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Les psaumes du dimanche à Tierce Psaume 118 C

publié dans paroisse saint michel le 24 mars 2019


Les psaumes du dimanche à Tierce

Tome 5

Psaume 118 C

Legem pone mihi

Ce psaume exprime la particulière docilité du fidèle vis-à-vis de la loi de Dieu. C’est tout à fait remarquable. C’est ce que nous allons essayer de relever dans notre commentaire. Le fidèle veut rechercher la loi du Seigneur, la connaître pour y être fidèle et docile par l’amour du Seigneur. Ce psaume est aussi une merveilleuse réponse au subjectivisme moderne, à la volonté d’indépendance moderne vis-à-vis de Dieu. C’est dire combien il est actuel.

Voyons cela de près.

« Legem pone mihi, Domine, viam justificationum tuarum et exquiram eam semper » « Imposez moi pour loi, Seigneur, la voie de vos ordonnances et je la rechercherai sans cesse ».

« Legem pone mihi ». Le fidèle réclame tout d’abord cette loi divine : « Legem pone mihi ». Je traduirai plus volontiers : « donnez-moi la loi » votre loi, Seigneur, « la voie de vos ordonnances ».

Mais quelle est donc cette loi que le fidèle réclame en lui? Saint Thomas va nous aider à répondre à cette question fondamentale. Il traite de la loi dans la I II 90. Et il commence par nous donner la définition de la loi en y consacrant quatre articles. Il dit tout d’abord que la loi est une règle et une mesure des actes, qui prescrit ou interdit d’agir. C’est une obligation. Or la première règle et mesure des actes humains, c’est la raison dont le rôle est de diriger l’action vers sa fin. Il en conclut que « la loi relève nécessairement  de la raison ». Nous sommes dans l’ordre de l’action. Or dans cet ordre, le premier principe est la fin dernière à atteindre qui n’est autre que la béatitude, le bonheur. Nous l’avons vu plus haut. Dès lors, la loi, comme œuvre de la raison et règle des actes humains, doit traiter avant tout ce qui conduit à la béatitude. Mais l’homme est essentiellement un être social, nous dit Aristote. Dès lors la loi doit envisager le bonheur commun de l’humanité. (Article 2). Pour ce motif, la raison individuelle d’un homme n’est pas capable de faire une loi, il y faut la raison de quelqu’un à qui est confié le soin de la multitude. De plus, pour régler efficacement les membres d’une société, il faut que la loi soit connue, il faut qu’elle soit publiée. La promulgation de la loi est donc nécessaire à toute loi, faute de quoi elle n’aurait pas « force de loi ». La promulgation est de son essence.

De ces quatre éléments réunis, saint Thomas en tire la définition de la loi et enseigne que la loi est « une ordonnance de la raison, en vue du bien commun, émanant de celui qui a la charge de régir la communauté, et qui est promulguée » (article 4). Telle était la définition de la loi acceptée par tous pendant des millénaires.

La définition de la loi a été acceptée par les législateurs de l’antiquité grecque, les psalmistes juifs, les juristes de l’Empire romains, les Pères de l’Eglise grecs et latins, les philosophes et théologiens de l’Europe chrétienne, les légistes du roi de Frances, les canonistes du pape, – et la morale commune.

C’était celle que saint Thomas nous résumait comme étant l’expression de la raison : « une ordonnance de la raison, en vue du bien commun, émanant de celui qui a la charge de régir la communauté, et qui est promulguée »

Cette conception de la loi fait partie de ce qui a été la « civilisation chrétienne » et de ce qui fut son héritière peu fidèle la « civilisation occidentale ». On peut dire cette conception « classique ». Elle se définit, comme on le voit par quatre caractéristiques :

-elle est un commandement de la raison ;

-elle est en vue du bien commun ;

-et elle est promulguée,

-par une autorité légitime.

Mais il y a eu une rupture fondamentale d’avec la définition de saint Thomas

La rupture avec cette conception « classique » a été brutale à partir du moment où, par l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, a été instituée une nouvelle définition : « la loi est l’expression de la volonté générale ». Cette définition balayait la précédente. Elle imposait le subjectivisme. La « volonté générale »  devenait seul la loi. Elle faisait seul la loi. Elle emportait tout. Elle est la subversion la plus radicale que l’on puisse  imaginer. Elle ne laisse rien subsister de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel. Elle implique et appelle une barbarie totale, un dénuement moral complet qui ramène l’humanité aux siècles avant Jésus-Christ. Avec une telle définition, il suffira en effet de laisser passer un peu de temps pour retrouver l’état qu’ont connu Sodome et Gomorrhe ! On y est !

