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Jacquerie catholique à Thiberville

publié dans flash infos le 6 janvier 2010


 

Sur « La Vie » on peut lire ce bel article de Jean Mercier, sur les évenements qui se sont déroulés ce dimanche 3 janvier 2010, à Thiberville

 

« Thiberville est un joli village de la campagne normande dont les maisons à colombages composent un décor de carte postale. Son nom est pourtant désormais synonyme de guerre sans merci entre d’un côté, le curé jusqu’ici en poste, le père Francis Michel, 60 ans, soutenu par ses ouailles, et de l’autre, les autorités du diocèse d’Evreux.

 

En cause, la révocation, décidée par Mgr Christian Nourrichard, de celui qui présidait aux destinées de la paroisse depuis 23 ans. Elle est l’aboutissement d’un conflit qui dure depuis trois ans entre le diocèse et le prêtre. Annoncée le 29 décembre, la révocation a suscité une mobilisation exceptionnelle lors de la messe de 10h du dimanche de l’Epiphanie, pour laquelle l’évêque avait annoncé sa venue dans le but de rendre compte de sa décision.

 

L’église a été le théâtre d’un violent affrontement mené par les paroissiens, entassés à plus de 400 dans l’église paroissiale, et apparemment rejoints par des éléments extérieurs bien décidés à en découdre. Remontés à bloc, ils ont accueilli Mgr Nourrichard, et ses collaborateurs (son chancelier, le Père Jean-Pierre Decraene et le curé de la paroisse Notre Dame de la Charentonne, Jean Vivien), par des huées et des insultes.

 

« Menteur ! », « Sépulcre blanchi ». Dans la foule, des hurlements – minoritaires mais très agressifs – se mêlaient aux éclats de voix d’autres paroissiens tentant de ramener le calme, mais totalement débordés par une bronca inextinguible… Venu célébrer l’eucharistie, Mgr Nourrichard n’a guère pu prononcer plus que quelques phrases en raison de l’atmosphère d’émeute et des cris ponctuant ses informations, à savoir la révocation du curé, et le rattachement de Thiberville à la communauté paroissiale de Notre Dame de la Charentonne. Un des laïcs a pris le micro pour dénoncer « le véritable argument » derrière la décision de l’évêque : « Le père Michel est de sensibilité traditionnelle », ajoutant que celui-ci était victime de « la haine dans le diocèse ».

 

Le curé destitué a pris alors la parole pour protester et appuyer les mots de son paroissien : « Je ne suis plus votre curé d’un point de vue canonique, mais on ne peut pas m’empêcher dans mon coeur et mon âme d’être votre pasteur ».

 

La situation dégénérant, Mgr Nourrichard invite ceux qui le veulent à partir. L’église se vide dans la plus grande confusion. Certaines personnes se déplacent pour agresser verbalement l’évêque. Une dame s’interpose : « Laissez l’évêque tranquille, il est le délégué du pape ! ». Finalement, la communion est donnée à une vingtaine de personnes restées dans l’église, visiblement très affectées. Une demie heure plus tard, dans le village voisin de Bournainville, l’évêque et ses collaborateurs se présenteront pour dire la messe, mais ne pourront pénétrer dans une église bondée par les fidèles de l’abbé Michel.

 

L’insurrection est le produit d’une longue crise qui n’a pu trouver de solution négociée en dépit des efforts du diocèse. Peu après son installation au diocèse d’Evreux, en 2006, Mgr Nourrichard s’attelle à la normalisation de la situation thibervillaise, dont le curé, le Père Francis Michel, refuse de se plier aux nouvelles règles de la réorganisation des paroisses décidées en l’an 2000. Celles-ci prévoient qu’un curé est nommé en règle générale pour une période limitée (9 ans au maximum), qu’un clocher ne peut prétendre à disposer d’un prêtre en propre, comme c’était la coutume autrefois. Des règles que l’on retrouve dans la plupart des diocèses français, où, face à la raréfaction des forces sacerdotales, les vieilles paroisses se voient refondues et redécoupées au profit de nouvelles paroisses d’ampleur très large, où la mutualisation des forces et le travail en équipe sont les maîtres mots aussi bien pour les prêtres que les laïcs.

 

Dans cet esprit, le diocèse a mis en place, pour les paroissiens, d’une part, un rattachement au secteur paroissial le plus proche, intitulé Notre Dame de la Charentonne (dont l’épicentre est la ville de Bernay). Pour l’abbé Michel, d’autre part, l’actuelle révocation est le produit d’une longue négociation qui a abouti à l’échec. L’idée de départ était de permettre à l’abbé Michel de continuer son ministère dans une autre paroisse, tout en le remplaçant à Thiberville.

