera sa plénitude comme norme de vie pour l’homme quand l’homme lui-même sera rempli de la volonté de réaliser ce qu’il a appris. Y parvenir n’est pas seulement le devoir de la théologie, mais celui de toute l’Église dans sa plénitude, guidée par la force de l’Esprit-Saint.

__________

Le livre :

Kirill, « Libertà e responsabilità alla ricerca dell’armonia. Dignità dell’uomo e diritti della persona », introduction de Gianfranco Ravasi, sous la direction de Pierluca Azzaro, Libreria Editrice Vaticana / Sofia: Idea Russa Idea d’Europa, 208 pages, 18,00 euros.

__________

Revue-Item.com

article précédent

Les paroles du cardinal Vingt-Trois au Pèlerinage de Paris Chartres le 23 août 2010

article suivant

Une lettre du cardinal Antonio Cañizares Llovera

 

 

articles liés

Imprimer cet article Imprimer cet article

partager cette page

bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark bookmark

 

Videos
Entretien par Novopress le 17/07/2011

Entretien par Franck Abed le 01/02/2011
Rechercher

Actualités RSS