Et c’est pourquoi Pie IX ne put pas ne pas condamner une telle définition, un  tel subjectivisme.

 

On ose proclamer aujourd’hui, dit-il, que :

-«la volonté du peuple, manifestée par ce qu’ils appellent l’opinion publique ou d’une autre manière, constitue la loi suprême, indépendante de tout droit divin et humain, et que, dans l’ordre politique, les faits accomplis, par cela même qu’ils sont accomplis ont la valeur du droit». C’est ce que l’on dit aujourd’hui des manifestations « gays » qui se déploient dans notre pays avec la complaisance, pour ne pas dire la connivence des pouvoirs publics…

« Or qui ne voit, qui ne sent très bien qu’une société soustraite aux lois de la religion et de la vraie justice ne peut plus avoir d’autre but que d’amasser, que d’accumuler des richesses, et ne suivre d’autre loi, dans tous ses actes, que l’indomptable désir de satisfaire ses passions et de servir ses intérêts ? »

C’était prophétique !

Non ! La loi n’est pas  « l’expression de la volonté générale » ; n’est pas « l’expression de la conscience collective de l’humanité » ni de  « l’opinion publique ».

Faisons quelques remarques.

Selon la conception classique de la loi, il existe trois grandes lois générales que les lois décrétées par les Etats (les lois civiles) ont pour fonction d’appliquer aux circonstances géographiques, historiques, ethniques particulières à chaque nation :

– il y a la loi naturelle ou obligation morale de nous comporter conformément à notre nature humaine, telle que nous la connaissons par la raison. Son premier principe est qu’on doit faire le bien et éviter le mal, ce qu’implique de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas que l’on nous fit.

-il y a le Décalogue : ce sont les dix prescriptions morales des Tables de la Loi révélées à Moïse sur le Mont Sinaï. Gardons fidélité à ce Décalogue, la loi de Dieu.

-il y a la loi d’amour, qui est la loi de NSJC

Ces trois lois communiquent entre elles

Supérieure aux lois civiles, la loi naturelle est la loi primitivement « non écrite ». Elle est écrite dans le Décalogue. On lui donne aussi le nom de « commandements »  de Dieu – ce que ne cesse de faire le psalmiste de ce psaume – pour indiquer que l’auteur de la loi naturelle est le Dieu Créateur de la nature humaine. La loi d’amour du Christ n’est pas venue abolir mais parfaire la loi naturelle : sanans et elevans, soignant et élevant, la loi du Christ guérit la loi naturelle de ses déviations accidentelles et l’élève à l’ordre surnaturel.

L’autorité des lois civiles vient alors de ce qu’elles sont une  application concrète de ces trois lois dont Dieu est l’auteur. Pour les incroyants demeurent la loi naturelle, parce que l’auteur en est le « Dieu des philosophes ». Premier moteur et Fin dernière ; ou au moins parce qu’elle leur apparait conforme à la raison et à l’ordre de la nature humaine.

Tel est l’héritage, plus ou moins loyalement gardé et transmis qui a fait les nations d’Europe  et par elle l’ordre mondiale, le progrès humain et l’histoire du monde jusqu’à la démission d’un Occident infidèle et débilité, oubliant jusqu’à  son visage, qui a laissé la place à la confusion, à la désorientation, à la rencontre de la barbarie. C’est ce qu’annonçait déjà Pie IX dans son Quanta Cura…Aujourd’hui, on assiste à des scènes bien pires qu’à Sodome et Gomorrhe…

Sans doute la civilisation et le progrès humain avait grandi en s’accompagnant d’imperfections, souvent d’injustices et même de cruautés. Mais transgresser une loi n’est pas la même chose que l’ignorer ou la rejeter. Manquer de fidélité à une loi que néanmoins on reconnait comme devant être obéie n’est pas la même chose que prétendre qu’il n’existe aucune loi devant être universellement observée au-dessus du subjectivisme individuel.  Même les barbares de l’antiquité n’avaient pas, semble-t-il, nié la loi naturelle dans toute sa généralité