 

En effet, l’abbé Francis Michel devait bouger dans la mesure où il est depuis trop longtemps (23 ans) curé du lieu. « Après un refus de nomination, et en dépit d’un engagement ultérieur de sa part d’accepter une nouvelle nomination, il a dit finalement oui pour un nouveau poste, pour ensuite se rétracter », explique le Père Jean Vivien, qui est désormais son remplaçant.

 

En clair, l’abbé Michel, que certains observateurs décrivent comme un leader d’une forte envergure spirituelle, mais volontiers manipulateur et influençable, aurait « baladé » les autorités diocésaines. Le prêtre aurait refusé toutes les propositions du diocèse qu’il juge selon lui totalement irrecevables. A bout d’argument, l’évêque a donc décidé de prendre une décision ferme et de révoquer le prêtre.

 

Sur le fond, le diocèse reproche à l’abbé Michel et ses fidèles de fonctionner en autarcie et dans le refus de la synergie diocésaine, et de se complaire dans les revendications de ses paroissiens, qui veulent bénéficier d’un traitement à part au sein du diocèse en gardant « leur » curé.

 

L’autre enjeu signalé lors de la messe du 3 janvier pourrait être proprement idéologique, même si Mgr Nourrichard, face aux paroissiens, a dûment expliqué que ce facteur était étranger à sa décision. Portant la soutane, le curé de Thiberville œuvre à un catholicisme traditionnel axé sur la piété fervente et la religion populaire. Son modèle est le curé d’Ars « lequel est resté dans sa paroisse pendant 40 ans » rappelle-t-il à l’envi pour répondre à ceux qui l’accusent d’être là depuis trop longtemps.

 

En parallèle à la liturgie issue du Concile, celle dite de Paul VI, il célèbre tous les dimanches soirs selon la forme extraordinaire du rite romain, à savoir le missel de Jean XXIII. L’abbé Francis Michel incarne ce que les spécialistes en liturgie appellent « la Réforme de la Réforme », selon la formule lancée par le cardinal Ratzinger, et qui décrit la messe idéale du pape : à savoir le rite de Paul VI mais réinterprété dans un sens traditionnel voire tridentin, sinon dans la lettre, mais au moins dans l’esprit.

 

A cette fin, le Père Michel célèbre en français la forme ordinaire du rite romain issue du Concile Vatican II, mais tourné vers l’Orient. Les hymnes incontournables (Gloria, Sanctus, Credo) sont chantés en latin. S’il donne volontiers la communion à genoux, cela ne l’empêche pas d’accepter de donner aussi le corps du Christ à ceux qui ne souhaitent pas s’agenouiller, et d’accueillir des filles dans le choeur de l’Eglise.

 

En ce sens, l’abbé ne peut être qualifié de traditionaliste. Il répond à des besoins rituels traditionnels. Son église, couverte de bannières et de statues, ressemble à un sanctuaire de pélerinage du XIXe siècle, à la grande satisfaction d’une population locale attachée aux marques d’un catholicisme à l’ancienne. Chaque dimanche, ses messes attirent les foules, souvent venues de loin. Et pour le plus grand bonheur des commerçants de ce village qui serait, en l’absence de cette affluence sacrée, très certainement déserté les dimanches et jours de fête.

 

Néanmoins, et c’est aussi un élément qui a pu peser dans la décision de l’évêque, l’abbé Michel ne fait pas mystère de sa sympathie pour la cause royaliste, et célèbre régulièrement la messe en mémoire de la mort de Louis XVI.

 

Pragmatique face aux besoins spirituels des gens, doué d’un sens pastoral, bon prédicateur, l’abbé Francis Michel fait quasiment l’unanimité chez ses ouailles, quelque soit leur origine sociale, leur âge, leur niveau d’engagement dans la paroisse, ou leur ancienneté. Ses détracteurs sont minoritaires, même si l’on signale des conflits graves entre d’anciens amis proches qui se sont retournés contre lui. Ses fans, ultra-majoritaires, sont sans états d’âme.

 

« Les tradis comme les classiques, les riches comme les pauvres, il ne fait pas de différence », explique cette femme très simple, qui revendique d’avoir été guérie de sa maladie par l’abbé Michel. « Nous sommes arrivés sur la région avec mon mari il y a quatre ans. Il nous a organisé une magnifique messe pour nos 40 ans de mariage, tout à fait personnalisée et adaptée à nos besoins », explique cette femme d’une soixantaine d’années.