Or lorsque l’on vous dit que  la loi n’est que  « l’expression de la volonté générale » ou « l’expression de la conscience collective de l’humanité » ou l’expression de l’opinion publique », c’est dire équivalemment que l’humanité ne reconnait plus aucune loi supérieure à l’homme et indépendante de sa volonté. C’est affirmer pour l’homme une indépendance absolue mais insensée ; c’est faire de l’homme un Dieu ou vouloir lui donner des pouvoirs divins…

Ainsi depuis 1789, la loi humaine s’est déclarée affranchie de l’obligation d’être une traduction concrète des principes généraux de la loi de Dieu. S’il lui arrive de ne pas la contredire, ce sera par l’effet d’une coïncidence accidentelle et non par l’effet d’une dépendance librement acceptée.

La modernité méconnait en effet entièrement le fait qu’il existe une loi de Dieu énoncée d’une part dans le Décalogue et dans l’Evangile. En matière religieuse, elle ne reconnait en somme que des opinions, toutes respectables, mais toutes facultatives. Il n’y a d’obligation morale que subjective, celle que chacun s’est formé selon son expérience et sa réflexion personnelle. Entre ces subjectivités, il est souhaitable, certes,  que s’établisse un dialogue permettant des échanges, des remises en cause, des enrichissements réciproques. En dehors de la loi morale que chacun s’impose (ou non) à lui-même et qui reste donc d’une portée strictement individuelle, il ne peut y avoir de loi commune (il en faut bien en société) que résultant d’un consensus obtenu au bout d’un débat. Ainsi la loi civile est l’expression de la volonté générale ; et il n’existe aucune obligation qui soit supérieure à la loi civile. (Président Chirac)

Ainsi pour la modernité, rien n’est obligatoire, tout est subjectif et facultatif.

Avec cette définition de la loi « révolutionnaire », la modernité a perdu la loi naturelle, le Décalogue presque entier et sa signification. Nous avons perdu le sens naturel de son obligation objective, immuable, universelle. C’est la racine et c’est le principe de l’hérésie moderne, de ce que l’on pourrait appeler la « dé-création ». Alors nous vivons sans principe et sans principes, nous sommes condamnés à mort, nous retournons au néant. Et c’est pourquoi sont tellement justes ces paroles de Jean Madiran : « nous vivons quelque chose de beaucoup plus profond qu’une crise politique, intellectuelle ou morale ; de plus profond qu’une crise de civilisation.  Nous vivons ce que Péguy voyait naître et qu’il nommait une « décréation ». Dans l’évolution actuelle du monde, on aperçoit la domination à demi souterraine, d’une haine atroce et générale, une haine de (contre, ndlr))  la nation, une haine de la famille, une haine du mariage, une haine de l’homme racheté, une haine de la nature créée (ndlr la théorie du genre). La signature devient plus lisible que jamais.(ndlr Le démon, Satan). Il appartient aux autorités temporelles et aux autorités spirituelles de la dénoncer. Leur carence empêche les peuple de la voir » (Dialogue du pavillon bleu. p.149)

Pie IX constatera aussi – et condamnera – que « Les lois de la morale n’ont pas besoin de la sanction divine, et il n’est pas du tout nécessaire que les lois humaines se conforment au droit naturel ou reçoivent de Dieu le pouvoir d’obliger » Il condamnera de même: « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique ». Elles  ne sont que l’expression de la volonté générale, indépendante de l’autorité divine ou ecclésiastique. L’Etat légifère indépendamment de la volonté de Dieu. Cette critique est inhérente au système démocratique tel qu’il est né de l’Assemblée Constituante révolutionnaire… On ne  reconnaît dans cette politique moderne  ni Dieu ni loi morale. « Le droit consiste dans le fait matériel ; tous les devoirs des hommes sont un mot vide de sens, et tous les faits humains ont force de droit » (Pie IX). Le pouvoir est la loi, la force est la loi, fait la loi. Le nombre est la loi. Ce que condamnera Pie IX: « L’autorité n’est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles ».  Il n’y a pas d’autre pouvoir que celui qui vient du nombre. Le nombre est la seule justification du pouvoir. C’est tellement faux ! Quant est-il alors du pouvoir parental ?

Que la « loi » soit « l’expression de la volonté générale » et seulement cela, et nullement autre chose, est une grande nouveauté dans l’histoire du monde. Cette proclamation de 1789 a imposé dans la vie politique une morale nouvelle et un nouveau droit que condamne Pie IX.

Toujours, dans toutes les civilisations jusqu’en 1789, la loi était l’expression d’une réalité supérieure à l’homme, d’un bien objectif, d’un bien commun que l’homme traduisait. La loi était l’expression humaine de la volonté de Dieu sur les hommes, conformément à la nature qu’il leur a donnée, à la destinée qu’il leur a donnée. Quand Dieu était inconnu ou méconnu, la loi demeurait néanmoins l’expression d’une raison, d’une justice, d’un ordre supérieur aux volontés humaines.

Ainsi la légitimité de la loi, celle du pouvoir, celle des gouvernants résidaient dans leur conformité à cet ordre supérieur, indépendamment d’une désignation régulière des magistrats et des législateurs. La légitimité, c’est-à-dire la justice, se fondait sur le bien commun, i.e. sur le décalogue, c’est-à-dire en Dieu. Avec le monde moderne, tout cela est fini. Le pape Pie IX condamne clairement tout cela.

Date terrible dans l’histoire du monde, la date où des hommes ont décidé que désormais la loi serait « l’expression de la volonté générale », i.e. l’expression de la volonté des hommes ; la date où les hommes ont décidé de se donner à eux-mêmes leur loi ; la date où ils ont décliné au pluriel le péché originel. Péché originel où Adam détermine « à soi-même ce qui est bon ou ce qui est mal de faire » sans plus considérer l’ordre divin.

Révolte essentielle par laquelle l’homme veut à lui-même se donner sa loi morale, écartant celle qu’il avait reçue de Dieu. En 1789, cette apostasie s’est faite collective. Elle est devenue le fondement du droit politique nouveau. Le monde moderne est en état de péché mortelle.

C’est de l’ordre divin qu’il s’est détaché. « Vous ne mangerez pas de ce fruit de cet arbre… ».  C’est cette vérité divine qu’il a laissé, en revendiquant l’indépendance absolue, en rompant avec Dieu et en rompant avec l’être. C’est bien l’apostasie de la  Nation.

Mais cette insubordination de l’esprit humain d’avec Dieu, vient de loin, de plus loin même que la Révolution Française. . Cela vient de la philosophie de Descartes, cela vient de l’idéalisme.

Descartes, le penseur des temps modernes

En effet il faut attribuer  ces erreurs, ces idéologies « tyranniques », philosophiquement et politiquement, cette nouvelle définition de la loi, « expression de la volonté générale », il faut l’attribuer  à la philosophie « cartésienne » et, donc, à « l’idéalisme ». Jean-Paul II l’affirmait dans son livre « Mémoire et Identité » : « Pour mieux illustrer un tel phénomène, (cette erreur ou hérésie contemporaine)  il faut remonter à la période antérieure aux Lumières, en particulier à la révolution de la pensée philosophique opérée par Descartes » (p. 20).

C’est ce que Jean Daujat enseignait, dans son livre « La nécessaire conversion ». Il écrivait clairement :

« Descartes est comme l’aboutissement et le fruit suprême de tout l’esprit de la Renaissance en même temps qu’il est l’initiateur de toute la civilisation moderne » (« La nécessaire conversion », Ed. La Colombe, p. 102) ;

Le Pape disait lui aussi : « N’est-ce pas ce monstrueux orgueil de Descartes que le monde moderne a pris pour maître quand l’homme n’y veut dépendre que de lui-même » (id. p. 103).

Il s’explique : « L’orgueil cartésien va poser les principes de l’idéalisme en mettant en doute le lien vivant, la solidarité naturelle entre la pensée qui connaît et le réel qu’elle connaît : pour ne rien devoir qu’à sa propre pensée, Descartes veut que nous ne connaissions que nos idées − et c’est l’idéalisme… qui enferme l’homme dans ses idées, qui opère la rupture de la pensée et du réel…( et donc de Dieu, ndlr.  Si la pensée n’est pas, dès son premier éveil, suspendue au réel, accueil du réel en elle, elle ne rejoindra jamais le réel, et elle n’a plus qu’à construire librement son système d’idées sans se soucier d’aucune vérité absolue qui s’impose à elle : toute la libre-pensée est en germe dans l’idéalisme cartésien dont Kant ne fera que suivre la logique interne et développer les conséquences normales » (ib. pp. 103-104).