 

« Il a changé ma vie ! » témoigne cette agricultrice. Piercing dans l’oreille, cette jeune fille explique que le père Michel est irremplaçable : « Il a baptisé toute ma famille. Il est extraordinaire ». La même louange est unanime, notamment chez les 18-25 ans, nombreux lors de l’insurrection du 3 janvier. « Il fait partie de notre vie », explique Danielle. Les édiles de Thiberville sont aussi à 100% derrière le curé. « S’il n’y a plus d’abbé, ce sera la fin de la commune ! » assure Mr Amour, le premier adjoint . Lors de la messe du 3 décembre, 12 des 13 maires du secteur dont l’abbé Michel a la charge pastorale étaient venus soutenir leur curé.

 

Et l’avenir ? Le diocèse d’Evreux semble engagé dans un conflit qui sera dur et probablement long. D’un point de vue canonique, l’évêque d’Evreux est dans son droit, et l’abbé Michel est dans son tort puisqu’il a promis obéissance à l’évêque d’Evreux et à ses successeurs le jour de son ordination. Sa solidarité avec les opposants lors de la messe de l’Epiphanie laisse peu d’illusion sur sa volonté de dialoguer avec l’évêque ou ses représentants. Mais d’un point de vue tactique, la position du prêtre rebelle et de ses ouailles reste forte, pour trois raisons.

 

Primo, l’élément psycho-affectif. L’abbé Michel a les locaux avec lui, de façon écrasante, et le soutien que ceux-ci lui manifeste est sincère et viscéral. D’autres facteurs entrent en jeu. Par exemple, la révocation du curé est perçue comme un oukase venu du centre du département, et choque des populations rurales déjà malmenées par les évolutions de la modernité qui pénalisent le milieu rural.

 

La décision de Mgr Nourrichard n’apparaît pas seulement incompréhensible (on ne change pas une équipe qui gagne), mais aussi comme une humiliation collective dans la mesure où le prêtre se retrouve désormais sans ministère. Il apparaît comme jeté au rebut. Une situation que les catholiques thibervillais interprètent comme une punition d’autant plus injuste que la paroisse est très vivante, à la différence du pôle ecclésial où le diocèse les rattache désormais, dont le denier du culte a chuté de 45% entre 2007 et 2008, soit la plus forte baisse de tous les secteurs du diocèse.

 

Leur nouveau curé, Jean Vivien, se situe aux antipodes de la sensibilité traditionnelle de l’abbé Michel, ce qui aggrave le ressentiment, même si le diocèse a pris soin de maintenir la messe traditionnelle le dimanche, qui sera dite par un autre prêtre du diocèse. « Le Père Vivien n’est pas l’homme de la situation, face à des gens aussi blessés et attachés à la sensibilité traditionnelle », confie ainsi un observateur.

 

Secundo, le facteur statégique. L’abbé Michel est fort du soutien de plusieurs maires du canton, dont celui de M. Guy Paris, maire de Thiberville, qui souhaite continuer à mettre le presbytère à la disposition du prêtre révoqué. Ce qui signifierait que celui-ci pourrait continuer à résider sur place et à exercer sa vie sacerdotale, comme il l’a déjà annoncé. Dans cette configuration, le ministère du nouveau curé, le Père Vivien, déjà considéré comme un « ennemi » pour son peu de goût pour l’option traditionnelle, semble compromis.

 

Il n’est pas à exclure que s’installe donc une double vie liturgique et sacramentelle, l’une officielle et l’autre officieuse. Par ailleurs, le nerf de la guerre – l’argent – ne risque pas de manquer au prêtre, les fidèles pouvant décider de reporter leurs dons sur la personne de l’abbé Michel et de cesser de verser le denier du culte.

 

Tertio, la dimension idéologique. Pragmatique, le Père Francis Michel appliquait jusqu’à aujourd’hui de façon habile la coexistence des deux formes du rite sous son clocher, incarnant l’esprit voulu par Benoît XVI dans son Motu Proprio Summorum Pontificum de 2007, à savoir une mutuelle fécondation des deux formes de la messe. Même si le diocèse ne souhaite pas déplacer le débat sur le terrain idéologique, ses opposants ne se priveront pas de faire valoir cette dimension auprès des instances romaines. Ils ont déjà engagé une action auprès de la Commission Ecclesia Dei, au Vatican.

 

La révocation de l’abbé Michel pourrait apparaître ainsi comme un refus diocésain de soutenir la synthèse de type « Réforme de la réforme » qu’avait mise en œuvre l’abbé Michel et qui est l’un des axes du pontificat.

 

Face à la désobéissance du Père Michel, le diocèse a certes pour lui le droit canonique et le soutien d’une majorité des fidèles de l’Eure, mais il est encore difficile de dire s’il sortira vainqueur de ce bras de fer thibervillais.

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