La vérité n’est plus comme l’a défini la scolastique : « adaequatio rei et intellectus » (l’adéquation entre la chose et l’intelligence), mais bien davantage « confirmitas mentis et vitæ » (la conformité entre l’esprit et la vie). Mais alors comment éviter la proposition : « Veritas non est immutabilis plusquam ipse homo, quippe quae cum ipso, in ipso et per ipsum evolvitur » (la vérité n’est plus immuable, pas plus que l’homme qui, de soi, est muable). C’est ainsi qu’est pervertie la notion éternelle de vérité. Dans un tel système, la vérité n’est plus la conformité du jugement avec le réel extra-mental et ses lois immuables, mais la conformité du jugement avec les exigences de la pensée libre, livrée à elle-même et avec les exigences de l’action de la vie humaine qui évolue toujours. Toute vérité dépend du seul « ego » existentiel.

Jacques Maritain, dans son formidable livre « Les trois réformateurs », affirme lui aussi, l’influence de Descartes sur le monde moderne. Avec Descartes, dit-il « la pensée rompt avec le réel » (p. 112), elle est libre « à l’égard de l’objet » et il en conclut : « Liberté à l’égard de l’objet, c’est la mère nourrice de toutes les libertés modernes, c’est la plus belle conquête du Progrès, qui nous rend, pour n’être mesuré par rien, également soumis à n’importe quoi… », mais pas à Dieu ni à  sa création. (p. 115).

Que de vérités dans cette phrase !

C’est aussi la pensée du Pape Jean-Paul II.

Il développe sa pensée  par étapes successives :

« Au cours des années, dit-il,  surtout lors de son pontificat pétrinien – s’est forgée en moi la conviction que les idéologies du mal ( que sont le nazisme et le bolchevisme, mais aussi les démocratie athées et laïques)  sont profondément enracinées dans l’histoire de la pensée philosophique européenne. Je dois ici me référer à certains faits liés à l’histoire de l’Europe et, de manière particulière, à l’histoire de sa culture dominante » (p. 19).

Il la définit : « Le « cogito, ergo sum » apporta un bouleversement dans la manière de faire de la philosophie. Dans la période pré-cartésienne, la philosophie, et donc le cogito (je pense), ou plutôt le cognosco (je connais) étaient subordonnés à l’esse (être), qui était considéré comme quelque chose de primordial ( ndlr : je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure traduction. Au lieu de « primordial », je verrais mieux ici « premier »). Pour Descartes, à l’inverse, l’esse apparaissait secondaire, tandis qu’il considérait le cogito comme primordial (comme premier, ndlr). Ainsi, non seulement on opérait un changement de direction dans la façon de faire de la philosophie, mais on abandonnait de manière décisive ce que la philosophie avait été jusque-là, en particulier la philosophie de saint Thomas d’Aquin : la philosophie de l’esse. Auparavant, tout était interprété dans la perspective de l’esse et l’on cherchait une explication de tout selon cette perspective. Dieu, comme Etre pleinement auto-suffisant (ens subsistens) était considéré comme le soutien indispensable pour tout ens non subsitens, pour tout ens participativum, c’est-à-dire pour tout être créé, et donc aussi pour l’homme. Le cogito, ergo sum portait en lui la rupture avec cette ligne de pensée. L’ens cogitans (être pensant) devenait désormais primordial. Après Descartes, la philosophie devient une science de la pure pensée : tout ce qui est esse − tout autant le monde créé que le Créateur − se situe dans le champ du cogito, en tant que contenu de la conscience humaine. La philosophie s’occupe des êtres en tant que contenus de la conscience, et non en tant qu’existants en dehors d’elle » (p. 21).

C’est bien vu.

Jacques Maritain s’exprime de la même manière :

« L’entendement cartésien revendique indépendance à l’égard de son objet, non seulement à l’égard des choses comme objet du sens, mais à l’égard des choses comme objet de science… Dès lors, l’intelligence humaine devient législatrice en matière spéculative, elle façonne son objet… c’est l’arbitraire qui s’introduit… Ainsi pratiquement, l’évidence cartésienne devait substituer à la vérité, mesurée sur l’être, la facilité rationnelle et la maniabilité des idées… Mon acte d’appréhension pris comme tel ne saisit que ma pensée, ou une représentation, une effigie peinte en elle. L’idée devient ainsi le seul terme immédiatement atteint par la pensée, la chose, portrait ou tableau, comme d’abord elle-même avant de faire connaître autre chose… C’est une véritable « réification » des idées… la faute originelle de la philosophie moderne ». (ndlr: Je pense que Maritain veut dire ici « chosification » en ce sens que l’idée devient le propre objet, la « chose » du « cogito »). « Elle commande toute la doctrine cartésienne de la connaissance… sans elle, Descartes philosophe devient inintelligible » (pp. 110-111).  Dès lors, continue très heureusement Maritain, déduisant une conséquence fondamentale de cette philosophie : « cette philosophie (qui est dénaturation de la raison − Maritain parle d’angélisme ») devait nous conduire à revendiquer pour notre intelligence l’autonomie parfaite et la parfaite immanence, l’indépendance absolue, « l’aséité » de l’intelligence incréée » (p. 113) i.e. de Dieu. L’intelligence humaine se fait « Dieu ». C’est à proprement parler la tentation démoniaque : « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Gen 3, 5). C’est le péché originel.

Oui ! dit Maritain, « malgré tous les démentis et toutes les misères d’une expérience déjà suffisamment humiliante, cette revendication, dont Kant a été le « formulateur » scolastique, mais dont les origines sont bien plus profondes, reste le principe secret de la dissolution de notre culture, et du mal dont l’Occident apostat veut mourir » (p. 114)

Et dans cette logique, on comprend l’analyse du Pape, Jean-Paul II poursuivant son exposé sur la philosophie de Descartes : « Dans la logique du Cogito, ergo sum, Dieu était réduit à un contenu de la conscience humaine ; il ne pouvait plus être considéré comme Celui qui explique jusqu’au plus profond le sum humain. Il ne pouvait donc demeurer comme l’ens subsistens, l’être auto-suffisant, comme le Créateur, Celui qui donne l’existence, ni même Celui qui se donne lui-même dans le mystère de l’Incarnation, de la Rédemption et de la Grâce. Le Dieu de la révélation avait cessé d’exister comme « Dieu des philosophes ». Seule demeurait l’idée de Dieu, comme thème d’une libre élaboration de la pensée humaine » (pp. 22-23).

Le Pape conclut très heureusement : « L’homme (reste) seul : seul comme créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation ; seul comme celui qui décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, comme celui qui existerait et agirait  etsi Deus non daretur  même si Dieu n’existait pas » (p. 23).

C’est dans cette conclusion de cette philosophie cartésienne que se trouve l’explication de la nouvelle définition de la loi moderne.  Dieu étant mesuré par la seule intelligence humaine, il peut être comme ne pas être selon la « fantaisie » de la pensée humaine. Ce n’est plus l’homme qui dépend de Dieu, c’est Dieu qui dépend de l’homme. Si c’est seul l’homme qui « décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais » selon sa seule volonté, la loi peut être définie comme « étant l’expression de la volonté générale », allant jusqu’à refuser les lois divines, les lois naturelles.

« Ainsi la réforme cartésienne est à l’origine du torrent d’illusions et de fables » du monde moderne. C’est cette pensée cartésienne qui domine les intelligences modernes et que se prépare, dans les assemblées démocratiques, toute les « législations contre-nature » et tout particulièrement : « l’extermination légale des êtres humains conçus et non encore nés. … D’autres formes de violation de la loi de Dieu ne manquent pas non plus, pensons par exemple, « aux fortes pressions du Parlement européen pour que soient reconnues les unions homosexuelles comme une forme alternative de la famille, à laquelle reviendrait aussi le droit d’adopter » (JP II id pp. 24-25).

Le pape Jean-Paul II le reconnaissait : « Pourquoi tout cela arrive-t-il ? Quelle est la racine de ces idéologies de l’après-Lumières ? En définitive, la réponse est simple : cela arrive parce que Dieu en tant que Créateur a été rejeté et, du même coup, la source de détermination de ce qui est bien et de ce qui est mal. On a aussi rejeté la notion de ce qui, de manière plus profonde, nous constitue comme êtres humains, à savoir la notion de « nature humaine » comme « donné réel », et à sa place, on a mis un « produit de la pensée » librement formée et librement modifiable en fonction des circonstances » (p. 25) et du nombre.

L’homme se fait « dieu ». Voilà qui est clairement dit et heureusement dit. Il décide de tout, indépendamment de Dieu et de sa Loi, naturelle ou surnaturelle. Il n’en veut plus. La loi dépend de lui seul, indépendamment de Dieu. Il se fait sa loi dans son propre univers idéalisé.

Et cette nouvelle définition de la loi est finalement une  manifestation dans le temps du péché originel dont nous parle la Genèse au chapitre 3. C’est, finalement là, la véritable et la plus fondamentale raison de la pensée moderne. Elle permet de multiplier les œuvres de mort. Ainsi, sera toujours vraie la sentence de saint Paul : « Stipendia peccati, mors » (le salaire du péché, c’est la mort). Le péché n’est rien d’autre, finalement, selon la belle définition de saint Augustin que l’« amor sui usque ad contemptum Dei » (l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu). « C’est précisément l’amor sui qui a poussé nos premiers parents dans la rébellion initiale et aussi déterminé la diffusion ultérieure du péché dans toute l’histoire de l’homme. C’est à cela que se réfèrent les paroles du livre de la Genèse : « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal (Genèse 3 5), c’est-à-dire c’est vous-mêmes qui déciderez de ce qui est bien et de ce qui est mal » (JP II ib p. 18). Et cela, dans un total subjectivisme, dans une totale indépendance..

Quelle sera la réponse à un tel mal ?

Comment revenir au bien, à l’ordre ? Comment combattre  cette idéologie, comment triompher de  cette « apostasie silencieuse », comment vaincre cette civilisation de la mort ?

Je dirais volontiers que l’analyse que nous venons de faire contient la réponse  à cette angoissante question.

Si l’idéalisme est la raison du mal contemporain, il faut rompre avec cet idéalisme, avec l’ « idée cartésienne ». Il faut d’abord revenir à la « philosophie pérenne ». Il faut revenir  à saint Thomas d’Aquin, c’est-à-dire à la philosophie de l’être » (JP II id p. 25)

Et il ne suffit pas d’en rester aux études phénoménologiques… Non.! Vous avez pu vous apercevoir que, en toutes nos critiques, était présente «  la réalité de l’être, à savoir qu’il existe un être créé, et aussi un être absolu. Si l’on ne part pas de tels présupposés « réalistes », on finit par se mouvoir dans le vide » (JP II ib p. 25).

Il existe un être « absolu » – Dieu – qui est la raison de toutes choses. Et toutes choses n’ont leur être, leur raison d’être qu’en Lui. Il est donc l’être premier autour duquel tout doit s’ordonner. Voilà ce qu’on appelle s’ordonner selon la justice, selon l’être, le vrai. Le retour à l’être et donc ultimement à Dieu, l’ « ens subsistens », est la voie royale du salut du genre humain, pour qu’il ne reste pas enfermé dans son « ego », oublieux de Dieu, et de sa loi et qu’il puisse ainsi surmonter l’hérésie du monde moderne : le subjectivisme.

Et c’est précisément ce que réclame le fidèle de notre psaume. C’est cette loi « objective » que réclame le  fidèle. Plus précisément encore, c’est la loi éternelle que le fidèle recherche incessamment : « et exquiram eam semper » pour l’étudier et la garder de tout son cœur, nous dit-il dans le verset suivant : « da mihi intellectum et scrutabor legem tuam et custodiam illam in toto corde meo » «  Donnez-moi l’intelligence et j’étudierai votre loi et la garderai de tout mon cœur ».

Cette loi divine, « recherchée », « étudiée » et « gardée », c’est d’abord la loi éternelle. Qu’est-ce à dire? C’est la pensée de la divine sagesse qui est tout ensemble, dit saint Thomas « un art », un « exemplaire » et une « idée » qui crée et qui est également une loi qui dirige les actes et les conduise à leur fin.

Et pour les êtres rationnels, les lois naturelles sont comme le reflet de la Sagesse  éternelle. Elles expriment les inclinations naturelles fondamentales de l’homme, créature. C’est donc sur l’ordre des inclinations naturelles qu’est calqué l’ordre des préceptes de la loi naturelle. C’est ce que  le fidèle veut étudier et garder car il y a mis toute son affection. Ainsi la première tendance naturelle, commune d’ailleurs à tous les êtres, c’est l’instinct de conservation individuel, « le struggle for life » disent les anglais ! Ainsi tout ce qui contribue à sauvegarder la vie humaine, tombe sous le précepte de la loi naturelle. La vie est un don de Dieu. La seconde tendance commune à tous les vivants, c’est la conservation de l’espèce, c’est pourquoi l’accouplement des sexes et le soin des enfants relèvent aussi de la loi naturelle. C’est pourquoi l’avortement est contre nature. Sa condamnation ou non ne dépend en rien du nombre…mais dépend uniquement du réel, de la nature des choses. Enfin une troisième tendance, celle propre à l’homme parce qu’elle vient de sa naturelle raisonnable, c’est de vivre en société avec ses semblables et de connaître son Créateur ; dès lors la loi naturelle lui interdit d’offenser son prochain et lui prescrit de chercher à s’instruire. Dès lors, l’athéisme est contre nature. C’est ainsi que l’auteur du psaume fait dire au fidèle : « faites-moi vivre dans votre voie » «  in via tua vivifica me », i.e. dans le respect des lois naturelles, dans votre justice. « Ecce concupivi mandata tua, in aequitate tua vivifica me » «J’ai beaucoup désiré vos commandements, faites-moi vivre dans votre justice ». Je ne vois ici aucun appel à l’indépendance vis-à-vis de Dieu comme nous y convie ardemment le monde moderne et son nouveau droit.

« Et je garderai toujours votre loi, dans les siècles des siècles » « Et custodiam legem tuam semper, in saeculum et in saeculum saeculi ». Cette garde de la loi est une protestation ferme et définitive de la part du fidèle: « in saeculum et in saeculum saeculi ». Cette résolution est vraiment une résolution, que j’appellerais volontiers « contre révolutionnaire ».C’est la grandeur et la beauté de ce psaume.

Mais la loi naturelle m’oblige aussi aux actes vertueux. En effet, dit saint Thomas, chaque être est naturellement porté à faire ce qui correspond à sa forme propre, comme le feu à chauffer. Or la forme propre de l’homme c’est l’âme raisonnable : l’homme est donc naturellement porté à agir suivant la raison. Mais c’est en cela que consiste précisément la vertu : la loi naturelle prescrit donc  à tout homme de vivre vertueusement. C’est pourquoi le fidèle prie le Seigneur : « Etablissez fortement votre parole dans votre serviteur par votre crainte » « Statue servo tuo eloquium tuum in timore tuo ». La crainte n’est-elle pas le commencement de la sagesse.

Et la vertu est chose si importante que j’en parlerai même devant les Rois sans crainte de la moindre confusion. « Et loquebar in testimoniis tuis in conspectu regum et non confundebar ».  Ainsi aujourd’hui des manifestations publiques pour le retour à la vertu, source unique du bonheur public et individuel. Le bonheur n’est-il pas l’agir vertueux, comme nous le disons plus haut.

Mais je ne ferai pas seulement la leçon aux autres. Je méditerai moi-même vos commandements « quae dilexi ». Il y a, me semble-t-il, une relation entre la méditation des commandements et leur amour. Le psalmiste veut dire : plus je les médite, ces commandements, plus je les aime.

« Et levavi manus meas ad mandata tua quae dilexi et exercebor in justificationis tuis » «  J’ai levé mes mains vers vos commandements que j’aime et je m’exercerai dans vos ordonnances. »

Il y a dans ce psaume un bel équilibre entre l’étude, la méditation, le désir « d’épouser » ces commandements divins, d’en vivre et pour cela de les bien étudier, de les méditer parce qu’ils sont aimés ou mieux pour qu’ils soient aimés. C’est bien l’amour qui est à la racine de la fidélité, comme il est au principe de toutes les vertus. C’est l’amour de Dieu, le vrai, qui est la raison de l’esprit contre-révolutionnaire. L’esprit contre-révolutionnaire en est une conséquence. L’amour de Dieu est premier en tout.

On comprend pourquoi Mgr lefebvre ait choisi comme devise épiscopale : « Credidimus caritatem » « Nous avons cru à la charité ».

Je dirais volontiers que ce commentaire de ce psaume constitue comme mon testament. il contient toute ma pensée et explique toute mon action apostolqiue.

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Entretien par Novopress le 17/07/2011

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